TO¥S II. D
84f DERNIERS MOMENS
Rialto. Ils s'approchent^ tirent, fondent sur la troupe qui le défend, et la mettent en fuite. Abandonné des siens, Tofficier qui la commande ne perd pas courage; il s'élance sur les assaillans, et s'engage corps à corps avec eux. Deux fois son fer se brise, deux fois il s*arme à leurs dépens ; il en blesse cinq, en tue quatre^ et fait reculer le reste. Ses soldats accourent, on se joint, on se mêle, on se confond : la terre est jonchée de morts.
Le sénat, battu sans ressources, est obligé, pour se dérober à la haine populaire, d'invoquer les Français. L'amiral Cofidulmer fait des ouvertures à Baraguey-d'Hilliers ; il lui offre des chaloupes, le presse d'entrer seul à Venise, puis créé, imagine des difficultés, cherche en un mot à gagner du temps. Tantôt c'est un simple citoyen dégoûté des affaires, tantôt un chef d'escadre qui parle, agit avec Tascendant du pouvoir. Nous n'eûmes pas de peine à démêler ses trames ; nous hâtâmes nos apprêts, et Venise fut occupée que l'aristocratie était encore à discuter ses complots.
15 Mars.
10 heures a. m — L'Empereur est trèsabattu. Il éprouve un froid glacial aux extrémités inférieures, le pouls est petit et irrégulier. " Ah, Docteur ! comme je souffre î . .. Je ne sens plus mes entraHles, il me semble que je n'ai plus de bas-ventre. Tout le mal que j'éprouve est vers la rate et Pextrémité gauche de l'estomac : je le sens, ma mort ne peut être éloignée. ** Il n'a pris de tout le jour que quelques cuillerées de soupe et quelques pommes-de-terre frites.
16 Mars.
10 heures a. m, — L'Empereur est couché, plongé dans une somnolence léthargique qu'il ne peut vaincre. " En quel état je suis tombé ! "J'étais si actif si alerte! à peine si je puis à présent soulever ma paupière ; mais je ne suis plus Napoléon f et il referme les yeux.
Il cède cependant à mes instances sur la fin du jour : il se lève, se place sur un sopha, et ne consent qu'avec peine à prendre quelque nourriture.
36 DERNIERS MOMEKS
Madame Bertrand survient ; il veut i*associer à ses promenades. " Nous sortirons de bonne heure^ nous jouirons de Pair frais du matin, nous gagnerons de Tappetit^^ et nous échapperons à Faction du climat. Vous, Hortense et moi sommes les plus malades, il faut que nous nous aidions, que nous unis* sions nos forces pour faire face à la latitude, et lui arracher ses victimes.
17 Mars.
7 heures a. m. — La nuit a été assez tranquille. Napoléon sort en calèche : ce fut la dernière fois ! encore fut-il obligé de rentrer presque aussitôt.
Midi. — Après avoir pris quelque nourriture, TEmpereur est atteint d'une vive douleur de tête, et d'un sentiment de froid glacial qui Tafiècte partout, mais principalement entre les deux épaules, et vers les extrémités inférieures. — Frissons. — Grincemens de dents.
— Pouls très-petit et nerveux. — Ces iunestes symptômes ont duré cinq minutes.
L'abbé Buonavita était toujours sou£Brant^
maladif; Napoléon ne voulut pas qu'il gémît plus long-temps sur un écueil où Ton appréciait son zèle^ mais où son ministère n'était pas indispensable. Il lui assigna une pension de trois mille francs, et le renvoya. Je profitai de l'occasion ; j'écrivis au chevalier Colonna.
'< Longwoody lie de Sainte-Hélène» 17 Mars I8SI.
" Mon cher ami, "Je vous entretenais, dans ma lettre du 18 Juillet dernier, de l'hépatite chronique dont sa majesté est atteinte. Cette maladie, endémique à la latitude où nous sommes, semblait néanmoins céder à l'action des remèdes. J'avais obtenu quelques améliorations ; mais les rechutes sont survenues. Ce n'aTplus été dès lors que brusques alternatives. Tout l'effet du traitement a été complètement détruit. La situation de l'Empereur n'a fait que s'empirer, les fonctions hépatiques ne s'accomplissent plus, et celles des voies digestives sont tout-à-fait anéanties. Sa majesté en est au point qu'elle ne peut se nourrir que de substances liquides, qui n'ont pour ainsi dire pas
38 DERNIBRS MOMEMS
besoin d^être digérées j encore n*est-il pas sûr qu'elles soient reçues dans Pestomac» puisqu'à peine sont*elles prises qu'elles sont rejetées.
** En conséquence, et pour me décharger de toute responsabilité, je déclare à vous, à toute la famille impériale, à tout le monde que la maladie dont est attaqué l'Empereur tient à la nature du climat^ et que les symptômes sous lesquels elle se présente sont delà dernière gravité.
" L'art ne peut rien contre l'action continue de Pair qu'on respire, et si le gouvernement Anglais ne se hâte d'arracher Napoléon à cette atmosphère dévorante, je le dis avec douleur, sa majesté aura bientôt rendu sa dépouille à la terre.
" Les journaux Anglais répètent sans cesse que la santé de TEpapereur est bonne ; n'en croyez rien, l'événement vous prouvera si ceux qui les inspirent sont sincères ou bien informés.
" Votre ami,
^* F. Antommarchi.*'
'^ Accompagnez ce bon vieillard à James- Town, me dit l'Empereur, rendez-lui tous les soins, donnez-lui tous les conseils qu'exige un si long, trajet." J'allai, je conduisis l'abbé jusqu'au bâtiment qui devait le transporter en Europe, et rentrai à Longwood. " Ést-il embarqué, me demanda Napoléon ? — Oui, sire.
— Commodément? — Le navire parait bon.
— L'équipage? — Bien composé. — Tant mieux ; je voudrais déjà savoir ce brave ecclésiastique à Rome, et quitte des accidens de la traversée. Quel accueil pensez-vous qu'on lui fasse à Rome ; il y sera bien reçu ; ne le croyez-vous pas ?" — Je tardais à répondre ; il reprît : — " Ils me le doivent, du moins ; car enfin sans moi où en serait TËglise ?
18 Mars.
10 heures a. m. — L'Empereur a passé une assez bonne nuit; cependént ses forces vont toujours décroissant. Le pouls est petit et nerveux ; il ne mange plus, et parle sans interruption. Son propos est gai, plaisant ; il me raille sur mes pilules ; je ris de la frayeur qu'elles lui causent ; je suis assez heureux
pour faire quelques instans diversion à la dou« leur. La toux se réveille, je cours à la potion calmante. — " A d'autres, me dit Napoléon ; j'ai déjà trop pris de votre cuisine ; je n*en veux plus. — Mais, sire, la toux ... — Sans doute ! la toux, le foie, Testomac ! J'expire si je ne me soumets aux juleps . . J'insistai, il me railla ; j'entrai dans quelques détails, il les parodia: je fus obligé de lâcher prise. Il avait esquivé le remède, il était gai, satisfait ; il ne tarissait pas sur l'art et ses adeptes. Je Texcltais, je prêtais le flanc, j'entretenais cette légère contradiction, qui prolonge, anime la conversation. Il m'opposait des cas, je lui en rendais compte; j'avais souvent raison malgré moi. Il changeait alors de point d'at* taque, allait, revenait, et finissait toujours par son adage, que rien n'était funeste comme les remèdes pris à Pintérieur. Je n'avais garde d'admettre cette conclusion : elle eût été peremptoire : je n'eusse pu désormais rien obtenir. Je la combattis vivement ; je lui fis voir combien elle était fausse, et pouvait entraîner de maux. *^ La nature ! Sans doute elle est puissante, inépuisable ; mais encore faut-il la secourir. Dans le plus grand nom-
bre de cas, elle a besoin d'être saisie, interprétée !" Il était à bout, il ne voulait pas avouer la faiblesse de sa théorie ; il saisit le mot, *^ Interprétée ! vous êtes médecin, docteur, je vous le cède. — Non, sire, je n'oserais. — Comment cela ? — Jamais on ne fit mieux! — Quoi? que voulez-vous dire ?•* — Je riais. — -"Je vous entends; la proclamation, n*est-ce pas ? Sans doute, Pinterprétation était bonne; mais les conseils sonnaient de nouveau le tocsin contre les prêtres. Repoussés par Tétranger, poursuivis par la France ces malheureux que consumait la misère allaient périr. Je leur tendis une main secourable, je les accueillis. La tribune n*osa proscrire des hommes que je protégeais, et la persécution cessa ; je conservai ses ministres à l'Ëglise. —Et notifiâtes au conclave les inspirations du Saint-Esprit. — Non. On ballottait trois candidats pour la chaire apostolique, Caprara, Gerdil^^et Albani. Le premier était à la tête des mécontens ; l'Espagne le soutenait, je n'avais rien à dire. Le second était une espèce de saint, le choix du bas clergé et des dévots; son élévation était
sans conséquence politique ; mais Albani était une créature de P Autriche: il avait du tact, de Tusage, un extérieur fait pour séduire : il pouvait être dangereux, je n'en voulus pas. Je ne m'opposais pas à ce qu il fût évéque ; mais je ne devais pas recon* naître comme prince Tassassin de Basseville. «Tétais loin de vouloir toucher au culte; la révolution avait assez déplacé d'intérêts pour qu'on respectât les opinions religieuses. Je fis faire des ouvertures au Pape, je lui proposai de se joindre au^gouvernement Français d'employer sa prépondérance pour consolider la tranquillité intérieure des deux états, et concourir à la satisfaction commune.
** Le moment est venu, lui dis-je, d'exécuter une opération à laquelle sont également intéressées et à laquelle doivent également concourir la sagesse, la politique et la vraie religion.
**Le gouvernement Français vient de permettre de r'ouvrir les églises du culte catholique, apostolique et romain, et d'ac-<
corder à cette religion tolérance et protection.
" Ou les prêtres profiteront de ce premier acte du gouvernement Français dans le véritable esprit de TÉvangile, en concourant à la tranquillité publique et en prêchant les vraies maximes de la charité, qui sont le fondement de la religion, de TÊvangile î alors je ne mets plus en doute qu'ils n'obtiennent une protection plus spéciale, et que ce ne soit un heureux Commencement vers le but tant désiré.
" Ou les prêtres se conduiront d'une manière toute opposée ; alors ils seront de nouveau persécutés et chassés.
" Le Pape, comme chef des fidèles et centre commun de la foi, peut avoir, mandai -je à son ministre, une grande influence sur la conduite que tiendront les prêtres.
Il pensera peut-être qu'il est digne de sa sagesse, de la plus sainte des religions, de faire une bulle ou mandement qui ordonne aux prêtres obéissance au gouvernement et
de faire tout ce qui sera en leur pouvoir pour consolider la constitution établie. Si cette bulle est conçue dans des termes concis et convenables au grand but qu'elle peut produire^ elle sera un grand acheminement vers le bien, et extrêmement avantageuse à la prospérité de la religion.
** Après cette première opération, il serait utile de connaître les mesures qui pourraient être prises pour réconcilier les^ prêtres constitutionnels avec les prêtres non constitutionnels ; enfin les mesures que pourrait proposer la cour de Rome pour lever tous les obstacles, et ramener aux principes de religion la majorité du peuple Français.
*^ Je prie les ministres de sa sainteté de vouloir bien communiquer ces idées au Pape, et de me faire connaître sa réponse le plustôt possible. Le désir d'être utile à la religion est un des principaux motifs qui me font agir.
" La théologie simple et pure de TÉvan-
gile, la sagesse, la politique et Texpérience du Pape peuvent, si elles sont exclusivement écoutées, avoir des résultats heureux pour la chrétienté et la gloire personnelle de sa sainteté.**
19 Mars.
10 heures a. m. — La nuit a été assez bonne, mais le malade est tout-à fait abattu. Il a le pouls fréquent, petit et nerveux.
1 heure p. m. — L^Ëmpereur n'a pris que quelques cuillerées de soupe. Il éprouve un accès de fièvre accompagné d'un froid général qui dure environ trois quarts d'heure, et qui se fait surtout sentir aux extrémités inférieures. — Douleur de tête.
— Atonie générale. — Oppression. — Douleur à rhypocondre droit et dans tout le bas ventre. — ^Toux sèche. — Langue humide et pâteuse. — Gosier, bouche tapissés de mucosités. — Napoléon se lève, mais sa faiblesse s'accroît encore, l'inappétence devient extrême, un sentiment de plénitude et d'oppression se fait sentir à l'épigastre. — Le
malade éprouve dans le bas-ventre des flatuosités, et une constipation fort incommodes. — Anxiété générale. — Cet état d'agitation accompagnée d'humeur sombre et chagrine, a duré jusqu'à cinq heures de l'après-midi. Napoléon a essayé d'avaler une cuillerée de soupe, qui est rejetée presque aussitôt. Il a pris sur le soir un peu de Charlotte, et goûté quelques instans de Sommeil. A son réveil, lavement simple qu'il n'a pas rendu.
11 heures p. m. — Quelques cuillerées de bouillon, un œuf frais. — La fièvre continue.
20 Mars.
2 heures a. m.— L'Empereur éprouve une forte oppression à l'estomac, et une espèce de suffocation fatigante à la poitrine. Une douleur aiguë se fait sentir dans l'épigastre, i'bypdcondre gauche, et s'étend sur le côté du thorax jusqu'à l'épaule correspondante ; la fièvre continue j l'abdomen est fortement météorisé ; il est très-douloureux au tact ; l'estomac paraît tout-a-fait deteAdu.
— Fomentations sèches sur la partie malade. — Boissons chaudes et légèrement calmantes^ suives d'un assez bon effet.
5 heures p. m. — La fièvre redouble et se complique de froid glacial^ surtout aux extrémités inférieures j le bas-ventre se météorise de nouveau, la respiration devient très-difficile, et une vive douleur se fait sentir dans tous les viscères de Tabdomen.
— Le malade se plaint surtout d'une forte crampe à la milza et à la stacca sinistra dello stomacoj ce sont ses expressions. — Pédiluve. — Fomentations sèches sur Vabdomen. — Frictions éthérées. — Lavemens anodins.
M™« Bertrand est survenue. Il a fait un effort, et s'est montré moins abattu. H lui a demandé des nouvelles de sa santé^ et après avoir conversé quelques itistans avec une espèce de gaieté : " Il faut nous préparer à la sentence fatale ; vous^ Hortense et moi, sommes destinés à la subir sur ce vilain rocher. J'irai le premier, vous viendrez ensuite, Hortense suivra; nous nous
retrouverons tous trois dans les Champs- "
Élysées»** et il se mit à réciter ces vers :
Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre : Vous voyez qu'au tombeau je suis prêta descendre ; Je vais au roi des rois demander aujourd'hui Le prix de tous les maux que j'ai soufferts pour lui.
( Voltaire, Zaïre, act ii. scène 3.)
21 Mars.
4f heures a. m. — L'Empereur a été fort agité pendant toute la nuit.
7 heures a. m. — On lui a donné de Thuile de ricin à la dose de sept drachmes» dans une tasse de bouillon aux herbes ; mais ce médicament n'a pas été plus loin que l'estomac. Il s'est fait sentir tout le jour à la bouche^ ,et n'a produit aucun effet. Cependant Tirritation spasmodique de l'estomac et des autres viscères abdominaux s^est un peu calmée, la fièvre continue.
4 heures p. m. — Redoublement de la fièvre, avec un froid assez fort, mais de peu de durée. — Météorisme de Tabdomen. —
Douleur vive de tous les viscères contenus dans cette cavité. — Fomentations humides adoucissantes avec succès sur Fabdomen.
11 heures p. m.— Mêmes fomentations, même succès. — ^Lavemens simples. — L'Empereur n'a pas dormi de toute la journée, il a lu lui-même pendant quelque temps> puis il a demandé qu'on lui fît la lecture. Tout à coup survinrent des vaniloques qui durèrent environ trois heures. Pendant ce temps, Napoléon a pris plaisir à répéter des petites chansons Italiennes, à causer, à rire, et à plaisanter, comme c'est assez son habitude lorsqu'il est gai et moins souffrant. — La fièvre continue, mais avec moins d'intensité. Le malade se plaint d'être extrêmement fatigué.
Je sentais combien Pémétique serait utile, je suppliai Napoléon de ne pas se manquer à luii-même, de faire un léger effort ; mais sa répugnance s'exaltait au seul nom de remède. 11 me répondait en exagérant l'incertitude de la médecine. " Pouvez-vous seulement me dire en quoi consiste ma ma-