FIGARO
Cela n'empêche pas que je ne lui croie de l'esprit, puisqu'il fait fortune et puisque j'y contribue, quoiqu'un peu à contre-cœur. Cela ne devrait pas l'empêcher non plus de m'accorder un certain jugement libre, puisque Bonald admet qu'en temps de révolution on peut ne pas manquer d'intelligence et ne pas se soucier d'être ministre ni académicien, ni de récolter la tonte de cent mille lecteurs.
Un des traits d'esprit du Figaro est d'avoir ajouté à son corps d'abonnés un fort troupeau d'ecclésiastiques. Il s'en vante à bon droit, c'est presque un prodige; j'en gémis avec raison, c'est certainement un scandale. Là-dessus, le Figaro cherche querelle aux journaux « prétendus religieux ». Ces pauvres feuilles, dit-il, « informent ceux des membres du clergé « qui les lisent encore, qu'un abonnement au Figaro « est un crime irrémissible. » Il ajoute que si, au lieu de défendre la religion et l'ordre, comme il a toujours fait, il avait usé de sa publicité contre le clergé, les « prétendus religieux » ne seraient pas si sévères; car, « la véritable cause de tant d'inimitiés « contre les prêtres qui lisent le Figaro vient tout « simplement de ce jque, en achetant notre journal, « ils n'achètent pas le leur ».
C'est un raisonnement à la portée de tout le monde et qui n'est pas autrement fin. Il est certain que les « prétendus religieux » doivent prendre quelque chagrin d'abord qu'on ne les lise pas, et ensuite que même des prêtres leur préfèrent le Figaro. Le prédicateur que la foule délaisse pour Tabarin est soumis à la même affliction et Tabarin le nargue du même argument. C'est le genre d'esprit de tous ceux qui veulent avoir l'esprit de se faire des rentes. Il serait inutile de raisonner contre eux, mais il convient de s'adresser à d'autres.
Il est vrai que le Figaro a parfois le caprice d'admettre la religion parmi ses clients ou parmi ses pauvres. Du temps qu'il employait Guillemot, Rochefort et même Vermesch, le caprice et la spéculation
étaient contraires. Maintenant, il fait de l'ordre, le clergé rentre dans la matière abonnable et on le met en montre. Figaro l'annonce parmi les hommes sérieux, les femmes du meilleur monde et les Cidalises qui composent la masse de son public et règlent l'ordinaire de ses cuisines. Les dames, les Cidalises et les amis d'icelles sont du parti conservateur. Néanmoins, cela sent partout et toujours le bouc effroyablement et ce n'est pas le moindre scandale de notre époque de voir que des gens d'église semblent se régaler à ce pique-nique relâché. Nous croyons que la protection du Figaro coûte cher à l'Eglise, que Dieu ne l'accepte point et n'est nullement content de ceux qui l'achètent. Ce n'est point ainsi que le Maître fréquentait les publicains. Aucun de ces malades qu'il allait voir ne paraît devant lui dans l'exercice de sa profession et surtout n'y reste après l'avoir vu. Croiton que Jésus eût fait sa lecture habituelle du Figaro, quand même on lui eût donné un abonnement à prix réduit, et que Madeleine eût songé à le distraire de cette occupation pour verser à ses pieds ses parfums et ses larmes ?
Un prêtre livré à la lecture du Figaro, je crois q;u'il est mal disposé à dire son bréviaire. Si je le rencontrais sur la route de Genève, je ne serais pas loin de craindre qu'il n'allât voir l'épouse de M. Loyson, divorcé de la sainte Eglise.
Il y a des dames aussi qui prennent ce divertissement dans les voitures publiques. Ces femmes, qui se salissent volontairement l'esprit, vous paraissent-elles inspirer tout le respect qu'elles doivent exiger ? Il me semble qu'un Monsieur de la nouveauté qui passerait par là ne se trouverait pas bien téméraire de continuer un^e conversation que le barbier a commencée avec sa légèreté coutumière. — Non certes, je ne ferais pas cela, disait une chrétienne à une amie qui s'en passait la permission. — Pourquoi ? — Par la raison que j'aimerais mieux perdre ma natte que mes jupes.
Vous figarez-voQS une fille de charité en a-parte avec le Masque de fer ou le Monsieur de Vorchestre ?
Je conclus au désabonnement^ dussé-je me faire la réputation d'un envieux et dussent les fugitifs du Figaro passer au Français.