‹ Derniers mâelangesChapitre 84 sur 208 · VIL — LE CABINET DE LA VERTU · texte numérisé non relu

VIL — LE CABINET DE LA VERTU

12 mars 1875.

Nous avons donc un ministère d'attente auquel il

est difficile de donner un nom. Les choses qui n'ont pas de nom ne sont pas définies; celles qui n'en pourraient pas avoir sont indéfinissables. Comment se nommera le ministère? M. Buffet l'a composé, mais ce n'était rien que M. Buffet le composât; M. Bocher l'a proposé, mais ce n'était rien que M. Bocher le proposât; il fallait encore qu'il fût posé, et, pour être posé, il fallait que M. Gambetta le posât. M. Gambetta a gracieusement fait la pose. Le Journal des Débats nous le dit : « M. Bocher et M. Gambetta se « sont entendus sa^ts peine, M. Gambetta n'a eu qu'à « parler pour convaincre les gauches ».

C'est très bien. Mais le nom du ministère? Est-ce celui de M. Buffet qui compose, celui de M. Bocher qui propose, celui de M. Gambetta qui pose? Voilà le doute. Et encore, quelle valeur et quelle couleur lui impose cette pose? Le Journal des Débats, questionné là-dessus, se contente de dire que le jeu est fini. Cette réponse ne répond pas. Qui gagne la partie? M. Buffet, M. Bocher, les gauches ou M. Gambetta? Le Journal des Débats répond encore : la République! Quelle- République, s'il vous plaît? Plusieurs sont en scène : la république du septennat, qui n'est qu'une face du provisoire, la république grise de M. Buffet, la « meilleure des républiques » de M. Bocher, d'un autre gris, la république quasi blanche de M. de Meaux (elle ne compte guère), les républiques rosâtres des gauches, la république rouge tde M. Gambetta. Si toutes ces républiques restent telles qu'elles étaient avant le 25 février, il n'y a rien de fait; si quelqu'un a changé, qnii est-ce? Si c'est M. Gambetta, l'on peut croire que son peuple ne le suivra pas. C'est lui qui s'est donné à tous les autres, ou ce sont tous les autres qui se sont donnés à lui. Dans tous les cas, toujours rien de fait.

Le ministère est uni comme le scrutin du 25 février, lequel, ainsi que nous le disions, était uni comme une bombe; mais la bombe a éclaté, et à ce qu'il noué

semble, le mortier aussi. C'est une erreur de croire qu'on puisse les refaire avec des ficelles.

Le Journal des Débats veut voir les choses en beau. Il est ministre et il trace un riant programme; mais son programme n'est qu'un article de M. Say, une fanfare de victorieux. C'est la vertu, dit-il, qui a fait le ministère; tout le monde s'est dévoué, tout le monde s'est mis d'accord par amour pour la France. M. Gambetta et M. de Meaux, tout le monde s'embrasse pour servir et sauver la France par le moyen de la République. Nous devrions donc donner au nouveau ministère le nom de cabinet de la vertu. Seulement les républicains du 25 février avoueront bien qu'ils nous font entrevoir autant de sortes de vertus qu'ils nous font compter de sortes de républiques. Or, il y a des républiques qui s'excluent et des vertus républicaines qui alors, aux yeux mêmes des républicains, deviennent du plomb.

Moments redoutables à l'accord des scrutins, à la durée des ministères et aux caisses tant publiques que privées.

Nous entendons d'ici les gémissements du jeune ministre de l'agriculture, isolé et effaré au milieu de ses collègues plus politiques.

Mon Dieu, qu'une vertu naissante Parmi tant de périls marche à pas incertains ! Qu'une âme qui te cherche et veut être innocente

Trouve d'obstacles à ses desseins ;

Que d'ennemis lui font la guerre !

Où se peuvent cacher tes saints ?

Les pécheurs couvrent la terre

Page 1