TOME II. B
ladie, pouvez-vous même m*en assigner le lieu ?** J*avais beau lui représenter que Fart de guérir ne procède pas comme les sciences exactes, que le siëge, la cause des affections qu'on éprouve ne peuvent s'établir que par induction; il ne voulait pas admettre de distinction semblable. '^ En ce cas, me disait-il, gardez vos remèdes, je ne veux pas avoir deux maladies, celle qui me travaille et celle que vous me donnerez. " Si j'insistais, il nous accusait de travailler dans les ténèbres, d'administrer des médicamens au hasard, et de faire périr les trois quarts de ceux qui se confient à nous. Quelquefois il le prenait sur un ton que je n'oublierai jamais. *' J'ai toute confiance en vous, me disait-il ; la manière dont vous avez exercé à Longwood m'a convaincu de votre capacité ; mais je n'ai jamais pris de méde«cine, je regarde les médicamens comme incertains, dangereux; j'aime mieux m'en rapporter ^ à la nature. D'ailleurs la vie veut vivre, et n'a pas besoin des secours de l'art. Je connais mon tempérament, je suis persuadé que le plus léger remède porterait le desordre dans mon estomac. Qu'en
dites- VOUS, coquin de Docteur? ne le croyez vous pas ? — A la bonne heure, sire ; mais une boisson légèrement émétisée • . ; — Comment ! une boisson émétisée ! n'estce pas un remède ?*' — Il consentît enfin à la prendre ; mais combien j'avais insisté, prié, disputé !
22 Mars.
Nuit assez bonne, sommeil interrompu, légère transpiration. Douleurs vagues qui se font sentir, tantôt au foie, tantôt à Testomac, et parfois aux autres viscères de l'abdomen. — Sentiment de dégoût laissé par lliuile de ricin dans la bouche. — Fomentations humides et fomentations sèches, suivies d'un soulagement très-prononcé.
7 heures a. m. — L'Empereur est un peu mieux, le pouls est presque apyrétique.
Napoléon se sent assez de forces pour se faire la barbe, et essayer sa toilette.
9 heures a. m. — Redoublement de la fièvre avec froid ; douleur de tête et météo-
risme de l'abdomen. Le malade éprouve une assez forte oppression à la région épigastrique, et un sentiment de suffi)cation causé par une surabondance de glaires sécrétées dans les voies aériennes et digestives.
11 heures a. m. — Administration d*un quart de grain de tartre émétique, suivie, à trois quarts d'heure de distance, d'un vomissement abondant de matière pituito-filamenteuse très-épaisse. Le sentiment d*oppression et de suffocation se dissipe. — Lavement simple. — Je conseille inutilement remploi d*une légère décoction de chiendent. — Sueur abondante, pouls presque apyrétique.
23 Mars.
L'Empereur a un peu dormi.
A 2 heures a. m. — Redoublement de fièvre, accompagné de frissons.
A 10 heures a. m. — Administration d'un
second quart de grain de tartre émétique, suivie d'un vomissement très^abondant de matières semblables par leur nature à celles du jour précédent.
5 heures p. m. «-» Exacerbation de la fièvre^ froid glacial aux extrémités inférieures, metéorisme, bâiUemens, sentiment douloureux dans les viscères abdominaux, oppression de Testomac ; forte constipation.
6 heures p. m. — Fédiluve sinapisé de vingt minutes de durée.
11 heures p. m.— *U£mpereur a dormi depuis sept heures ; il se réveille au milieu d*une sueur abondante.
11 heures p. M.-»Lavement composé.
24 3Iars.
L'Empereur a passé assez tranquillement le reste de la nuit.
8 heures a. m. — Lavement.
10 heures a. m. — La fièvre a un peu perdu de son intensité ; mais Toppression de Tépigastre et le sentiment de sufibcàtion se font sentir avec plus de force que jamais. — Un quart de grain de tartre émétique.
11 heures a. m. — Vomissement abondant de matières glaireuses, suivi d*un grand soulagement.
S heures p. m. — Exacerbation de la fièvre plus forte que de coutume. Le froid glacial, après s*être manifesté aux extrémités inférieures, se répand sur tout le corps. — Bâillemens. — Anxiété générale. — ^Douleur de tête. — Bas-ventre tendu, douloureux au tact. La fièvre continue, le malade éprouve une soif ardente, et boit avec beaucoup de plaisir de Teau édulcorée avec du jus de réglisse.
25 Mars.
La nuit a été assez tranquille, le malade a eu d'abondantes sueurs. La fièvre à beaucoup diminué, et TEmpereur parle déjà de
sa guérison prochaîne. Cependant le basventre est toujours météorisé. Je cherche à rétablir l'ordre des sécrétions muqueuses dans les voies digestîves ; je prescris, pour dégager les matières glaireuses, et en faciliter la dissolution, un quart degrain de tartre émétique dissous dans une livre de petit lait. Napoléon le refuse.
10 heures a. m. — Tension du bas-ventre.
— Oppression à Tépigastre.— Douleurs de l'abdomen. — Inquiétude générale.— Pesanteur de tête, accompagnée de légers vertiges. — Trois laveihens ; ils sont sans eflfet. Je fais faire, vers les huit heures du soir, des fomentations rafraîchissantes et anodines sur le bas-ventre. Le pouls est extrêmement irrégulier, et la fièvre varie sans cesse d*întensité.
11 heures p. M.r— Fomentations, sèches siu:
Tabdomen ; le malade ne peut trouver un instant dé sommeil. Il est triste, inquiet, et dans un abattement extrême. Boissons anodines.
26 Mars.
Nuit mauvaise.
S heures a. m. •«* Administration d*un lavement simple, suivie de quelque soulagement. Légère sueur vers le tronc et les extrémités supérieures.
7 heures A.M.-^Exacerbation de la fièvre.
— ^Tension du bas-ventre. — Borborygmes.
— Oppression à Testomac. — Douleur de téte.~*Humeur sombre et chagrine.— 'Lave* mens.
La maladie devenait chaque jour plus grave; je n*osais m*en rapporter à mes lumières, TËmpereur ne voulait pas d'Anglais ; j*étais dans une perplexité difficile à décrire, EUe fut encore augmentée par une offire indiscrète du gouverneur. Il lui était arrivé un médecin habile, incomparable^ qui gué* rissait tous les maux ; il pensait que ses ser* vices pouvaient être utiles au général Bonaparte» il le mettait à sa disposition. — ** Pour
continuer Baxter, faire de faux bulletins !
A*t-il encore besoin d'abuser l'Europe ? ou songe-t-il déjà à l'autopsie ? Je ne veux pas d'homme qui communique avec luî."-^Je laissai tomber ses défiances, et saisis le moment où je le vis plus tranquille pour hasarder quelque^ mots sur la nécessité d'uue consultation. — " Une consultation ! à quoi servirait-elle ? Vous jouez tous à Taveugle, Un autre médecin ne verrait pas plus que vous ce qui se passe dans mon corps ; s'il prétendait mieux y lire, ce serait un charlatan qui me ferait perdre le peu de confiance que je conserve encore pour les enfans d'Hippocrate. D'ailleurs que consulterais-je? des Anglais qui recevraient les inspirations d'Hudson ? Je n'en veux pas, je vous l'ai déjà dit ; j*aime mieux que l'iniquité s'achève; la flétrissure équivaut a toutes mes angoisses/* — " L'Empereur était animé, je n'insistai pas ; j'attendis qu'il fût plus calme, je revins à la charge. — " Vous persistez, me dit-il avec bonté, eh bien!
soit, j'y consens. Concertez-vous avec celui des médecins de l'île que vous jugez le plus capable." — Je m'adressai au Docteur
58 DERNIERS MOMBNS
Arnott, chirurgien du 20* régiment; je lui fis Texposé des symptômes, des principales circonstances de la vie de TEmpereur; il fut d'avis qu*il fallait :
1®. Appliquer un large vésicatoire sur toute la région abdominale.
2*. Administrer un purgatif.
3^. Faire de fréquentes aspersions de vinaigre sur le front.
Je rentrai; la fièvre était diminuée. L'Empereur prit deux làvemens, et se trouva un peu soulagé. Il me demanda quel était le résultat de la consultation, je le lui dis. II secoua la tête, parut peu satisfait et ajouta: ** C'est là de la médecine Anglaise.**
27 Mars.
5 heures a. m. — Nuit assez tranquille. — Sueurs abondantes. — Le bas ventre est tenduy douloureux au tact. Je crois devoir près-
crire une mixture saline légèrement purgative, et un lavement simple. UEiùpereur consent a prendre l'un, montre de la répugnance pour Tautre. J'insiste, il s'en défend, .et se met à me questionner sur la composi* tion de ce médicament, son efficacité, et le mal qu'il peut lui faire. — " Aucun. — ^Vous en êtes sûr ? — Parfaitement. — Mais s'il en fait ? — JTy remédierai. — Par quels moyens ? — ^Je les lui indiquai. ** —Eh bien ! préparez-le ; mon estomac n'est pas fait à vos drogues'; je vous en avertis, arrangez-vous en conséquence." — ^Je m'arrangeai j mais il me vit pas plus tôt que tout était disposé qu'il se prit à rire et me dit :— " Vous vous pressez trop, Docteur ; pas encore : j'y réfléchirai.—*^ Nous le suppliâmes de ne pas s'abandonner lui-même, de chercher quelque soulagement aux maux qu'il endurait. Il s'impatienta, nous dit que nous étions tous d'accord, que nous en voulions à son pauvre estomac, que nous savions bien qu'il ne croyait ni à la médecine ni à ses remèdes, que nous le laissassions tranquille.
6Q derniers mombns
9 heures a. m. — Exacerbation de la fièvre, accompagnée d'un froid glacial qui se fait principalement sentir aux extrémités inférieures. — Bâillemens. — Douleur de tête. — ^Oppression à - Testomac. — Tension abdominale. Vers le soir, la fièvre perd de son intensité, et diminue encore davantage pendant la nuit. — Lavement.
L'Empereur avait fréquemment besoin de moi. Me faire chercher, aller, venir, entraînait du temps, il ne voulut plus. '^ Vous devez être accablé. Docteur, me dit-il avec bonté ; vous êtes dérangé sans cesse, vous n'avez pas un instant pour clore la paupière. Ce n'est pas encore fait de moi; il faut que je vous ménage. Je vais vous faire tendre un lit dans la pièce voisine.'' Il donna aussitôt ses ordres, détailla les symptômes, les sensations qu'il éprouvait, et ajouta : '' Nous y sommes, docteur, en dépit de vos pilules ; ne le croyez-vous pas ?
•—Moins que jamais. — Bon! moins que jamais ! encore une déception médicale. Quel effet, pensez -vous, que ma mort produise en Europe ? — Aucun, Sire. — ** Il ne me
DE NAPOLéON. 6l
laissa pas achever. — " Aucun ! — Non ! — parce qu'elle n'arrivera pas. — Si elle arrivait? — Alors^ Sire, alors. — Eh bien! — Votre Majesté est l'idole des braves ; ils seraient dans la désolation. — Les peuples?
— A la merci des rois, et la cause populaire à jamais perdue. — Perdue ! Docteur ; et mon fils ! supposeriez-vous ? — Non, Sire, rienj mais quelle distance à franchir! — Est-elle plus vaste que celle que j'ai parcourue? — Que d'obstacles à surmonter! — En ai* je eu moins à vaincre ? Mon point de départ était-il plus élevé ? Allez ; Docteur ; il porte mon nom ; je lui lègue ma gloire et l'affection de mes amis ; il n'en faut pas tant pour recueillir mon héritage." Cétait Tillusion d'un père à l'agonie ; je n'insistai pas : il eût été trop cruel de Ja dissiper.
28 Mars.
7 heures a. m. — Bas-ventre tendu, douloureux. Je propose l'emploi d'un purgatif doux ; mais l'Empereur n'en a pas entendu le nom qu'il fait mine de céder au somr
62 DERNIBR6 MOMENS
meil, laisse tomber sa tête sur sa poitrine, et s'étend dans son lit. «Tessaie tous les lieux communs d'usage; il m'écoute les yeux fermés, et poussant un profond soupir dès qu'il entend que j'ai achevé mon homélie î — ^* Que disiez- vous, Docteur, — " Je recommençai; il recommença, et m'écôuduisit ainsi.
9 heures a. m. — Exacerbation de la fièvre, accompagnée de froid glacial aux extrémités inférieures, et d'une violente douleur de tête.
10 heures p. m. — Le reste de la journée a été moins mauvais ; L'Empereur a pris un peu plus de nourriture que de coutume.
29 Mars.
Mauvaise nuit. Une heure du matin :
exacerbation de la fièvre, froid glacial aux extrémités inférieiues, douleur de tête, météorisme de l'abdomen. Lavement vers le point du jour ; il reste sans efièt.
9 heures a. m. — Nouvelle exacerbatîon
de la fièvre. — ^Forte douleur à la tête. — Somnolence. — Transpiration assez abondante* Le malade boit beaucoup, et avec plaisir de Teau édulcorée avec du jus de réglisse. Sa langue est recouverte d*un enduit blanchâtre^ et sa bouche ainsi que son gosier sont tapissés de matières visqueuses et glaireuses.
2 heures p. m. -La fièvre commence à diminuer.
La maladie faisait des progrès rapides ; je revins encore à la charge, et, au risque de lui déplaire, je suppliai Napoléon de ne pas se refuser plus long-temps aux secours de l'art. Il ne répondit rien, resta, quelques instans pensif, et me dit: — "Vous avez raison, je verrai ; pour le moment, vos soins me sont inutiles : vous pouvez-vous retirer .** Je m'en allais, il me retint, et se mit à dis-r courir sur la destinée, dont toutes les fa* cultes du monde ne peuvent arrêter ni suspendre les coups. J'essayai de combattre ces funestes doctrines ; mais il parlait avec
^ DERNIERS M0MËN9
force, revenait constamment à ses adages :
— " Quod scriptum^ scriptum; douteriezvous. Docteur, que tout ce qui arrive est écrit, que notre heure est marquée, que nul d'entre nous ne peut prendre sur le temps une part que lui refuse la nature ?*' — JTosai le contredire, il s'emporta, et nienvoya au diable avec mes drogues. Je me retirai ; mais un instant avait su£S pour le rendre à sa bonté naturelle. Je n'étais pas dans ma chambre qu'il me fit chercher, et me dit qu'il voulait être désormais plus respectueux envers la médecine, qu'il ne lui manquerait plus, et ne révoquerait plus en doute son efficacité. — ♦* Mais, Sire, les remèdes! votre Majesté consentira-t-elle à les prendre? — Ahl répliqua-t-il d'un, ton qui peignait son excessive répugnance, cela est peut-être au-dessus de mes forces ; c'est une chose innouie que l'aversion que je porte aux médicameils. Je courais les dangers avec indiflFérence ; je voyais la mort sans émotion, et je ne peux, quelque effort que je fasse, approcher de mes lèvres un vase qui renferme la plus légère préparation ; mais c'est qu'aussi je suis un enfant
DE NAPOLBON. 05
gâté qui n*a jamais eu affidre de médecine.** — S*adressant ensuite à Madame Bertrand :
« Comment faites-vous pour prendre toutes ces pilules, toutes ces drogues que vous prescrit sans cesse le docteur? — Je les prends sans y penser, lui répondit-elle, et je conseille à votre Majesté d*en faire autant/ — Il secoua la tête, adressa la même question au Général Montholon, à ses valets de chambre qui avaient tous été plus ou moins malades. Il reçut de chacun la même réponse, et me dît : — " Je suis donc le seul ici qui soit rebelle à la médecine ; je ne veux plus Têtre: donnez.'* — ^Je lui passai dix grains d'extrait de rhubarbe ; il les prit, et eut une évacuation abondante de matières glaireuses.
. 30 Mars.
5 heures a m. — La nuit a été extrêmement agitée. Le malade a pris à une heure du matin un lavement composé, qu'il a rendu bientôt après avec beaucoup de matières glaireuses.
TOMS II. F
2 heures p. m.-— tTadministre six grains d'extrait de rhubarbe qui déterminent un vomissement très-abondant de glaires.
3 heures p. m. — Exacerbation de la fièvre, avec douleur de tête et froid glacial aux extrémités inférieures. La fièvre continue le reste du jour sans rien perdre de son intensité.
11 heures p. m. — La nuit est agitée. Les symptômes se soutiennent, Texacerbation de la fièvre se complique d'une forte tension du bas-ventre, de violens borborygmes^ d'une sensation douloureuse, et d'une chaleur presque insupportable dans Tabdomen et dans la poitrine. Je répète les fomentations ; le malade est sombre et inquiet*
Je cherche à faire diversion aux idées ^ra^iégent, je parle de, hommes ,ue je sais lui être chers, de Dugua, de Cafiarelli, de Kléber. « Kléber! c'était le dieu Mars eu uniforme. Courage, conception» il avait tout; il ne hii manqua que de disposer plus long-temps de son champ
D£ NAPOLÉON. ÇTJ
de bataille. J'étais jaloux de me rattacher ; je Iiji proposai de faire partie de l'expéditions dont nous menacions l'Angleterre.
Je le voudrais, me dit-il; mais si je le demande, les avocats me refuseront. Je m'en charge, lui repliquai-je. — Eh bien!
si vous jetez un brûlot sur la Tamise, mettez Kléber dedans, vous verrez ce qu'il sait faire.
SI Mars.
Les symptômes fâcheux qui avaient commencé à se manifester hier, ont duré jusqu'à ce matin. Au point du jour, une sueur abondante a eu lieu, et la fièvre a beaucoup perdu de sa violence.
8 heures a. m. — Paroxisme de peu de durée. Sur le soir, l'Empereur se trouve beaucoup mieux, toutefois il se plaint encore de l'affection du bas-ventre ; il ne veut pas faire usage des laxatifs, et prend deux lavemens simples dont il ne rend qu'une partie.
9 heures p. m. — Nouvelle exacerbation de la fièvre accompagnée d'une chaleur insupportable dans Tabdomen. — Météorisme.
— Somnolence léthargique — ^Vers le milieu de la nuit, la fièvre diminue considérablement. Je continue les fomentations.
1«' Avril.
Sueurs abondantes ; le malade est assez tranquille le reste de la nuit.
8 heures a. m. — Exacerbation de la fièvre, accompagnée de somnolence, et suivie d*une forte transpiration.
10 heures a. m. — Le pouls donne soixantequinze battemens par minute. Des sueurs abondantes se manifestent à la tête, sur la poitrine, à Tépine du dos, aux extrémités supérieures, à la région abdominale même :
les extrémités inférieures en sont seules exemptes.
8 heures p. m. — ^Nouveau paroxisme accompagné d*une chaleur brûlante et d'une
Violente tension du bâs-ventre. — Pesanteur de tête. — Toux sèche, fréquente et, insupportable.
10 heures p. m. — L*£nipereur m'avait permis d appeler le chirurgien du 20* en consultation. Il allait plus mal; je désirais m'aider de Fexpérience de ce. praticien ; je lui demandai qu'il voulût bien Tadmettre, il y consentit. En conséquence j^in-troduisis le Docteur Arnott auprès de lui.
Sa chambre n'était point éclairée ; il se plai* sait dans cette obscurité profonde, il ne voulut pas même qu'on apportât de la lumière, pendant que le médecin Anglais était là. Il lui permit de lui tâter le pouls, d'explorer l'état du bas-ventre dpnt il se plaignait beaucoup, lui demanda ce qu'il pensait de sa maladie, et le congédia en lui témoignant le désir de le revoir le lendemain matin à neuf heures.
L'officier d'ordonnance chargé de constater la présence de Napoléon, était obligé de faire chaque jour son rapport au gouverneur, et d'attester qu'il l'avait vu: mais
FEtnpereur gardait le lit depuis le 17 Mars, il n^avait pu remplir cette partie de sa mission. Hudson s'imagina qu*il était trahi, n vint à Longwood avec sa suite, fit le tour de rhabitation, n'aperçut rien, s'emporta et menaça Fofficier des peines les plus sévères, s'il ne s assurait de la présence du Oéniral Bonaparte.
L'officier était fort embarrassé ; Èar d'un càté il connaissait les intentions de l'Empereur, et de l'autre il n'espérait pas qu'il sortit jamais de l'habitation. Il s'adressa au Général Montholon et à Marchand, qui, touchés de sa position, lui ménagèrent les moyens de sortir de peine, et de calmer les fureurs d'Hudson. Il fallait évita: que Napoléon aperçût Pagent du Gouverneur, faire en sorte qu^il ne se doutât pas m^e de sa présence ; la chose n'était pas facile : ils y réussirent cependant.
La chambre à coucher de l'Empereur se trouvait au niveau du sol, et les fenêtres étaient assez basses pour qu'on vît tout ce qui s'y passait. Napoléon, habituellement
constipé, était obligé de prendre des lavemens ; nous disposâmes le siège en face de la fenêtxe, et tandis que le Général Montholon et moi nous nous tenions à côté du malade, Marchand eaitr'ouvrit légèrement les rideaux comme s'il eût voulu regarder dans le jardin : Tofficier, qui était posté en dehors de la fenêtre, vit et put faire sosx rapport; mais le Gouverneur ne fut pas satisfait, il ne rêvait que fuite, qu'évasion, let ne passait pas un jour qu'il ne cherchât à surprendre le seuil de son prisonnier.
Enfin le 31 Mars, il déclara que si dans la journée, ou au plus tard le lendem^n, son agent n'avait pas la faculté de voir le Gé-néral Bonaparte^ il arriverait avec son étatmajor et forcerait l'entrée, sans égard pour les suites fôcheuses que son irruption pourrait avoir. Le Général Montholon chercha à le détourner de ce dessein, lui représenta les égards qu'on doit au malheur, le trouble, le désordre où son apparition inattendue jetterait TËmpereur : il ne voulut rien entendre. Il s*inquiétait fort peu qu'il y ér eût, qu'il mourût ; son devoir était de $'assurer de sa personne, il le remplirait.
72 DERNIERS MOMEl^S
J'apercevais le tigre rodant autour de Thabitation ; j*étais sufibqué, hors de moi ; je sortais lorsqu'il me saisit au passage. '^ Que fait le Oénéral Bonaparte ? — ^Je l'ignore.— Où est-il ? — ^Je ne sais. — Il n'y est pas T — Il montrait la cabane. *' Il n'y est pas.
— Disparu ? — Tout-à-fait. — Comment ?
quand? — ^Je ne sais pas au juste.— Cherchez, rassemblez vos idées : depuis quelle heure ?
— L'heure ? la dernière bataille qu'il a commandée est» je crois, celle d^Aboukir. H combattait pour la civilisation, vous défendiez la barbarie ; il défit, jeta vos alliés à la mer ; sa victoire fut complète ; je n'en ai pas entendu parler depuis. — Docteur ! — Excellence ! — ^Tout ici ... . — Non ! — Qui ? —Moi — ^Vous ?— Moi.— Soldats !— Soldats !
accourez ; mettez le comble à vos outrages ; arrachez un reste de vie à l'Empereur. — L'Empereur! quel Empereur? — Celui qui fit trembler l'Angleterre, qui montra à la France le chemin qui conduit à Douvres, et mit aux mains du continent la massue qui tôt ou tard donnera le coup de grâce à votre aristocratie." Son Excellence s'é* loigna ;' je restai seul avec Read. " Ce
DE NAPOLBON. 7^
n*est pas ainsi . • . .. — Non^ sûrement, ce n'est pas ainsi ; il faut avoir 1 ame pétrie du limon de la Tamise pour venir épier le dernier soupir d'un moribond ; son agonie vous tarde» vous voulez la presser, en jouir. Le Cimbre, chargé d'égorger Marius, recula devant le forfait qu'il devait commettre : mais vous ! , * • . allez, si Topprobfe se mesure à Tattentat, nous sommes bien vengés.
La résolution était trop ferme, et le Calabrois trop sauvage pour qu'on pût compter sur les bienséances et les droits de Thumanité. Le Comte Bertrand et le Général Montholon cherchèrent un autre moyen de conjurer Forage. Ils représentèrent à Napoléon que sa santé exigeait des soins, des ménagemens, une pratique éclairée, et furent assez heureux pour le déterminer à prendre un médecin consultant. Il choisit le Docteur Arnott que le Gouverneur rendit responsable de Texistence de TEmpereur, et qui fut obligé de faire chaque jour à l'officier d'ordonnance un rapport que
celui-ci était chargé de transmettre à Plantatipn-House.
2 Avril.
L'Empereur a été fort agité pendant la nuit dernière ; il a eu des sueurs visqueuses abondantes à la tête, à Tépine du dos, à la poitrine, et aux extrémités supérieures. Il est d'une faiblesse extrême, et son pouls donne soixante-seize pulsations par minute.
7 heures a. m. — Nouveau paroxisme, accompagné de bâillemens, de pesanteur de tête, et de douleur abdominale. Toux sèche et fréquente.
9 heures a. m. — ^J'introduis le Docteur Arnott auprès de l'Empereur, qui lui adresse plusieurs questions relatives à sa maladie, se plaint beaucoup de l'estomac et de l'abdomen. Le médecin Anglais propose l'usage d'une nourriture animale, telle que gélatine ou autre analogue, dont le choix doit être subordonné à l'état des forces digestives; il conseille en outre de
tester au lit le moins possible, et de faire usage de pilules composées d'ea?^raiV d'ûhës suecotrin^ de savon dur ; ana, demi-gros ; huile de carvi, deux gouttes; d'en faire douze, et d'en prendre deux le matin et deux le soir. L'Empereur témoigne une répugnance extrême pour toute espèce de médicament, surtout à l'état liquide.
11 heures a. m. — Sueurs visqueuses et abondantes. La fièvre perd beaucoup de son intensité.
3 heures p. m. — Les sueurs durent encore.
Lé météorisme du bas-ventre augmente à chaque instantr— ^Oppression de l'estomac, accompagnée d'un sentiment de pulsation.
— Le malade refuse de prendre les pilules.
— Lavement suivi presque aussitôt d'une légère évacuation.
4 heures p. m. — Nouvelle exacerbatioh de la fièvre, accompagnée de froid glacial, principalement aux extrémités inférieures.
7 heures p. m. — Les domestiques ràp-
portent qu*ils ont observé une comète vers l'orient. "Une comète! s'écrie l'Empereur avec émotion, ce fut le signe précur-
seur de la mort de César/' J'arrivai au milieu du trouble où ce rapport l'avait mis." " Vous avez vu, docteur ?— Non, sire; rien.
—Comment! la comète? — On n'en aperçoit pas. — On la vue. — On s'est mépris ; j'ai long-temps observé le ciel, je n'ai rien découvert. — Peine perdue ! je suis à bout, tout me l'annonce, vous seul vous obstinez à me le cacher ; que vous en revient-il ?
pourquoi m'abuser ? Mais j'ai tort ; vous m'êtes attaché, vous voulez me voiler l'horreur de l'agonie, je vous sais gré de votre intention.
3 Avril.
Le malade a passé une assez bonne nuit ; il a beaucoup dormi, et à six heures du matin il a pris un lavement composé qui a été suivi d'une évacuation abondante de matières pituiteuses.-
Je recontrai Thomas Read comme je
sortais de chez TEmpereur. Il était impa^ tient, soucieux, brûlait de lui voir occuper Thabitation nouvelle, il m'en parla, s'étonna que je le laissasse consumer dans des pièces étouffées, malsaines, tandis que nous pouvions disposer de magnifiques appartemens.
*' J'entends, lui dis-je ; tué dans une hutte, il faut qu'il expire dans un palais. La com* binaison est trop Anglaise, je ne peux m'y prêter. Voyez ailleurs." Il vit en effet.
Je n'avais pas conduit le Docteur Arnott au chevet de Napoléon, que ce brave médecin improvisait déjà sur les avantages qu'il y avait à déloger. L'Empereur l'écouta sans répondre, réfléchit un instant, et me dit :
" Est-ce votre avis, docteur ? — ^Non, sire, la fièvre est trop forte ; le déplacement pourrait avoir les plus graves conséquences.
—Vous l'avez entendu." Il s'adressait à Arnott. ^'Eh bien! n'en parlons plus." Le docteur voulut revenir à la charge ; mais Napoléon fit la sourde oreille, il n'en fut plus question.
10 heures a. m. — Tristesse profonde, pouls petit, rapide et irrégulier. Les pulsations
78 DEK.NISKS ^fOMENS
varient de soixante-quatorze à quatre-vingts par mioute. Xa chaleur du corps est de 96 dégrés au thermomètre de Farenheit ; la peau parait plus humide que de coutume. — Nouveau lavement composé, qui est suivi d'une évacuation semblable à la précédente. Le malade trsmspire bei^u* coup, éprouve de la soif, et dit qu'il ne peut manger : toutefois il exprime le cLésir de prendre un peu de vin; boit du clairet, mais refuse avec obstination toute espèce de médicament.
3 heures p. M.-^Nouveau lavement, suivi des mêmes résultats que les précédées,
é heures p. m. — Exacerbation de ia fièyre, accompagnée de froid glacial aux extrémités inférieures, de douleur à la tête^ d*une tension pénible de Tabdomeh, d'une toux sèche, et d'une oppression violente à la ré* gion de l'estomac.
L'Empereur me paraît dans un danger immineot ; je communique mes craintes: au Docteur Amtott, qui, loin de. les partagmv
DE NAFOLÉaN* 79
augure admîrablemezit de son état. Je vchu-* drais avoir la même espérance ; mais je ne puis me dissimuler que Napoléon touche à sa fin. J'en préviens les Comtes Bertrand et Montholon. Celui-ci se charge d'instruire PËmpereur que son heure approche^ et le dispose à mettre ordre à ses afi&iresv
4 Avril.
La fièvre a continué pendant toute la nuit avec une alternative de froid et die chaud qui a surtout affecté les extrémités inféri* eures. Le malade éprouvait une tension douloureuse au bas-ventre^ une soif ardeâte, un sentiment pénible de suffocation^ une in*qméttide extrême et une anxiété générale.
Son imagination est troublée pair des cauchemars et des songes effrayans. — Nausées.
— ^Vomissement de matières glaireuses. — Sueurs visqueuses abondantes, surtout à la tête, le long du dos et des extrémités supérieures.
8 heui^s A. M. — L'Empereiar se trouve un peu mieux ^ cependant le poub donné
80 DERNIERS MOMRNS
quatre-vingt-quatre pulsations par minute f la chaleur est au-dessus de Tétat naturel, et le malade boit beaucoup d*eau rougie avec du clairet.
10 heures a. m. — ^Nouvelle exacerbation de la fièvre, accompagnée de froid aux ex-' trémités inférieures, d'une pesanteur douloureuse à la tête, et d'une forte tension du bas-ventre. — Borborygmes.
1 heure p. m. — Paroxisme accompagné de nausées et de vomissemens glaireux.
2 heures p. m. — Les nausées durent encore ; et après de violens efforts le malade vomit une grande quantité de matières glaireuses plus épaisses que les précédentes.
5 Avril.
L'Empereur a passé une nuit extrêmement agitée ; il a eu quatre vomissemens consécutifs ; la fièvre s'est maintenue longtemps avec violence. Elle a baissé sur les deux heures du matin ; les sueurs vis-^
DE NAPOLÉON. Çl
queuses abondantes qui se sont déterminées à la tête, à la poitrine et le long du dos^ Tont beaucoup afiaiblî. Toutefois le météorisme et la sensation douloureuse du basventre, rinquiétude et Tanxiété générale n'ont pas cessé.
Napoléon est accablé de son état, et s'écrie à diverses reprises: ''Ah! pourquoi, puisque je devais la perdre d'une manière aussi déplorable, les boulets ont-ils épargné ma vie î"
lOh'eures a. m. — Légère exacerbation de la fièvre. Le malade se trouve un peu mieux ; mais il est extrêmement faible, se plaint beaucoup de Testomac, et ne prend presque point de nourriture.
4 heures t. m. — Nausées et vomissement glaireux.
6 heures p. m. — Le malade prend une pilule faite avec de V extrait d*aloës succotrîn et du savon. Elle lui laisse dans la bouche un goût désagréable qui se fait sentir pen-