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III. — LES ÉCURIES d'aUGIAs

27 mars 1875.

A moins d'avoir eu quelque grosse affaire avec Figaro, l'on ne saurait imaginer quelle fastidieuse besogne se donna le fils d'Alcmène lorsqu'il entreprit de nettoyer les demeures d'Augias. Sans compter la matière à remuer, qui n'était pas engageante, il trou-

vait là un personnel plus effrayant. Les garçons de service étaient sans nombre et semblaient avoir du zèle pour l'établissement; les hôtes et habitués, très nombreux aussi, déclaraient s'y plaire; et de malheureux captifs, amenés par fourberie, saisis d'un délire étrange, s'accrochaient aux litières affreuses où ils rougissaient d'être couchés. Tout ce monde narguait, clabaudait, faisait' rage, et, battant frénétiquement le sol, en faisait jaillir des nappes de fange qui sentaient mauvais prodigieusement. Augias, sans être ce qu'on appelle un génie, savait composer des pestes qui charmaient la foule qu'elles rendaient malade, en même temps qu'elles asphyxiaient quiconque prétendait les dissiper. Les commissaires de police en étaient fréquemment séduits et elles assoupissaient d'ordinaire jusqu'aux procureurs du roi. Véritablement cet Augias était un homme puissant et fécond des entrailles, où il avait logé son cerveau, et d'une audace extrême. Il savait aussi, par différents tours de magie fort scandaleux, faire apparaître des fantômes inattendus : par son art, ces figures semblaient ^s'élever au-dessus des miasmes impurs qui l'entouraient et lancer des imprécations contre les envahisseurs. Alors les garçons de service, déguisés sous des habits sacrés, riaient beaucoup, parce que ces prestiges semblaient leur promettre la victoire. Voyez, disaientils, nous avons pour nous les dieux! Hercule cependant allait son train, n'ignorant pas que les dieux se prononceraient pour lui, et que le magicien se fourrait le doigt dans l'œil, étant au fond beaucoup moins fin qu'on ne le supposait. Il enlevait les pestilentielles litières, secouait et réveillait les captifs assoupis dans la délectation morose, expulsait les commensaux tout honteux d'être entrés dans ce lieu diffamé et pénétrait toujours plus avant, malgré les fantômes qui faisaient mine de lui lancer de l'eau lustrale et malgré les garçons de service qui lui jetaient de Vassa fetida. Le fils d'Alcmène avait un talisman qui lui remettait le cœur contre ces hideu-

ses choses, et bref, il vida les écuries. Augias, dépouillé de ses richesses, se trouva quasi propre comme le commun des mortels, malheur dont il ne se consola pas. Mais Hercule ne feignit pas d'avouer qu'aucun de ses travaux ne lui avait tant coûté.

M. de Villemessant a toutes les ressources et les ruses du vaste Augias dont il répand toutes les traîtresses odeurs, séduisantes pour le monde, asphyxiantes pour nous; mais nous avons Un peu du talisman d'Hercule; c'est pourquoi nous persévérons. L'ingénieux barbier a tenté beaucoup de diversions, il a parlé beaucoup 'de ce qui ne le regarde pas et de ce que la plupart de ses lecteurs n'entendent pas; nous avons continué à lai parler de lui-même, non pas de sa personne, mais de sa fonction et de son cloaque. Là-desstiSj il se tait. Que nous importe, si le public spécial que nous avons en vue, écoute, s'étonne de le hanter et se dégage, quelquess-'uns par honte, le plus grand nombre par vertu?

Il continue de se divertir, nous continuerons de le montrer. Nous nous divertirons à cela probablement plus que lui. Assurément la besogne est en soi peu ragoûtante. Parmi ses garçons de service, nous entrevoyons des auxiliaires affligeants. En trente-cinq ans nous avons rencontré plus d'une fois cette triste espèce. Elle nous consterne. Figaro est une des sta.tions les plus rapprochées de Genève. Les gens d'église qui ne se contentent pas de lire M. de Villemessant, mais qui prennent du travail chez lui, ne le convertiront pas et sont beaucoup plus inconvertissables que lui-même. M. de Villemessant peut faire encore au moins ce qu'il appelle la prière du Marseillais ; ces auxiliaires-là ne font guère que la prière du P. Hyacinthe. La prière du Marseillais ressemble à la prière du publicain; Dieu ne la refuse pas toujours; l'autre est savante, et nous doutons que Dieu la laisse arriver à lui. Dans tous les cas, ils n'ont rien à dire qui puisse nous détourner de notre but et nous empêcher de l'atteindre. Nous voulons couper les ri-

goles qui vont de la sacristie remplir la caisse du Figaro. Ceux qui ont le droit de nous conseiller et de nous diriger, sont, dans cette circonstance, d'accord avec nous; il ne nous est pas permis d'en douter. Nous laissons donc passer cette diversion comme les autres, et avec plus de dédain. Nous ne craignons nullement qu'un seul évêque, dans le monde entier, élève la voix pour nous demander de laisser le Figaro tranquille ou pour dire à ses prêtres : Lisez-le; j'en suis ! Ni M. de Villemessant, ni aucun de MM. ses garçons de service ou de MM. leurs auxiliaires n'a de garant par là.

IV. — M. DE VILLEMESSANT DÉFEND SON FigarO ET SA CLIENTÈLE ECCLÉSIASTIQUE.

30 mars 1875.

Après beaucoup d'injures et beaucoup de fuites dues à l'art connu de « ses rédacteurs », le propriétaire du Figaro sent le besoin de se défendre luimême et en forme. Le plaidoyer est distingué en tant que long. Au fond, il répète ce que les excellents rédacteurs ont dit et les fuites en sont la partie brillante.

Il se fortifie, non sans une certaine adresse, de. citations empruntées ou plutôt extorquées à de vénérables prélats qui, dans de vieilles discussions fort antérieures à celle qui nous occupe, ont cru devoir reprendre VUnivers. Avec plus de respect et non moins d'adresse, nous récusons ces illustres témoins. Ils n'ont jamais eu et n'auront jamais l'intention de déposer pour M. de Villemessant ni contre nous, au point de vue en question. S'ils disaient que le Figaro est une bonne lecture pour les prêtres et pour les

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fidèles, ce serait une autre affaire. Nous n'aurions alors qu'à nous rendre, et nous nous rendrons dès qu'ils l'auront dit. Sur les lectures qui peuvent convenir aux ecclésiastiques, nous ne pouvons donner qu'un avis motivé; les évoques portent un jugement.

Proudhon, ni M. de Villemessant, ni aucun autre auteur ou journal de ce temps n'a été condamné jpar aucun évêque. h'Univers seul a eu ce malheur. Il a été même l'objet d'une sentence d'interdiction pour les ecclésiastiques dans deux diocèses, Paris et Orléans. Dans l'un, la sentence a été solennellement levée; dans l'autre, elle est, à ce que nous croyons, tombée en désuétude. Ni dans l'un ni dans l'autre, il n'a été dit, ni cru, ni insinué que Proudhon ou M. de Villemessant et son Figaro, longtemps ami de Proudhon, fussent des auteurs recommandabîes. Laissons cette niaiserie.

Nous laissons également la lettre d'un abonné ecclésiastique qui a quitté VUnivers et pris le Figaro par raison d'économie. Il semble se trouver assez bien de cette fréquentation, il avoue d'ailleurs qu'il veille à ne pas tout lire. Nous avons déjà indiqué à cet ecclésiastique des journaux catholiques à meilleur marché que- le Figaro et dans lesquels son œil sage ne sera pas exposé à se fourvoyer. Comme nous ne voulons priver M. de Villemessant d'aucun ami ni ses lecteurs 4'aucune apologie, nous reproduirons plus tard cette lettre ornée d'épigrammes enfantines. Pour le moment, venons aux raisons propres de M. de Villemessant; elles ne sont pas neuves.

Il répète que nous lui faisons une querelle de boutique, que nous gagnons sur chacun de nos abonnés vingt-quatre francs par an, que ses fameuses recettes diverses sont vérifiées et approuvées par son conseil de surveillance et qu'il tient ses livres à notre disposition. Il offre volontiers ses livres pour prouver ses chiffres et sa collection pour prouver sa vertu. Nos lecteurs savent ce que nous avons objecté à tout cela, mais les siens ne le savent pas. Il excelle

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à cacher ce qu'il semble étaler en public. Mais ce qui est dit est dit, et nous dirons ce qui nous reste à dire.

Nous l'avons souvent pressé sur ses petites correspondances, ornement principal de son numéro du dimanche, dit le Figaro des familles, qui est spécialement son numéro pieux. Ces correspondances, que s^s abonnés évitent sans doute de lire, nous choquent et le taquinent. AujouT'd'hui, il nous répond enfin là-dessus.

Hier, nous avons signalé ces pièces édifiantes à l'attention de diverses autorités compétentes. Nous reproduisons sa réponse.

« Pourquoi cette honteuse délation?

« Quand la discussion arrive à ces extrémités, ce n'est plus que de la rage. On a le droit de se défendre contre elle, mais on n'y répond pas. »

Cette réponse, assurément pleine de dignité, nojis semble d'ailleurs insuffisante; mais les autorites compétentes peuvent en juger autrement.

Je remercie personnellement M. de Villemessant de ses bontés pour moi. Il assure qu'il me trouve du talent, de l'esprit, même de la foi. J'ai le regret de ne lui rendre qu'une partie de ces compliments, mais il est vrai que je ne le hais point. C'est le figarisme que je hais, non le figarotier. Il en conte luimême à sa manière différentes preuves. Toutes ne sont pas exactes. On connaît son style. Il rapporte qu'à un dîner de corporation, je me suis cru assez important pour me placer d'autorité près de lui. Ce n'est pas ainsi que je me rappelle l'aventure. Dans mes souvenirs, je le vois en face, et j'avais attendu modestement, selon l'Evangile, la place qui me serait assignée, prêt à l'accepter en haut ou en bas.

C'est à ce dîner que j'ai appris de M. de Villemessant qu'il faisait fidèlement « la prière du Marseillais; » car, comme il se rendait déjà le témoignage

d'être un chrétien modèle, je pris la liberté de lui demander s'il faisait sa prière. Il me la récita. Je lui dis qu'elle était bonne, à condition toutefois de n'en pas abuser. Il voit que je me souviens. Mais les relations les plus douces ne peuvent faire que je ne déteste le figarisme et que je ne cherche à en préserver le clergé, suivant le droit du citoyen français.

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