AUGEREAU
" Quoi ! pour un mot dégrader un homme?" — " Si le mot fait couler le sang ; et il le faisait."
Bernadotte était passé de Tarmée du Rhin à celle d'Italie. Ses troupes avaient paru froides, compassées, peu ardentes, et étaient devenues l'objet des railleriesudu corps que commandait Masséna. On se facha^ on se traita
I>£ NAPOLÉON. soi
dé' messieurs^ de sans-culottes. On ne se rencontrait pas qu'il n'y eût du sang versé.
" Voilà le désordre que voulait réprimer Augereau. Sa proclamation retrace, d'ailleurs^ assez bien les circonstances où nous étions. On s'efibrce aujourd'hui de falsifier l'histoire. Des hommes incapables d'apprécier nos travaux cherchent à donner le changé à l'opinion ; mais les faits parlent, il faudra bien qu'on finisse par les entendre. Ce n'est pas à l'armée d'Italie que l'étranger vint chercher des traîtres. Dès que Napoléon la commanda, rémigration n'y trouva personne à séduire, chacun ne connut plus que la religion du drapeau. Nous marchâmes ; tout s'éclipsa. L'Italie fut conquise, et l'Autriche aux abois. Nous frappions l'aristocratie à coups de massue, il y allait de son existence ; elle épiait, saisissait tout ; la victoire ne faisait qu'appeler de nouvelles batailles. Wurmser accourut venger Beaulieù; Alvinzi, Wurmser ; Tarmée du Rhin, qui devait marcher sans cesse, ne bougeait jamais. . .
** La question était d'eux à nous." Elle fut bientôt résolue. Le succès couronna la valeur, nous triomphâmes de tous les côtés. Le général en chef s'avança par le Tyrol, perça
par la Carinthie ; il refoula tout devant luL Il se tenait à même d'appuyer le mouvement^ d'empêcher Tennemi de nous couper, chaque chance était prévue. Clagenfurth atteint et Toffensive décidée, il porta ses troupes à sa droite, et refusa sa gauche qu'assuraient divers ouvrages. ** Je me proposais d'occuper Salzbourg, Inspruck^ de traverser les gorges de FLin de mettre à contribution les faubourgs de la capitale et de marcher en Bavière.
L'armée du Rhin resta encore dans l'inaction, le plan fut manqué. Si Moreau eût voulu, nous eussions fait la campagne la plus étonnante qui fût jamais, nous eussions bouleversé l'Europe ; mais il courut à Paris, ne fit ried, ne tenta rien, et me laissa encore une fois aux prises avec toutes les forces de la monarchie Autrichienne.
^^Je m'étais jeté en Allemagne sans aucune espèce de considération, j'avais fait quatrevingt mille prisonniers, obligé l'Empereur d'évacuer Vienne, mais on se levait en masse de tous côtes ; la Hongrie courait aux armes, le Tyrol était en feu, ma position critique, je négociai."
La guerre, la marine, l'administration vi-
DE KAPOLÉON. 20S
valent du produit de ses victoires ; il était obligé de pourvoir aux besoins des autres armées^ d'assurer la solde» les remontes» de fournir à tout; Il avait, dans l'espace dq quelques mois, versé en France cinquante* deux millions. D'une autre part, le Directoire avait couvert nos derrières d'une nuée de frî* pons qui dévoraient tout. Nos soldats étaient sans souliers, sans prêt, sans habits, les bôpi* taux manquaientdes choses les plus indispensables i nous éprouvions la disette au sein de l'abondance. Il avait beau crier, menacer, assembler des commissions militaires, tirer des traites, on séduisait les unes, on refusait les autres : il était seul en face de la corrup-^ tion; c'était un torrent à refouler vers sa source. "Il n'y avait qu'un moyen d'en finir^ c'était un syndicat qui eût droit de vie et de mort sur ces forbans. La mesure était ana* logue à l'expérience, à l'histoire, à la nature du gouvernement ; mais les déprédateurs n'avaient garde d'accueillir le glaive qui devait les frapper, on n'en voulut pas." Tout était ^uisé, il ne savait plus où prendre, et con*' naissait d'ailleurs sa position politique; il signa les préliminaires de Léoben. Il s'agissait de passer du provisoire au définitif, de
204 DERNIERS MOMEK8
poser les bases d'une paix durable } mab les démocrates n*en voulaient pas, et Taristocratie encore moins. Il tardait aux uns de munidpaliser TEurope, Tautre voulait voir le résultat des trames qu'elle avait ourdies. L'Empereur ne signera pas, écrivait confidentiellement l'Électeur de Hesse ; les transactions déplaisent à Clichy, et Clichy a la haute main sur Paris et ses conseils ; on attend. ** Cette attente n'allait ni à mes idées ni à mes vues. J'avais saisi la chancellerie du parti à Vérone, je venais de m'emparer de celle qu'il avait à Venise ; je connaissais ses projets» ses iQoyens, ses intelligences; je savais <(ue. tout était corrumpu, séduit, prêt à fausser son mandat. Aux grands maux les gran(^ remèdes ; j'en appelai au patriotisme des troupes ; nous ftmes une adresse, Augereau la porta, le club fut déconcerté, Bernadotte contribua beaucoup aussi à déjouer le complet. Je l'avais dépêché au directoire, il courut au Manège^ harangua, pérora, mit toute l'émigration en efiroi : mais le recueil dpit renfermer quelques-unes de ses lettres, voyez dans la suite de Venise. J'ouvris le volume et je lus : — " Je ris de Textravagancc des partisans de la royauté. Il faut qu'ils
connaissent bien peu ceux qui conduisent les années et les armées elles-mêmes pour espérer les museler avec tant de facilité ; pour croire qu^un orateur plus ou moins savant, plus ou moins acheté, puisse altérer notre repos. Les députés qui parlent avec tant d'impertinence sont loin d'imaginer que nous asservirions l'Europe, si vous vouliez seulement en former le projet."
" Asservir 1* Europe 1 Le voilà bien ! esclave au salon, frondeur dans l'antichambre ; il intriguait, parlait, parlait ; c'est l'homme le moins droit que je connaisse. Mais remontez plus haut, il doit y avoir une autre lettre. — Votre fermeté et votre courage sont seuls capables de tirer la république du précipice affreux que lui ont creusé l'hypocrisie, la perfidie et rhabitude du crime des agens dé l'autel ef du trône.' — £bauchàit-il déjà la conspiration du concordat ? Je reconnais le style de ses brochures. — Une conspiration? — ^Les généraux qui défilent aujourd'hui devant les missionnaires, les bedeaux, les porte-croix, s'indignaient que je rouvrisse les églises. Ma mort devait expier l'outrage que je faisais à la raisoni Les temps sont bien changés ; mais nous y reviendrons. Poursuivez: Je
veux entendre sa lettre. — Je l'ai aperçue tout à l'heure. Celle où son honneur périclite?
— C'est cela. L'honneur était chez lui ce qu'est la pudeur chez les femmes. Une mouche, un rien le mettait en alarmes. B n'avait de sécurité qu'au Mainte. Je vous écoute :
^^ Au Général en Chef.
"J'ai vu en passant à Chambéry, mon général, le Général Kellermann ; je lui ai donné connaissance de vos notes : il m'a répondu 1^ que le dépôt de la vingt-unième demi-brigade était parti pour l'Italie, et qu'il devait être rendu à Milan ; 2® que votre chef d'état major n'avait qu'à donner l'ordre au bataillon de la soixante-dix-neuvième demibrigade de partir, qu'il n'y voyait aucune difficulté ; il m'a dit ne pouvoir se dé&iire du peu de cavalerie qu'il avait à Lyon ; il a du vous écrire à ce sujet; il vous enverra des sabres, mais il lui faut de l'argent.
. " J'ai trouvé l'esprit républicain fortement attiédi. Depuis ma traversée dans Fintérieur^ la contre révolution se fait dans les esprits ) les lois sont sans vigueur j les émigrés ren« trent, les tribunaux en acquittent une partie^
et ne recherchent point les autres. Il y a, d'après le dire de plusieurs députés, un parti bien décidé dans les cinq-cents, de rétablir la royauté. Un second parti médite un mouvement pour déjouer cette faction ; mais, s'il a lieu, la commotion sera terrible, et il ne sera plus possible à ceux qui l'auront imprimée de la maîtriser. A travers ce frottement est une classe d'hommes qui craint autant Ta^ narcfaie que le royalisme. Celle-là ne dit pas grand chose, elle se montre fort peu, mais elle attend l'instant nécessaire pour anéantir les deux partis l'un par l'autre. Ces hommes appliquent toujours des caïmans aux événe<* mens qui se préparent, et ils gagnent du temps, de manière qu'en éloignant l'explosion d'un jour à l'autre, le gouvernement s'affer* mira pour peu qu'il mette de règle dans sa conduite.
" Les cinq-cents craignent le directoire, cela suffit pour que ce dernier ait le dessus $ mais il faut pour cela qu'il tire parti des circonstances, qu'il ait l'adresse d'en faire naître, et qu'il effraie/au moins par les apparences les membres qui marchent au rétablissement du trône d'une manière épouvantable. Picbegru parait être le point de mire de ces messieurs}
il est flagorné, cajolé, pomponné ; on a Tair de se jouer de lui ; mais, dans le fait, le parti qui le lance sait fort bien qu^il est un homme foi*t ordinaire. Pichegru a la bassesse d'abandonner la cause des républicains ; il met les hommes à la place des choses ; on a tenté vainement de le convertir. Pressé de s'expliquer, il a répondu bêtement, sans logique, et avec le ton d'un homme gonflé d'orgueil, qui s'imagine déjà que son nom seul vaut une armée. Le pauvre homme ! hélas, il n'est pas fort.
'* La glace est rompue. Il est connu maintenant, ses anciens amis l'abandonnent, il perd tons les jours de sa réputation colossale. Je l'ai vu chez Kléber avec plusieurs généraux du Nord ; nous nous sommes à peine parlé, n a été sans doute instruit de la manière dont je m'expliquais sur son compte.
Il s'est tenu dans une extrême réserve, et moi aussi.
'^ Trois généraux sont sur les rangs pour commander la garde du conseil des cinq-cents; le premier est Kléber, le second Desaix, le troisième Serrurier. Tout le monde a senti qu'un semblable commandement ne flatterait aucun de ces trois généraux. Qhacun a dit
son mot, et le dernier raisonnement est celuici : ces trois personnages ont de la réputation. Dans un mouvement ils seraient utiles pour rallier autour du corps législatif beaucoiip de soldats et d'officiers des armées où ils ont servi. Kléber n'acceptera pas. Républicain par philosophie, il rit de l'embarras des uns, et de la mal-adresse des autres.
Mais si jamais la commotion a lieu, Kléber mettra la tête à sa fenêtre pour regarder les deux partis, et il ira se ranger où il apercevra les cocardes tricolores. Il désire voir vos champs de gloire. Je l'emmènerai avec moi, il sera enchanté de voir Phonime dont il a si souvent admiré les hauts faits, dans les drapeaux pris, et les prisonniers faits, mais plus encore dans la direction des rênes du gouvernement.
" Paris est un séjour horrible pour l'homme d'honneur. Je m'y ennuie déjà à mourir.
J'en partirai sous peu. Je travaillerai à vous envoyer de la cavalerie, et, s'il est possible, la division Richepanse. Carnot est convaincu que si les opérations guerrières recommencent, il vous faut un renfort dans les deux armes. J'en parlerai demain à Barras et à