‹ Derniers momens de Napoléon (volume 2)Chapitre 16 sur 38 · Q DERNIERS MOMENS · texte numérisé non relu

Q DERNIERS MOMENS

des Français qui habitaient Longwood, nous les associâmes aux tristes devoirs que nous remplissions. Piéron, Coursot, tous en un mot veillèrent conjointement avec quelqu'un de nous. Le zèle, la sollicitude qu'ils montraient, touchèrent TEmpereur; il les recommandait à ses officiers, voulait qu'ils fussent aidés, soutenus, qu'on ne les oubliât pas. ^^Et mes pauvres Chinois!

qu'on ne les oublie pas non plus, qu'on leur donne quelques vingtaines de Napoléons !

il faut bien aussi que je leur fasse mes adieux."

S Mai.

La nuit a été meilleure que de coutume.

Les symptômes alarmans d'hier ont diminué } le malade a reposé quelques instanst Vers le matin la fièvre augmente — Agitation générale. — Anxiété. — ^Délire.

. 7 heures a. m. — ^La fièvre perd un peu de son intensité. — Grande prostration des forces. — Profonds soupirs. — Anxiété.

8 heures a. m. — L'Empereur prend avec assez de plaisir deux biscuits à la cuillère^ du vin et un jaune d*œuf ; cependant la prostration des forces va toujours croissant. — Somnolence. — Hoquet. — Nausées fréquentes. Vomissemens de même nature que les précédens. — Administration de quelques cuillerées de la potion anodine accoutumée.

Hudson, pris tout à coup d'humanité, imagine que le lait de vache pourrait sou^ lager cette cruelle agonie et en fait offrir. Le Docteur Arnott admire Pinspiratîon de son chef, et veut en essayer. Je m'y oppose de toutes mes forces attendu que le lait est naturellement pesant et indigeste, que l'Empereur rejette à chaque instant les substances les plus douces, les plus légères, les plus faciles à digérer ; attendu que même en bonne santé il n'avait jamais pu supporter aucune espèce de lait, que toutes les fois qu'il en avait pris, il avait éprouvé des dësiordres plus ou moins graves dans les voies , digestives, qu'enfin la soupe à la reine avait toujours été pour lui un purgatif. Le Doc-

teur Arnott ne se rendait pas, j^insistai, .nous eûmes une discussion des plus vives^ je réussis néanmoins à empêcher qu'on administrât du lait à r£mpereur mourant.

Midi. — Les symptômes s^aggravent^ et deviennent de plus en plus alarmans, la fièvre augmente, le froid glacial des extrémités inférieures redouble, le malade est en proie à une anxiété générale. — Hoquet fatigant. Dyspnée. Forte oppression de l'estomac, la peau change de couleur. Le pouls, à peine sensible et parfois intermittent, donne jusqu'à cent dix pulsations par minute ; la chaleur est beaucoup au dessous de l'état naturel. — Napoléon boit en grande quantité de l'eau de fleur d'orange mêlée avec de Peau commune et du sucre. Il préfère cette boisson à toute autre, elle le soulage.

S heures p. m. — ^La fièvre diminue. Nous nous retirons. Vignali reste seul, et nous rejoint quelques înstans après, dans la pièce voisine, où il nous annonce qu'il a adminis^ tré le viatique à l'Empereur*

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3 heures p. m. — La fièvre se renouvelle avec violence* — Anxiété générale. — Oppression et spasmes arqués de Tépigastre et de Testomac. — Hoquet violent et presque continuel. — Face hippocratique. — Napoléon jouit encore de Tusage de ses sens. Il recommande à ses exécuteurs testamentaires, dans le cas où il viendrait à perdre connaissance, de ne permettre de l'approcher à aucun médecin Anglais, autre que le Docteur Amott. " Je vais mourir, vous allez repasser en Europe, je vous dois quelques conseils sur la conduite que vous avez à tenir. Vous avez partagé mon exil, vous serez fidèles à ma mémoire, vous ne ferez rien qui puisse la blesser* J'ai sanctionné tous les principes; je les ai infusés dans mes lois, dans mes actes \ il n'y en a pas un seul que je n'aie consacré. Malheureusement les circonstances étaient sévères ; j'ai été obligé de sévir, d'ajourner; les revers sont venus ; je n'ai pu débander Parc, et la France a été privée des institutions libéraies que je lui destinais. Elle me juge avec indulgence, elle me tient compte de mes intentions^ elle chérit mon nom, mes

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victoires ; imitez-la, soyez fidèles aux opinions que nous avons défendues, à la gloire que nous avons acquise ; il n'y a hors de là que honte et confusion."

Un ordre du Gouverneur nous enjoint de tenir une consultation avec les Docteurs Short et Mitchell.

Il se rendent dans mon appartement, je leur fais l'exposition des symptômes de la maladie, ils ne s'en contentent pas, et veulent s'assurer par eux-mêmes de l'état où est Napoléon ; toute tentative à cet égard est inutile, je les en préviens ; ils se rangent à Tavîs du Docteur Arnott qui propose Tusage d'un purgatif composé de dix grains de calomel. Je me récrie sur cette prescription ; le malade est trop faible, c'est le fatiguer à pure perte ; mais je suis seul, ils sont trois, le nombre l'emporte.

6 heures p. m. — On administre les dix grains de calomel.

7 heures p. m. — L'Empereur prend quel-

ques cuillerées de sabaillon^ il né peut les avaler sans eau. — Calme fréquemment interrompu. — Le hoquet recommence avec violence.

10 heures p. m.— Les dix grains de calomel n'ont encore produit aucun effets on délibère si on doit en administrer une nouvelle dose. Je ne garde plus démesure, je m'oppose formellement à cette détermination.

11 heures p. m. — ^Évacuation abondante de matières ayant la consistance et la couleur du goudron. — CoUapsus complet.—- Anxiété. — ^Forte dyspnée. — Sueurs froides.

— Refroidissement des extrémités inférieures. — Pouls intermittent et à peine sensible. — Borborygmes. — Envie continuelle d'uriner. — ^Le malade boit souvent de Teau d'orange avec de l'eau commune et du sucre.

4 Mai

Les mêmes symptômes ont duré pendant

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toute la nuit. L'Empereur n*a pris de I^n de Heur d*orange qu'en petite quantité et à des intervalles éloignés. Le temps était affreux,lapluietombait sans interruption^ et le vent menaçait de tout détruire. Le saule * sous lequel Napoléon prenait habituellement le frais avait cédé ; nos plantations étaient déracinées^ éparses j uû seul arbre à gomme résistait encore, lorsqu'on tourbillon le saisit^ Tenlève» et le couche dans la boue. Rien de ce qu'aimait l'Empereur ne devait lui survivre.

7 heures a. m. — ^Évacuations abondantes; elles se renouvellent cinq fois de suite, et offrent des déjections de même nature que la première. L'adynamie est générale, et va toujours en augmentant. — Hoquet trèsfort et continuel. Le malade refuse de pren* dre aucun remède à l'intérieur, A peine s'il est possible de lui faire accepter un peu de bouillon froid en consistance de gélatine. Il boit un peu plus tard une grande

* Cette espèce est connue à Sainte-Hélène sous le nom de Botany-Bay,

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quantité d*eau de fleut d'orange, mêlée avec de Teaii commune et du sucre^ se plaint de vives douleurs de coliques.— ^Hoquet continuel. — Rire sardonique.--*Yeux fixes. — ^Pupilles élevées ; on distinguait la partie inférieure du globe oculaire» — ^Pau« pières supérieures abaissées. — ^Face hippo-. cratique. — Oppression» spasmes arqués de répigastre et de Testomac. — ^Évacuationssdvines qui se répètent encore trois fois.— Il parait privé de tout sentiment; sur le soir, la fièvre augmente d'intensité. — Sali-* vation abondante, expuition continuelle de matières visqueuses et noirâtres.

5 Mai.

La nuit est extrêmement agitée.— L'anxiété est générale, la respiration difficile, quelque-fois même stertoreuse. — Hoquet fréquent, spasmes arqués conti- ^uels de Tépigastre et de restomac.~Renvois de matières liquides, noirâtres, acres et nauséabondes. — Expuition^ vomissemens continuels des mêmes matières.

6 heures a. m. Sonnent; Napoléon est toujours dans le délire ; il parle avec peine, profère des mots inarticulés^ interrompus, laisse échapper ceux de ^Hête . • . • armée.'* Ce furent les derniers qu'il prononça. Il ne les avait pas fait entendre qu'il perdit la parole. — ^Vives douleurs dans le bas-ventre« La dyspnée était portée à son dernier point.

—Corps glacé, tétanique, couvert de sueurs visqueuses, trismus ; on sent à peine des pulsations dans les carotides et les axillaires. Je croyais le principe de vie échappé ; mais peu à peu le pouls se relève ; l'oppression diminue, de profonds soupirs échappent:

Napoléon vit encore.

Ce fut alors que se passa la plus déchirante peut-être de toutes les scènes dont fut accompagnée sa longue agonie. Madame Bertrand, qui, malgré ses souffrances, n'avait pas voulu quitter un instant le lit de l'auguste malade, fit appeler d'abord sa fille Hortense, et ensuite ses trois fils» pour leur faire voir une dernière fois celui qui avait été leur bienfaiteur. Rien ne saurait exprimer l'émotion qui saisit ces pauvres en-

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fans à ce spectacle de mort. Il y avait environ cinquante jours qu'ils n^avaient été admis auprès de Napoléon, et leurs yeux pleins de larmes cherchaient avec eflfroi sur son visage, pâle et défiguré l'expression de grandeur et de bonté qu'ils étaient accou* tumés à y trouver. Cependant d'un mouve* ment commun ils s'élancent vers le lit, saissent les deux mains de l'Empereur, les baisent en sanglotant, et les couvrent de pleurs. Le jeune Napoléon Bertrand ne peut supporter plus long-temps ce cruel spectacle : il cède à l'émotion qu'il éprouve; il tombe, il s'évanouit. On est obligé d'arracher du lit les jeunes affligés, et de les conduire dans le jardin. Sans doute le souvenir de cette scène est restée dans leurs cœurs pour n'en jamais sortir, et leurs larmes couleront plus d'une fois quand il se rappelleront qu'ils ont contemplé le corps de Napoléon au moment que sa grande âme allait en sortir. Pour nous tous qui assistions à ce lugubre adieu des en fans à leur auguste protecteur, l'impression que nous en reçûmes est au-dessus de toutes les paroles humaines : ce ne fut qu'un même gé-

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