‹ Derniers mâelangesChapitre 94 sur 208 · RAYMOND BRUCKER · texte numérisé non relu

RAYMOND BRUCKER

8 mars 1875.

Raymond Brucker avait trente ans, lorsque je l'entrevis chez Latouche, rédacteur en chef du Figaro. J'en avais dix-sept et je faisais malheureusement mes premières armes. Par parenthèse, Latouche protégeait encore Félix Pyat, autre débutant que je voyais assez. Il paraissait en ce temps-là fort bon garçon. Le démon littéraire ne semblait pas devoir le mener à mal. Je me rappelle qu'un jour il vint me chercher dans mon grenier pour voir une cérémonie religieuse à Saint-Sulpice. Assurément, ce n'était pas par amour du dogme catholique, mais, si j'ai bonne mémoire, nous n'étions pas encore républicains, et nous ne voulions la mort de personne. Quant à Brucker, nous le regardions passer avec le profond respect que nous inspirait un homme déjà imprimé. Il était auteur du Maçon, et, je crois, des Intimes, romans fameux. Dans ce moment-là, au lendemain de la révolution de juillet, il faisait de la politique et demandait la tête des ministres' de Charles X, indice de sentiments avancés. L'un d'eux, M. de Peyromnet, ayant connu ce vœu lui envoya son portrait avec un quatrain où il lui disait que, n'étant pas libre de lui porter sa tête, il le priait de se contenter de la copie. Brucker trouva ^Ue le 'ministre « parjure » avait plus d'esprit et de cou-

rage que les innombrables sots occtipés à clabauder des cris de mort q'ui profitaient surtout aux vainqueurs. En effrayant la France, on couronnait Louis-Philippe. Cette conséquence apparut au journaliste. Il remercia le ministre prisonnier de la clémente leçon qui lui faisait comprendre sa folie. Ce fut le point de départ de réflexions dont sa conversion religieuse et politique fut le résultat. Ses commencements, ses habitudes, le milieu dans lequel il avait engagé sa vie étaient contraires à ce changement; mais l'âme est naturellement chrétienne et la miséricorde divine est infinie. Pour venir à la foi, il suffit de ne pas repousser to'ujours une lumière qui s'offre souvent.

Néanmoins, il y fallut du temps et de l'effort. Brucker avait été ouvrier lapidaire, il s'était instruit dans les livres frivoles de l'époque et livré avec allégresse à tous ses mauvais courants. C'était un incrédule de 1830, c'est-à-dire un fanatique d'incrédulité. 1830 fut un pillage et un gaspillage de toutes les choses de l'esprit accompli avec une sorte de ferveur. Pendant quelques années, on crut vraiment à l'incrédulité; on crut qu'elle était une source de force et de vie d'où jailliraient des merveilles. Cette dévotion eut ses apôtres, presque ses martyrs. Ce n'était pas du tout le plat néant matériel où les meneurs se sont promptement endormis, et où semble s'être irrémédiablement enfoncée la jeunesse qui a succédé.

On les a appelés « la forte génération de 1830 ». Après quarante ans, il en reste deux types vivants : l'un est M. Hugo qui a persévéré dans la poursuite de l'idéal, et qui nous a fait voir où l'a mené cet idéal;, l'autre, oserais-je le dire? est M. de Villemessant, qui montre ce que la sève commune a engendré. Pour commencer, TIernani et le saint-simonisme; pour résumer et finir, Figaro, résurrection aggravée de la décadence d'avant 1789, triomphe du mépris de tout. Telle a été « la forte génération de 1830 », dont le haut gouvernement n'a cessé d'appartenir à M. Thiers, pontife du Figarotisme.

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Ce qui fut véritablement fort en 1830, c'est le petit nombre d'hommes qui eurent de bonne heure l'avantage de se tirer de son esprit, dans lequel ils étaient nés, pour rester ou redevenir fidèles au vieil esprit chrétien et français. Ceux-là .eurent à combattre la foule et eux-mêmes. Ils durent, à leurs dépens, retrouver une tradition pour eux perdue, relever et embrasser des autels méprisés, se vouer à des combats obscurs, et enfin se perdre dans les substructions d'un édifice à reconstruire qu'ils ne verraient que par la foi de leur cœur. Cet avenir s'offrait à Brncker et d'abord l'effraya. Le sacrifice sans doute n'est rien, une fois accepté. A la fin de la vie, il paraît avoir été une occupation féconde en joies et un gain dont on est aussi fier que reconnaissant; mais on en juge autrement lorsqu'il faut s'y résoudre au cours d'une carrière qui s'est marqué un but tout différent. En 1830, Brucker était un homme de lettres applaudi, et pouvait se croire de l'importance. On avait inventé le jeune roman et sa mission. Victor Hugo, Honoré Balzac, Mme Sand pensaient bien réformer le monde. Brucker n'avait pas de moindres prétentions; il se croyait sur les voies de la fortune et de la gloire.

Une conversion l'en détournait. On sent que de tels changements d'idées font changer de vie et de chemin. Plus de hourrahs, plus de profits, pas même d'appointements! La dérision, le dédain, l'oubli, probablement la misère, voilà les suites naturelles d'une conversion. Elles inquiétaient l'homme qui avait demandé la tête des ministres. — La tête, disait-il plus tard, on. n'y tenait pas par-dessus tout; mais c'était une façon noble de faire entendre qu'on accepterait la place.

L'ambition, cependant, n'était au fond qu'un prétexte à garder sa liberté, qu'il sentait compromise par les demandes que Dieu faisait à son cœur. Il voulait (lui-même employait ces expressions d'une sévérité railleuse) rester le propagateur des vices doîit il était le produit. — Dieu, disait-il encore, ne nous prend

pas en traître. Quand son esprit commence à travailler sérieusement le nôtre, il nous fait voir toute la peine et nous cache souvent toute la douceur. Quant à moi, du moins, ce fut ainsi. Je refusais de me rendre. Je ne sentais point l'abjection des choses qu'il fallait abjurer, ou j'en sentais l'abjection et je n'en avais pas l'horreur. Dieu me paraissait dur et même révoltant. Je fus contraint de mettre les pouces comme un criminel que l'on mène en prison. J'ai dû me convaincre de beaucoup d'amour pour la pourriture. Certes, j'ai été un Lazare épris du tombeau! Mais Jésus avait fait ôter la pierre et me commandait de sortir.

Vers 1839, il sortit enfin, vainqueur de lui-même malgré lui-même. Je ne l'avais pas revu depuis 1830. Je le retrouvai chrétien. Il était malade et définitivement pauvre, mais d'une solidité éternelle. Attaché à la recherche de la vérité, il avait négligé la littérature, son unique gagne-pain. Il en était venu à ne pouvoir plus rien faire qui eût cours au marché. Ce qu'il produisait semblait trop bizarre et l'était en effet. Les débitants n'en voulaient pas. Il avait comme perdu le talent d'écrire pour les journaux et pour le public. Sa forme n'était plus en harmonie avec sa pensée. Pour ses anciens amis, il était devenu obscur; les nouveaux, pe'u nombreux, le suspectaient. Là on le déclarait fou, ailleurs chimérique et peut-être hérétique. Il n'était ni l'un ni l'autre, mais une transformation singulière s'était opérée dont il ne pouvait encore se rendre compte à lui-même. II n'était plus écrivain, il était orateur. A la place du talent d'écrire, il avait excellemment le don de parler. Pour écrire, le vin nouveau fermentait trop dans le vieux vase de l'homme de lettres. Son, encrier se remplissait, pour ainsi dire d'écume. Devant un auditoire, quel qu'il fût, cette écume [devenait du feiu, un feu vif, éclatant, impétueux. Il lui fallait sous les yeux la figure vivante, orgueilleuse et inerte de l'incrédulité. Alors, il avait toute sa valeur, et je peux dire tout son génie. Il exposait avec clarté, discutait avec ordre, pressait,

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exhortait, raillait terriblement. Rien n'était plus ingénieux, plus soudain, plus redoutable et plus persuasif que Brucker danè les combats improvisés qu'il livrait partout.

Lorsqu'il se connut cette force surprenante, il n'eut plus d'autre dessein que de l'exercer, et il devint le chevalier errant du bon sens chrétien sur le pavé de Paris. Assez content de posséder la vérité et de la confesser, il chercha des disputes, ce fut son but. Tout lieu, tout temps, tout adversaire, tout accueil lui étaient bons. Il dînait quand et comme il pouvait.

Cet homme qui avait une femme et des enfants et à qui survivait un reste de réputation littéraire, ne se préoccupa plus d'entretenir tout cela. Son affaire, son service étaient de parler de Dieu et de l'Eglise. Il faisait son service et laissait à Dieu de lui procurer le nécessaire, comptant pour rien le superflu. Dieu fit le nécessaire, et Brucker, toute sa vie, continua de parler sans relâche et sans gloire, mais non sans succès. Dans les clubs de science ou de politique, favorables ou contraires, tantôt pour la foule, souvent pour un seul individu, il tenait son perpétuel discours perpétuellement varié. Dieu faisait ensuite le perpétuel miracle du pain quotidien de son serviteur. Il m'est arrivé souvent de voir ces traits de la Providence. J'ai eu l'honneur, plusieurs fois, de porter l'aumône de Donoso Certes, ambassadeur d'Espagne, qui manquait de chemises, à Raymond Brucker, avocat de Dieu, qui manquait de pain. Ces deux grands orateurs agissaient en ces rencontres aussi humblement, aussi noblement l'un que l'autre. Donoso Certes donnait avec respect, de la part 'de Dieu, ce qu'il devait à son frère; Brucker recevait avec reconnaissance et tranquillité, de la part de Dieu, ce que son frère lui donnait. Tous deux étaient de vrais et grands pauvres, et tous deux de grands et vrais serviteurs de la vérité. Aux funérailles de Donoso Certes, Brucker parut serein et gai, comme de coutume. Je lui dis. qu'il perdait bravement une rente. — « J'en ai le droit, me dit-il; je viens ici

me réjouir, parce que Dieu récompense mon ami et achève de payer ma dette. »

Dieu payait aussi à Brucker, et dès lors, la dette que nous avons tous envers lui pour le bien que nous faisaient ses discours et plus encore son exemple. Il a travaillé quarante ans pour la gloire et pour l'amour de Dieu, avec talent, courage et grandeur. Il a été l'orateur assurément le moins remarqué, mais assurément aussi l'un des plus remarquables de ce temps et le plus ferme esprit et le plus grand cœur que l'on pût voir. Le clergé, qui a toute intelligence et tout discernement, le faisait parler dans les églises aux réunions de Saint-François-Xavier. Il y était aussi digne qu'il savait, en d'autres lieux, se rendre piquant. Son éloquence n'y perdait rien. Quoiqu'il sût admirablement se faire écouter du peuple, ce n'était pas du tout ce qu'on appelle un orateur populaire. Il savait se plier à toutes- les circonstances, employer tous les langages. Il était plein d'érudition, de ressources, d'à-propos, et se servait de l'Evangile en théologien. Beaucoup de prêtres des plus savants et des plus respectables ont été ses amis. C'est grâce à eux surtout qu'il a pu ne pas mourir tout à fait de faim. Ils ne l'ont pas empêché d'être pauvre ; comme lui-même ils respectaient sa pauvreté, dont ils connaissaient le mérite et le prix.

On ferait un volume de ses reparties. Je n'en veux citer qu'une, qui me semble le peindre parfaitement. Un jour, dans je ne sais quelle réunion prétendue littéraire et scientifique, il avait parlé de l'Incarnation. Un niembre prit la parole après lui, et parmi beaucoup de dédains et d'invectives fort peu pirlementaires, il dit qu'il n'admettait pas cette fable de l'Incarnation : qu'il lui suffisait de sentir et d'adorer Dieu, dans son cœur. Ce discours fini et applaudi, Brucker répondit sans quitter sa place : « Monsieur ne comprend pas l'incarnation d'un Dieu dans la nature humaine, mais monsieur admet le séjour de Dieu dans l'individu. Ce n'est plus rincarnation, c'est l'enca-

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naillement. Si nous allons visiter Dieu par là, prenons du vinaigre des quatre-voleurs. »

Il était plein de ces saillies, de ces hardiesses, appropriées à ceux qui l'écoutaient. Souvent elles le rendaient vainqueur là où la raison semblait devoir échouer. Rien ne l'intimidait. Une fois, en 1848, dans un club, on le mit en joue. Toute la salle était contre lui. Il les regarda de sangj-froid et les ramiena d'uri seul mot que je n'ose redire, quoique M. Hugo l'ait rendu classique dans un récit de bataille. Cette fois-là, Brucker se vit offrir la présidence.

Il avait d'autres mots pour d'autres auditoires et d'autres situations. Il montrait un prodigieux bon sens sur les hommes et sur les choses. Aucune renommée ne pouvait le surprendre; aucun crédit ne pouvait le détourner du vrai. Il ne se trompait pas et ne feignait pas de se tromper. Il avait l'oreille juste, le sens fin et acéré. Les défections les plus cauteleuses ne l'abusaient pas un instant. Il les dénonçait tout haut quand personne encore ne voulait les voir et ne pouvait y croire.

Il partait de cette règle assurée : — « Tout homme, disait-il, qui is'obstine à n'être pas catholique, apostolique, romain, cet homme, fut-il un puits de science, s'abuse, et eût-il tout l'esprit du monde, est bête. Il finira par on convaincre la terre, et bien plus, par se l'avouer à lui-même. A l'entrée de l'éternité, il s'écriera : Ergo erravi, j'ai donc été un sot! L'Ecriture nous en donne l'assurance, et Tertullien ajoute : Un sot éternel! Prévenons-en tout de suite les gens de mérite qui s'amusent à prétendre que le Saiiit-Esprit les menace pour rire et a voulu les instruire de ce qu'il ne gavait pas. Ils diront : Erravinms, je le certifie. S'ils se fâchent, tant pis pour eux, je les avertis, comme Dieu m'en donne l'ordre, et comme eux-mêmes m'en donnent Je droit. Je veux bien qu'ils sifflent ma crédulité et qu'ils punissent mon obéissance, mais je ne veux pas être un sot éternel. »

Comme c'était un diseur de vérités, c'était un don-

neiir d'idées. Plus d'un mot de Brucker, tombé dans une oreille attentive, est devenu un chapitre. Pour ma part, je le sais.

Mais le côté ,admirable de Brucker, c'est d'avoir su être pauvre. Il a vraiment mérité cette belle vocation qui est l'attribut magnifique de la grande vie chrétienne. Il l'a comprise, il l'a maintenue, il l'aurait défendue. Deux ou trois fois, voyant que l'on jeûnait trop autour de lui, il voulut accepter une situation à peu près fixe, fort humble d'ailleurs, celle de rédacteur d'un journal de province. Il n'a pu y rester; il lui fallait convertir des Parisiens. Cet homme ne pouvait porter un ^-utre iîollier. Il voulait défendre son Dieu, et par là même la société, mais pour rien. C'était son prix. Après tout, il avait bien le droit de mourir de faim.

'' Commençant à sentir Ja fatigue, il prit cependant, sous l'empire, une petite place dans l'assistance publique. Elle lui rapportait quinze ou dix-huit cents francs. C'était si peu de chose, qu'il pat la remplir comme si elle n'était pas payée, avec un grand labeur et un grand zèle. Après un certain nombre d'an- Aées, on jugea bon d'en faire l'économie. Peut-être qu'il était arrivé à l'âge de la réforme. Il tomba dans la misère. Le changement ne méritait pas qu'il s'en aperçût. — « J'imite M. Thiers, disait-il, je reviens ^ mes chères jétudes, ou plutôt je les continue. L'Evangile tient lieu de tout ».

C'est ainsi qu'il pst mort, totalement épuisé, comme il devait mourir, dans le baiser du Seigneur. Serviteur bon et fidèle, entrez dans la joie de votre Dieul

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