II. - LA PAUVRETÉ DES ABONNÉS ECCLÉSIASTIQUES
DU Figaro.
4 Mars 1875.
La question de ses abonnés ecclésiastiques semble tourmenter M. de Villemessant encore plus que nousmême, quoique à la vérité elle nous tourmente beaucoup; mais nous n'avons pas le même genre de tourment. Le nôtre s'explique, le sien ne s'explique pas. D'après lui, Figaro serait en grand progrès dans le clergé. Sur les listes de ses abonnés, il compterait 4.200 prêtres. Nous ne pouvons recevoir une plus triste nouvelle et nous voulons croire encore qu'il s'abuse. Quatre mille deux cents prêtres passant au Figarotisme en quelques années, ce serait une terrible défection, et qui nous révélerait l'existence d'un fléau pire pour l'Eglise que M. de Bismarck et l'Université. Sans doute que parmi ces prétendus prêtres, il fait figurer beaucoup de pasteurs protestants. Dans tous les cas, au lieu de quelques milliers, n'en eûtil que quelques centaines, ce serait beaucoup trop. Des prêtres, non seulement qui se passent de recevoir des nouvelles de l'Eglise, mais qui en reçoivent et en recherchent d'autres, voilà notre chagrin. Cependant, ce chagrin est sa gloire. D'où vient donc son extrême mauvaise humeur, lorsque l'on vient à ce sujet, sur lequel en même temps il paraît se complaire? car il ne veut pas qu'on y touche, et néanmoins il s'y ar-
rête volontiers. On dirait qu'au fond les abonnés ecclésiastiques lui rapportent plus de tracas qae de profit; qu'ils rougissent de lui, et lui peut-être d'eux, qu'ils ne lui semblent pas bon teint, que ce n'est pas dans leurs rangs qu'il irait chercher son confesseur, et qu'enfin, journaliste et abonnés ne sont pas bien aise de se voir en plein jour. Généralement aussi, il les excuse. Ils ont, dit-il, besoin de distractions. Leur vie est triste; sont-ils si coupables de chercher à s'amuser un peu? Les journaux prétendus religieux qui les entretiennent toujours du Pape, des persécutés, des martyrs sont ennuyeux et compromettants. Nos curés deviennent haïssables à cause de ces feuilles sombres et assommantes. Le prêtre abonné du Figaro prend un air plus humain. Il parle à son maire des actrices, des courses, de l'Opéra, de la police correctionnelle, en un mot, des vraies nouvelles du monde. Il sait ce qui se passe, il est au courant. Ne faut-il pas qu'un prêtre sache un ■ peu son boulevard? M. de Villemessant est l'expression la plus complète de la plus grande et de la meillelurei partie du genre humain. S'il venait à passer dans 'un trou de campagne, comment le curé pourrait-il causer avec lui, ne sachant rien de ses préoccupations et ne connaissant pas même sa langue? Telles sont les circonstances atténuantes que l'habile M. de Villemessant fait valoir en faveur de ses abonnés. Elles ne lui suffisent pas encore. Comme pour s'excuser lui-même de les avoir mis dans un mauvais pas en se faisant lire par eux, il plaide qu'il leur permet de réaliser une économie très nécessaire à leur pauvreté.
Cette raison le porte à nous faire une proposition' plaisante et fort extraordinaire. Il offre de nous fournir la liste de ses abonnés ecclésiasliqaes afin que nous puissions les servir au même prix que lui. Il espère par là que l'amour seul du gain nous anime et que notre unique mobile est le désir de lui enlever ces chers abonnés en restant tout à la fois moins amusants et plus coûteux que lui. Nous ne serions pas éton
nés qu'il se fût mis cette idée dans la tête; elle tient à sa manière générale de considérer les choses. Toutefois il n'en croit rien. Il est trop bon calculateur pour le croire. Heureusement qu'il y a des calculateurs aussi chez nous, qui savent ce que l'on peut gagner avec un journal et ce que l'on ne peut gagner avec un autre. Cela dépend des opinions et des habitudes. On lui fera prochainement le petit compte entre les gains des prix réduits et les enflures des prix forts. Naturellement, nous n'acceptons pas sa proposition. Nous n'avons nul besoin de connaître ses abonnés ec: clési astiques pour savoir que nous ne pouvons le remplacer auprès d'eux. Une égalité de prix nous ruinerait sans leur faire accepter les spectacles de l'Eglise persécutée au lieu des tableaux heureux du boulevard. Si c'était la gêne qui les empêchât de prendre l'Univers, elle ne les forcerait pas à prendre le Figaro. Il y a des journaux religieux moins fanatiques que l'un et qui coûtent moins que l'autre. Le choix des lecteurs du Figaro s'explique par le goût et non par la pauvreté; il faut donc que M. de Villemessant trouve autre chose qui le justifie. Nous ne craignons pas de dire que difficilement ce quelque chose leur fera honneur et le glorifiera.
Ce débat n'est pas sans importance, et malgré ses côtés pénibles, il sera continué.