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le vase d'argent qui contenait le cœur et l'estomac qu'on m'avait forcé d'y déposer.
Derrière la tête était un autel où le prêtre, en surplis et en étole, récitait des prières. Toutes les personnes de la suite de Napoléon, officiers et domestiques, en habit de deuil, se tenaient debout, à gauche. Le Docteur Arnott veillait sur le cadavre, qui avait été mis sous sa responsabilité personnelle.
Depuis plusieurs heures la foule obstruait les avenues, et se pressait à la porte de la chambre ardente. On ouvrit ; elle entra, contempla ces restes inanimés sans confusion, sans tumulte, avec un silence religieux. Le Capitaine Crokat, officier d'ordonnance de Longwood, réglait l'ordre dans lequel chacun se présentait. Les officiers et les sous-officiers du 20«. et du 66^. furent admis les premiers; les autres ensuite.
Tous éprouvaient cette émotion que le courage malheureux éveille toujours dans le cœur des braves.
L'affluence fut encore plus grande lalen-
demain. Les troupes^ la population^ tout accourt, tout se presse ; il n'y a pas jus*' qu'aux dames qui ne bravent Tautorité et la fati^e pour contempler une dernière fois les restes inanimés de TEmpereur. Un ordre ridicule leur défend de paraître à Longwood ; elles se mêlent à la foule^ aux transports ; elles arrivent» et n'en font.que mieux éclater les sentimens qui les animent.
Chacun répudie Jia complicité d'une mort cruelle : c'est une consolation pour nous.
Je la goûtais, lorsque je vis venir à moi les Docteurs Short, Mitchell, et Burton, qui sortaient de chez l'officier d'ordonnance. Ces messieurs avaient, comme je l'ai dit ; assisté d'office à l'autopsie; mais n'y avaient pris aucune part. Cependant ils s'étaient tout à coup avisés que c'était à eux à dresser le procès verbal. Ils l'avaient écrit, rédigé, et me l'apportaient à signer ; je refusai. Qu'avais-je à faire d'Anglais, de ré* daction Anglaise ? J'étais médecin de Napoléon ; j'avais fait lautopsie, c'était à moi à la constater. Je ne pouvais rien dégui* ser, rien entendre; j'offiris une copie de
mon rapport ; mais il n'allait pas au but> on n*en voulut pas.
La caisse qui devait recevoir TËmpereur était arrivée, je fus obligé d'y mettre le cœur et Testomao. Je m'étais flatté de les transporter en Europe; mais toutes mes démarches furent inutiles : j'eus la douleur d'être réfusé. Je laissai le premier de ces organes dans le vase qui d'abord lavait reçu, et mis le second dans un autre vase de même métal et de forme cylindrique, qui servait à serrer Téponge de Ns^oléon. Je remplis l^n, celui qui contenait le cœur, d'alcohol i je le fermai hermétiquement, je le soudai, et les déposai Tun et l'autre aux angles du cercueil. On y descendit Napa^ kon ; on le plaça dans la caisse de fer blanc, qu'on avait garnie d'une espèce de matelas, d'un oreiller, et revêtue en satin blanc.
Le chapeau, ne pouvant rester, faute d'espace, sur la tête du mort, fut mis sur ses pieds, on y mit aussi des aigles, des pièces de toutes les monnaies frappées à son effigie, son couvert, son couteau, une assiette avec ses armes, &c. On ferma la caisse, on la
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douda avec soin, et on la passa dans une autre en acajouqu*on mit dans ime trmsiéme^ faite en plomb, qui fut-elle même disposée dans une quatrième d'acajou, qu'on scella et ferma avec des vis de fer. On exposa le cercueil à la place même où le corps Favait été, et on le couvrit avec le manteau que portait Napoléon à la bataille de MarmtgQ. Arnot continua sa surveillance, TAbbé Vignali ses prières, et la multitude, dont les flots croissaient d'heure en heure, put circuler autour de ces apprêts ^. funèbres.
Nous étions accablés, nous nous retirions lorsque Hudson nous rejoignit. Toujours humain, compatissant et vrai, il déplora la perte que nous avions faite, et nous annonça qu'elle était d'autant plus fâcheuse que son gouvernement revenait à bien. Il Vavait chargé défaire connaître au Oénéral B0na^ parte que Finstant appro^iait oà la libère pourrait lui être rendue^ et que sa Majesté JSritaamique ne serait pas la dernière à accélérer^ le terme de sa captimté. Il est mort^ tout est fini; nous lui rendrons de^
main les derniers devoirs. Les troupes ont ordre de prendre le fleuil et les armes dès la pointe du jour.
8 Mai.
Elles les prirent en effet ; le gouverneur arriva, le contre-amiral suivit, et bientôt toutes les autorités civiles et militaires se trouvèrent réunies à Longwood. La journée était magnifique, la population couvrait les avenues, la musique courronnait le shauteurs : jamais spectacle aussi triste, aussi solennel n*avait été étalé dans ces lieux.
Midi et demi sonne, les grenadiers saisissent le cercueil, le soulèvent avec peine, et parviennent cependant, à force de coustance et d'efforts, à le transporter dans la grande allée du jardin, où les attend le corbillard. Ils le placent sur le char, le couvrent d'un drap de velours violet et du manteau que Napoléon portait à Marengo.
La maison de l'Empereur est en deuil. Le cortège se range conformément au programme arrêté par le Gouverneur, et se met en marche dans Tordre qui suit :
L'Abbé Vignali, revêtu des ornemens sacerdotaux avec lesquels on célèbre la messe, ayant à ses côtés le jeune Henri Bertrand, portant un bénitier d'argent avec son goupillon.
Le Docteur Arnot et moi.
Les personnes chargées de surveiller le corbillard traîné par quatre chevaux conduits par des palefreniers, et escorté par douze grenadiers sans armes, de chaque côté. Les derniers doivent porter le cercueil sur leurs épaules dès que le mauvais état du chemin empêchera le char d'avancer.
Le jeune Napoléon Bertrand, et Marchand, tous les deux à pied et sur les côtés du corbillard.
Les Comtes Bertrand et Montholon à cheval immédiatement derrière le corbillard.
Une partie de la suite de l'Empereur.
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La Comtesse Bertrand avec sa fille Hortense> dans une calèche attelée de deux chevaux conduits à la main par ses domestiques» qui marchent du côté du précipice.
Le cheval de TËmpereur» conduit par son piqueur Archambaud.
Les officiers de marine à pied et à cheval.
Les officiers d'état major à cheval.
Les membres du conseil de Tile, à cheval.
Le Général Coffin et le Marquis de Montchenu à cheval.
Le Contre Amiral et le Gouverneur à cheval.
Les habitans de l*île.
Le cortège sortit dans cet ordre de Longwood^ passa devant le corps-de-garde, et trouva la garnison de Tile, au nombre de
DE NAPOLÉOK. 189
deux mille cinq cents hommes environ, rangée sur la gauche de la route qu'elle occupait jusqu'à Hut*s Gâte. Des corps de musiciens placés de distance en distance ajoutaient encore^ par leurs sons lugubres, à la tristesse et à la solennité de la cérémonie. Lorsque le cortège eut défilé, ces troupes le suivirent, et l'accompagnèrent vers le lieu de la sépulture. Les dragons marchaient en tête. Venaient ensuite, le 20« régiment d'infanterie, les* soldats de marine, le 66% les volontaires de Sainte Hélène, et enfin le régiment de l*artillerie royale avec quinze pièces de canon. Lady Lowe et sa fille étaient sur le chemin, à Hut's Gâte, dans une calèche à deux chevaux. Elles, étaient accompagnées de quelques domestiques en deuil, et suivaient de loin le cortège. Les quinze pièces d'artillerie de campagne étaient placées le long de la route, et les canonniers se tenaient à leurs pièces, prêts à faire feu.
Parvenu à un quart de mille environ audelà de Hùt*s Gâte, le corbillard s'arrêta, les troupes firent halte, et se rangèrent en ba-
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taille le long de la route. Les grenadiers prirent alors le cercueil sur leurs épaules, et le portèrent ainsi jusqu'au lieu de la sépulture par la nouvelle route qui avait été pratiqué exprès sur les flancs de la montagne- Tout le monde met pied à terre, les dames descendent de calèche, et le cortège accompagne le corps sans observer aucun ordre.
Les comtes Bertrand et Montholon, Marchand, et le jeune Napoléon Bertrand portent les quatre coins du drap. Le cercueil est déposé sur les bords de la tombe que Ton avait tendue en noir. On aperçoit auprès la chèvre les cordages qui doivent servir à le descendre. Tout présente un aspect lugubre, tout concourt à augmenter la tristesse et la douleur dont nos cœurs sont remplis. Notre émotion est profonde, mais concentrée et silencieuse. On découvre le cercueil. L'Abbé Vignali récite les prières accoutumées, et le corps est descendu dans la tombe, les pieds vers Forient^ et la tête à l'occident. L'artillerie fait aussitôt entendre trois salves consécutives de quinze coups chacune. L^ vaisseau amiral tire pendant la marche vingt-cinq coups de ca-
non de minute en minute. Une énorme pierre, qui devait être employée dans la construction de la nouvelle maison de TEmpereur, est destinée à fermer, sa tombe. Les cérémonies religieuses sont terminées ; on la soulève au moyen d'un anneau dont elle est armée, et on la pose au-dessus du cercueil qu'elle ne touche pourtant pas. Elle appuie de chaque côté sur un mur solide en pierre. Lorsqu'elle est placée, on la fixe, on enlève Tanneau, et on remplit la place qu'il occupait ; on recouvre la maçonnerie d'une couche de ciment.
Pendant que l'on achevait ces travaux, la foule se jetait sur les saules dont la présence de Napoléon avait déjà fait un objet de vénération. Chacun voulait avoir des branches ou des feuillages de ces arbres, qui devaient ombrager la tombe de ce grand homme, et les garder comme un précieux souvenir de cette scène imposante de tristesse et de douleur. Hudson et F Amiral, que blesse cet élan, cherchent à l'arrêter ; ils s'emportent, ils menacent. Les assaillans se hâtent d'autant plus, et les saules sont dépouillés jus-
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qu'à la hauteur où la main peut atteindre.
Hudson était pâle de colère ; mais les coupables étaient nombreux, de toutes les classes, il ne put sévir. Il s'en vengea en interdisant l'accès du tombeau, qu'il fit entourer d'une barricade, et auprès duquel il plaça deux factionnaires et un poste de douze hommes avec un officier. Cette garde, disait-il, devait y être maintenue à perpétuité.
La tombe de l'Empereur est à environ une lieue de Longwood. Elle est de forme quadrangulaire, plus large dans le haut que dans le bas ; sa profondeur est d'environ douze pieds. Le cercueil est placé sur deux fortes pièces du bois, et isolé dans tout son pourtour. Nous ne pûmes le couronner d'une pierre tumulaire ni d'une modeste inscription. Le gouverneur s'y opposa, comme si une pierre, une inscription eussent pu en apprendre au monde plus qu'il n'en savait.
Hudson avait mis Napoléon au tombeau, sa tâche était finie; il ne lui restait qu'à recueillir quelques fournitures. Il accourut,
s*€ii fit remettre l'état, examina, fureta, aUa jusqu'à ouvrir des paquets que FËmpereur avait lui-même cachetés . avant sa mort. Ses recherches sont infructueuses ; il ne trouve pas l'objet secret qu'il poursuit» il en devient plus tenace; il fouille^ il presse, il interroge, et ne consent à quitter la place que lorsque ses agens ont inventorié les meubles, emballé les livres, qu'il ne reste pas un coin qui n'ait été visité, pas un chiffon qui n'ait été enregistré.
Nous désirions conserver quelques-uns de ces objets s0|is valeur, qui étaient pour nous d'un prix inestimable, puisqu'ils avaient servi à l'Empereur; nous demandâmes, nous sollicitâmes, nous ne mîmes pas de bornes à nos offres ; mais plus nous insis^ tions, plus nous étions durement refusée j nous ne pûmes rien obtenir. £n revanche, Hudson nous annonça avec une *grâce infinie que nous eussions à nous préparer au départ, que nous mettrions à la voile sur un bâtiment de Vétat et aux frais du gouvernement.