TOME I. A A
S5é DERNIERS MOMENS
Non^ Sire, je n'ai oui parler que de charpie, de vinaigre, d*eau-de*vie camphrée, que les municipalités Vénitiennes devaient fournir, et les généraux de division faire administrer.—-
Il fallait approvisionner les ambulances
— Guérir les fiévreux, les blessés. — L'obstiné ! toujours ses remèdes ! Nous y penserons, docteur. Il se leva, je le soutins encore, et le reconduisis.
Il se met au bain où il reste une heure.
L'atonie devient générale, la douleur au foie se fait sentir avec violence ; elle s'étend sur la région épigastrique. L^estomac est distendu par des flatuosités qui produisent des renvois fréquens et insipides. Pouls petit et nerveux.
17 Novembre.
1 heure p. m. — Même état à peu près.
L'Empereur a pris son bain à dix heures.
18 Novembre.
10 heures a. m. — L'Empereur est plongé dans un profond abattement. Il éprouve continuellement des renvois insipides, et se plaint d'une vive douleur à la région épigastrique.
On applique un cautère au bras gauche, dont
Tincision ne produit pas une goutte de sang.
Les bains d'eau salée sont suspendus.
19 Novembre.
11 heures a. m. — L'Empereur visite seâ poissons, fait un tour dans le jardin, monte en calèche, et n'a pas gagné le parc, qu'il rentre déjà. L* appareil du cautère s'est dérangé ; je le replace Le malade a mangé
avec assez d'appétit. Les fonctions de l'estomac paraissent moins altérées.
L'Empereur n'avait plus ni force ni énergie. Le besoin de sommeil le dominait ; il éprouvait une lassitude qu'il ne pouvait vaincre. "Docteur, quelle douce chose que le repos ! Le lit est devenu pour moi un lieu de délices, je ne 1' échangerais pas pour tous les trônes du monde. Quel changement ! Combien je suis déchu ! moi, dont l'activité était sans bornes, dont la tète ne sommeillait jamais ! Je suis plongé dans une stupetu* léthargique ; il faut que je fasse un effort lorsque je veux soulever mes paupières. Je dictais quelquefois, sur des sujets difFérens, à quatre, cinq secrétaires, qui allaient aussi vite que la parole ; mais alors j'étais Napoléon, aujourd-
356 DERNIERS MOMfiNS
'hui je ne suis plus rien; mes foroesi mes facultés m'abandonnent ; je végète, je ne vis plus/*
20 Novembre.
10 heures a. m, — L'Empereur est plongé dans une tristesse profonde ; il nç prononce pas une parole.
21, 22 Novembre.
9 heures a. m. — L,*Empereur parait toujours livré à la même mélancolie ; il mange peu, consent à reprendre les bains d'eaq salée.
23, 24, 2$f 26 Novembre.
11 heures a. m. — Même état que le jour précédent. — Bain d*eau salée.
27 Novembre.
2 heures a. m. — L'Empereur est d'une humeur sombre. J'examine le cautère ; il est dans un état de corruption, je le lave avec du vin mêlé d'eau tiède. — -Bain accoutumé.
28 Novembre.
10 heures a. m. — L'Empereur est extrêmement abattu ; il se plaint d'un violent mal de
DE NAPOLÉON. âÔ^
tète diUne douleur gtavative au foh\ c'est i<rtl expression; il prend de la notii'#Hurév se trouve un peu mieux.
5 heures p. m. — Il a mangé avec p\m d'ap^ petit qu'à r^rdînaire : à quatre heurèB 6*fVîron il est sorti en calèche ; mais ttpéh^ Mék fait avec beaucoup de lenteur un tour de promenade dans le parc^ il a été atteint de violentes nausées, et bientôt après il a rendu tous les dimens' qu'il avait pris.-*-^C<>fistipafîon opiniâtre.— *Bain accoutumé.-^ Lé tnalkifdfé â' pris deiut pilules toniques.
29 Novembre.
10 heures a. m. — ^ L'Empereur a pris trois pilutes toniques à sept heures du matin : à 3 heures p. imt. il est atteint, immédiatement après son repas, d'une toux sèche extrêmement fatigante. Il attribue cet accident à 1^'usag^ dies piltdes^ et profite de cette occasién^ pour les proscrire entièrement: la somnolence ccm* tiAue. Le malade reste loilg teinps au lit : il se lève^ et sort une heure en caèlche.-^Baki accoutumé.
30 Novembre.
10 heures a. m. ^ — L'Empereur se trouve
S58 DERKIERS MOMENS
dans le même état qu^hier, à cela près que la toux s'est dissipée. Il refuse de faire usage d'aucun remède, il renonce au bain. J essaie de combattre cette résolution. ** Que voulezvous que j'en espère? quel bon effet puis-je en attendre ? Docteur, rien d'inutile/'
1*' Décembre.
9 heures A.. M. — L'Empereur est un peu mieux, et fait de l'exercice en calèche. Je cherche à re veiller ses souvenirs, je lui parle de l'effet que produisit son retour d'Egypte. " Il est vrai, me dit-il, qu'il fut incalculable ; il rendit la confiance aux troupes ; et l'espérance aux généraux qui jugés, destitués, battus, n'aspiraient qu'à venger leurs défaites, et è échapper au joug ignominieux d'une poignée d'avocats qui perdaient la France.
Je leur apparaissais comme le Messie ; chacun bénit mon arrivée ; mais celui de tous à qui elle fut plus agréable, parce que c'était celui qu^affectaient le plus les malheurs de la patrie, fut Championnet. Il écrivit sur le champ au directoire, et lui offrit sa démission." Je cherchai la lettre et je lus :
Quartier-Général de Coni, 4 Octobre 1799.
*^ Championnetf Général en Chef^ au Direct
toire Exécutif.
" Je viens d'apprendre d'une manière certaine, citoyens directeurs, l'heureuse arrivée en France du Général Bonaparte ; je me, suis empressé de la faire connaître par la voie de l'ordre à l'armée d'Italie. Cette agréable nouvelle a rempli tous les cœurs de joie et d'espérance, et je suis convaincu que l'armée va marcher de victoire en victoire si elle est de nouveau guidée par ce héros. Son nom porte la terreur dans les rangs ennemis, et double le courage de nos soldats. Il lui appartient de relever l'arbre de la liberté dans les lieux où il la planta lui-même, et de faire trembler une seconde fois le tyran de TAutriche sur son trône chancelant. En vous invitant, citoyens directeurs, au nom de la patrie, de l'armée et de la liberté de l'Italie, de confier le commandement de l'armée au Général Bonaparte, je vous prie d'accepter ma démission. Ce fardeau est trop pesant pour moi, et je serai complètement récompensé de tous les efforts
360 n£RNIBRS MOM£NS
que j'ai faits jusqu'à ce jour pour le triomphe de la république et la liberté de mes concitoyens, si je puis contribuer de nouveau à rendre heureuse et libre notre chère patrie.
** Championnèt/'
2 Décembre.
6 heures a. m. — L'Empereur est plongé dans une langueur profonde, et se plaint beaucoup de la douleur du cautère, qui cependant offre un aspect assez satisfaisant.
3 Décembre.
6 heures a. m. «-^L'Empereut est sensible* ment mieux.
4f Décembre.
C) heures a. m. — Même état.
5, 6 Décembre.
6 heures a. m. — UEmpereur va de mieux en mieux.
DE NAPOLÉON. SGl
7 Décembre.
6 heures a. m. — L'Empereur est bien. II s*est occupé pendant deux heures d'un travail sérieux, sans en ressentir la moindre incommodité. A neuf heures, comme le temps était beau, il a voulu faire un tour dans le parc en calèche découverte ; mais ii a été frappé par le soleil, il est rentré extrêmement fatigué et avec une forte douleur de tête : je lui ai conseillé un pédiluve. Il in'a appris alors que depuis trois jours il avait une espèce de strangurie. — Bain tiède de demi-heure. — Sur le soir, le malade éprouve une vive douleur de tête ; il est plongé dans une profonde tristesse et dans une somnolence presque continuelle; le pouls est petit et nerveux, le malaise général.
8 Déeemhre.
10 heures a. m. — L^^Empereur se trouve un peu mieux ; néanmoins^ il est d^une humeur sombre, inquiète. Je cherche à le distraire, je lui rappelle les hommes que je sais lui être chers. Je prononce le nom de Desaix. " Desaix ! il était dévoué, généreux, tourmenté par la passion^ de la gloire : sa mort fut une de mes ca-
lamités.** Il s*arrêta ; je ne savais comment relever la conversation. Je hasardai un mot sur les victoires que ce général avait remportées dans la haute Egypte, *^ Il en eût remporté partout. Il était habile» vigilant» plein d'audace ; il comptait la fatigue pour rien» la mort pour moins encore : il fût allé vaincre au bout du monde. Je lui avais d'ailleurs choisi des lieutenans qui allaient à sa taille. Belliard était aussi propre à l'administration qu'à la guerre ; il dirigeait les irrigations» encourageait les cultures» dispersait les beys ; il était agronome» gouverneur» capitaine»
aussi redouté des Mamelucks qu'agréable aux Cheicks. Il commandait Tavant-garde d'Alexandrie au Caire ; il eut l'initiative de toutes les privations: mais la nature l'avait doué d'un courage k toute épreuve ; le dé-r sert ne l'étonna point. Il contint la troupe qu'une foule d'autres cherchaient à soulever, et fut toujours dévoué : je savais quelles étaient sa capacité» sa constance. Je voulais l'emmener en Syrie» mais Desaix s'en défendit ; il tenait à le conserver^ je le lui laissai. Ce brave Desaix ! il fut cruellement affecté des sottises du directoire et de sa levée de boucliers. — Les revers ne m'ont pas surpris,
me manda-t-il lorsque je lui annonçai que la guerre s'était rallumée en Europe, mais m'ont vivement affligé. On voit bien que vous n'êtes plus dans cette Italie où vous avez eu tant de succès; vous y retournerez, vous illustrerez la nation ; et nous, nous végéterons au milieu des Arabes. Qui connaîtra la grandeur de vos idées ? qui appréciera vos généreux desseins ? Cette guerre d'Allemagne est une horrible chose ; j'enrage de n'y être pas. Pensez du moins à nous à notre situation, à notre passion pour la gloire ; mais, avant tout, sauvez la France. — ^Je ne fus pas fâché d'avoir son suffrage : je partis ; vous en savez le résultat."
15 Décembre.,
8 heures a m. — L'Empereur est sorti en calèche ; mais il est rentré extrêmement fatigué, en proie à des agitations nerveuses. Il ne peut reposer un moment ; il prend une potion calmante, et se trouve mieux le reste de la journée.
16 Décembre.
9 heures a. m. — L'Empereur a passé une nuit fort agitée ; il est toujours plongé dans la
tristesse. Il prend sur tes trois heures un bain tiède qu'il prolonge jusqu'à quatre : il était faible, abattu. H voulut faire un tour dans le salon^ les jambes fléchissaient soûs lui ; il ftit obligé de s*aâseoir. ^^ £lles sont à bout, me dit^l d'un ton peiné ; voyez-voiK3 (il les palpait)» il n'y a plus rien : c^est un squelette/^ Je m'eflbrçais de lui persuader que cet état de ûiaigreur était une conséquence de la maladie, qui ne préjugeait rien sur le résultat final. ** Non, docteur, tout doit avoir un terme, j*y touche ;, et, en vérité^ je ne le regrette pas, je ne suis pas payé pour chérir la vie/'
17 Décembre.
8 heures a. m. — L'Empereur a encore éprouvé de violentes a^tations pendant la nuit dernière ; douleur à la tête et au batei-ven* tre, humeur sombre et chagrine. Uétat dé langueur est moins prononcé que les jwstê précédens.
18 Décembre.
11 heures a. m. — Les alternatives de bien et de mal sont continuelles, et se prolongent jusqu'au 28.
25 Décembre»
10 heures a. m. — La prostration des forces est extrême ; l'empereur a passé une nuit mauvaise, agitée ; il se plaint d'une douleur assez vive qui s'étend de l'hypocondre droit jusqu'à la région épigastrîque. Le ventre est dur, tuméfié, la tête pesante et douloureuse, le pouls petit et nerveux.
Je sollicitais depuis long-temps Napoléon de se laisser nettoyer les dents ; il y consent enfin. , Elles étaient tellement chargées de tartre ; ce corps s'était si bien insinué entre elles, les gencives et les alvéoles, que les premières se trouvaient presque entièrement détachées. Les quatre incisives de la mâchoire inférieure étaient tout-à-fait isolées, et ne tenaientplus.
9 heures a. m. — L'Empereur a passé une meilleure nuit, mais il a voulu rester deux heures dans le bain, il s'en trouve un peu incommodé. Il lit avec une avidité extrême les journaux arrivés d'Europe; il apprend la mort de sa sœur, la Princesse Elisa; cette nouvelle le plonge dans une sorte de stupeur. Il était dans son fauteuil, la tête penchée, immobile, en proie au plus profond chagrin.
De longs soupirs lui échappaient par intervalle ; il élevait les yeux, les baissait, me regardait de temps en temps, me fixait sans proférer un mot. A la fin il me tendit son bras. Le pouls était faible, irrégulier ; je lui conseillai de prendre un peu d'eau de fleur d'orange. Il ne parut pas m'avoir entendu.
Je le pressai de sortir, d'aller respirer Pair au jardin. " Croyez-vous, me dit-il d'ime voix basse et altérée, qu'il puisse me retirer de l'état d'oppression où je suis ? — Je le pense. Sire ; mais je supplie votre Majesté de faire en même temps usage de là boisson que je lui propose." H y consent. Aussitôt un torrent de gaz s'échappe par sa bouche ; les soupirs deviennent moins fréquens et moins profonds.
Il éprouve un peu de hoquet : je lui présente le verre, il boit une seconde fois, et se trouve soulagé. " Vous voulez donc que j'aille au jardin? Eh bien, soit." Il se leva avec efibrt, et s'appuya sur mon bras. ** Je suis bien faible, mes jambes chancelantes ont peine à me porter."
• La journée était magnifique, nous gagnâmes le berceau, il essaya de faire quelques pas ; mais les forces manquaient, il fut obligé de se placer sur un siège qui se trouvait auprès
de nous. *^ Ah, docteur ! me dit-il, comme je suis fatigué ! .... Je dois convenir, toutefois, que mon oppression est bien diminuée.
L'eau de fleur d'orange que vous m'avez fait prendre a ddfkgé cette abondance de gaz qui me fatiguai. Je sens que l'air pur que je respira me fait du bien. Je n'avais éprouvé jusqu'aujourd'hui aucune douleur à l'estomac ou dans les intestins; j'ignorais que l'air pût s'y loger en quantité si considérable. H est vrai que n'ayant jamais été malade, et n'ayant jamais pris de remèdes, je ne puis guère me connaître en semblables matières ; l'état où je me trouve aujourd'hui me paraît même si extraordinaire, que j'ai peine à le concevoir." Il se tut quelques instans, et reprit : ^* Les journaux annoncent que la Princesse Élisa est morte d'une fièvre nerveuse, et qu'elle a fait Jérôme tuteur de ses enfans. , Qu'est-ce que les médecins entendent par fièvre nerveuse?" — Je le lui indiquai. — Avez-vous connu la Princesse Êlisa, lorsqu'elle était Grande-Duchesse de Toscane ? — Oui, Sire. — Elle était devenue extrêmement délicate. Elle m'assurait qu'elle eût été obligée de garder constamment le lit, si elle eût voulu s'écouter, qu'il n'y avait que sa grande activité qui pût la faire vivre. Quant
968 D£RNI£RS MOMENS
à moi» je suis de son avis, je pense qu'une vie active est toujours favorable à la santé» chez les hommes comme chez les animaux* «Ten ai fait l'expérience sur moi-même, et vous pouvez observer aujouro^ui les conséquences du régime contraire. Dès son enfance, Ëlisa fut fière, indépendante; elle tenait tête à chacun de nous. Elle avait de l'esprit, une activité prodigieuse, et connaissait les affiûres de son cabinet, de ses états, aussi bien qu'eût pu le faire le plus habile diplomate. C'était elle qui s'occupait des relations extérieures, et quoiqu'elle se vtt avec peine obligée de s'adresser à mesl mi-* nistres^ elle correspondait directement avec eux, leur résistait souvent, et quelquefois même nie forçait de me mêler des discussions. Au reste, vive, sensible, elle était facilement émue. La moindre contrariété suffisait pour la mettre en colère, mais cette colère s'évanouissait presque aussitôt, car Êlisa avait un cœur excellent, généreux élevé. Elle aimait le luxe, elle cultivait les sciences et les arts, et avait l'ambition d'exercer une espèce de suprématie sur ses sœurs. Elle voulaifr-être au-dessus d'elles par l'autorité, comme elle l'était par Tâge. Je ne sais jusqu'à quel point on doit ajouter foi à la nouvelle de sa mort
telle qu*elle est rapportée dans les journaux ; mais ce qui me parait dénué de fondement, c*est qu'elle ait chargé Jérôme de la tutelle de ses enfans. II faudrait supposer, pour que cela fût admissible, que Bacioccbi n'existe plus^ ou qu'il est absent, car dans le cas con* traire il est de droit leur tuteur naturel et légal. Avez-vous connu le Prince Bacioccbi ?
*-^e l'ai vu quelquefois ; mais je ne lui ai jamais parlé— «Quelle opinion avait-on de lui à Florence? — On le regardait comme un brave homme qui s'occupait peu des afiaires, et ne songeait qu'à jouir des avantages de sa situation. — On ne se trompait pas. Il a toujours beaucoup chéri la vie privée, et n'a jamais aimé à s'occuper que de lui-même. Son caractère pacifique contrastait singulièrement avec l'esprit remuant de la Princesse £lisa.
Savez-vous combien d'enfans elle a laissés ? — Elle eut une jolie petite fille en Toscane, un garçon dans les États Vénitiens. J'ignore si elle en a eu depuis."
L'Empereur s^e leva, s'appuya sur mon bras et me regardant fixement. <^ Eh bien, doc* texur, vous le voyez, Ëlisa vient de nous montrer le chemin ; la mort, qui semblait avoir oviAié ma famille, commence à la frapper;
TOlf I I. B a
370 DBEKIBRS MOMfiNS
mon tour ne peut tarder long-temps : qu'en pensez*vous ? — ^Votre Majesté ne touche pas au ternie ; elle est encore destinée à quelque entreprise glorieuse. — Ah! Docteur, vous étesjeune^ plein de santé ; mais moi! Je n*ai plus ni forces, ni activité, ni énergie, je ne suis plus Napoléon. Vous cherchez en vain à me rendre Tespérance, à rappeler la vie prête à s'éteindre. Vos soins ne peuvent rien contre la destinée; elle est immuable, on n'appelle pas de ses décisions. La première personne de notre famille qui doit suivre £lisa dans la tombe est ce grand Napoléon, qui végète, qui plie sous le faix, et qui pourtant tient encore l'Europe en alarmes. Voilà, mon cher Docteur^ comment j'envisage ma situation actuelle. Jeune comme vous êtes, vous avez une longue carrière à parcourir. Quant à moi^ tout est fini ; je vous le répète^ mes jours se termineront bientôt sur ce malheureux rocher V*
Nous rentrâmes; Napoléon se mit auKt.
" Faites fermer mes fenêtres, docteur j laissez-moi seul, je vous manderai plus tard." 11 me manda en effet ; mais il était abattu, défait» parlait de son fils, de Marie^Louise i la conversation était pénible ; je cherchai à la
D£ ^APOLéaN. J7I
rompre, à lui rappeler dés souvenirs qtii n*a« larmaîent pas sa tendresse. ** Je vous com^ prends, docteur; eh bien! soit oublions, si toutefois le cœur d*un père peut oublier.**
37 Décembre,
10 heures a. m. — L'Empereur est plongé dans le plus grand abattement.
28 Décembre.
9 heures a. m, — Même état que la veille- Douleur de tête. — Renvois fréquens et insipides. — Nausées. — Toux sèche et nerveuse.— Je prescris une potion calmante.
29 Décembre.
10 heures a. m. — L'Empereur est toujours à peu près dans le même état; la toux s*est pourtant une peu calmée, le pouls est faible et irrégulier.
30 Décembre.
8 heures a. m. — L'Empereur est beaucoup plus mal ; il éprouve un tremblement général, de la chaleur et du froid tour à tour } le pouls
bb3
est nerveux et faible, la déglutition difficile, la douleur de tète insupportable, les renvois toujours fréquens et insipides. ^Eh bien!
Docteur, comment me trouvez-vous? Que pensez-vous de l'état où je suis ? — Qu'il n'est pas inquiétant, qu'il s'améliore et serait bon si votre Majesté consentait à faire usage d'un médicament d'ailleurs fort simple. — ^Duquel? — ^Du sirop d'éther. — Qu'est-ce que du sirop d'éther r Je le lui expliquai. — •' Quel est son effet?" — Je le lui dis. — *• Vous en êtes sûr ?" — Oui, Sire. — " Eh bien ! voyons, vite, donnez donc." Je lui en donnai une cuillerée ; il la prit, fut soulagé ; mais elle lui laissa un arrière-goût dans la bouche : c'en fut assez, il n'en voulut plus.
SI Décembre.
9 heures a. m. — ^L'Empereur allait un peu mieux ; mais il reste deux heures dans im bain tiède, il s'en trouve incommodé le reste de la journée: tous les symptômes morbifiques d'hier reparaissent. Je presse Napoléon de prendre une nouvelle dose de sirop d'éther, il s'y refuse ; j'insiste, il s'impatiente, et me dit que c'est peine perdue.— " Mais, iShre, les eiSkts en sont si sensibles.— -Sensibles,
DS MAPOliON. 87s
assurément : je n*sd pas clos la paupière» jamais je ne passai de si mauvaise nuit.— nSoa action est si bénigne.— -Pour les estomacs faits à la pharmacie, je le crois ; mais le mien est vierge, étranger aux remèdes. Les émanations de vos drogues suffisent pour le con* tracter. Appliquez-moi à l'extérieur tous les médicamens qu'il vous plaira, j*y consens; mais introduire dans mon corps un amas de préparations, d'ingrédiens capables de détruire la coi^titution la plus robuste^ jamais. Je ne veux pas avoir deux maladies, cdle de lit nature et celle du médecin.**
1^ Jamner 1821.
7 heures a. m.— La santé de TEmpereur ne présente aucune amélioration sensible.
2 Janvier.
8 heures a. m. — ^Napoléon se trouve un peu mieux. Il était dans son lit ; je voulais donner de Tair à la pièce. «Touvre la croisée, elle m^èchappe ; je cherche à la retenir, je me blesse, le sang jailit. L'Empereur s'en aper- -Çoit, saute à terre : ** Vous avez la main déchirée.!. Un médecin ! qu'on cherche un des
St^ DER19I£ft8 aCOUBKS
chirurgienB Anglais I Les blessures sont dangereuses ici) vous le savez ; le moindre retard devient mortel; allons! qu'on coure au camp r* La plaie était en effet assez grave ; j'avais les tendons extenseurs des trois derniers doigts presque entièrement coupés; mais j'étais si touché, si confus de Tanxiété que montrait Napoléon^ que je pensais bien plus à le calmer qu*à me panser moi-même.
Je ie fis cependant ; j'endurai la fièvre, un malaise général insupportable, et me trouvai au bout de trois ou quatre jours en état de redonner mes soins à l'Empereur, qui ne cessait de me prodiguer des témoignages touchans de sollicitude.
5 Janvier.
10 heures a. m. — L'Empereur est resté ces trois derniers jours dans la même situation.
Il n'est ni mieux, ni plus mal ; il prend deux pilules toniques, composées chacune de trois grains d'extrait aqueux de quinquina et un quart d'opium de Beaumé.
6 Janvier.
11 heures a. m. — ^Le pouls se relève, HSm^ pereur se trouve mieux et tnange avec ap-
B& NAPOLBOK. 97^
petit Forte constipation; eUe résiste à trois lavemens simples.
7 Janvier.
10 heures a. m. — La nuit a été bonne i l'Empereur prend au point du jour un lavement qui le soulage. Pouls déprimé et ner* veux. Développemens de gaz intestinal* Pesanteur dans le ventre. Agitation générale. Je prescris quatre pilules toniques; deux le matin et autant le soir.
8 Janvier.
10 heures a. m. — UEmpereur prend ses pilules toniques. — Sa santé n'éprouve cependant aucune espèce d*am(élioration.
9 Janvier.
10 heures a. m.-— UEmpereur est dans le même état qu'hier ; il n'a pris que deux pilules toniques.
10 Jamner.
9 heures a. m. — ^Je lui présente ses. pilules, il les repousse et n'en veut plus. " L'effet en est si sensible, que ce n'est pas la peine ; ser-
93f6 DBAKtBR8 MOMKNf
reas-les, je regorge de santé depuis que j'ea prends. Si je dois mourir» je veux du moins que ce soit de maladie.'* J'ouvrai la bouche pour lui r^ondre» il me prévint *^ Le béné* fice du temps» je le sais ;* on ne risque d'ailleurs jamais rien à Tinvoquen £t puis» Uippocrate» Gallien^ connaissaient-ils les pilules toniques ? en avaient-ils éprouvé les merveil* leux effets? Ah! Docteur» la vie est un mystère que vous cherchez vainement à pénétrer ; vous n*y voyez pas plus qu'eux ; ils n*y ont pas vu plus que vous. Ne jouons plus à Faveugle» confions-nous à la nature, cela vaut mieux.**
14 Janvier.
9 heures a. m. — ^l^Empereur se- trouve un peu mieux. Il mange avec appétit» et se promène en calèche dans le parc.
92 Janvier.
10 heures a. m. — La santé de TEmpereur a fait des progrès sensibles depuis le 14; ses forces sont revenues en même temps que Tappetit, et il continue de faire de l'exercice dans le jardin et dans le parc. Plusieurs fois j'ai
essayé de le décider à prendre quelques meàU camens pour achever sa guérison ; jamais je n'ai pu y parvenir. " Au diable votre médecine ! m a-t*il répondu ; je vous ai déjà dit cent fois qu'elle ne më valait rien : je connais mieux que vous, et tous les médecins de l'univers, ma maladie et mon tempérament. Je suis guéri si je sue, et si les cicatrices qui sont sur ma cuisse viennent à s'ouvrir. Oui, Docteur, donnez-moi la force de faire trois ou quatre lieues à cheval sans m'arréter, et de continuer le même exercice pendant quinze ou vingt jours, et vous verrez comment je me porterai. Supposez qu'au lieu d'être Napoléon je fusse im des pauvres diables de cette île, et qu'à force de coups de bâton et de fouet sur les jambes on me ùt courir et travailler comme eux, ne guérirais-je pas bien vite ? ne sueraisje pas beaucoup ? ne reprendrais-je pas mon équilibre? ne rècouvreraii^-je pas la santé ?" Plus il parlait, plus il s'échauffidt sur cette idée de la puissance extraordinaire de la volonté humaine. ** Vous avez l'air de ne me pas croire, Docteur ; mais voyons. Si j'avais là, devant moi, un lion, un tigre, un ours, et que je n'eusse pas d'autre moyen d'échapper que la fuite, pensez*vous que mes forces ne
878 DERNIERS MOMSNS
se ranimeraient pas tout d'un coup? mes jambes n^obéiraient-^lles pas à l'impulsion de ma volonté ? mes nerfs ne sentiraient-ils pas rappel de la nature pour. me tirer de ce dan^ ger ? £h bien, au moment où je vous parie»
je vous dirai qu'il y a en moi quelque chose qui m'électrise, et qui me fait croire que ma machine suivrait encore Pempire de mes sensations et de mes volontés. N'est-ce pas là un stimtdant qui vaudrait bien la crainte des coups de fouet? "Eh bien, qu'en pensezvous à présent, dottoraccîo di capo Corso 9^ continua-t-il en me tirant les oreilles. Allons^ n'ai-je pas raison ?** Je lui répondis que ses remèdes pouvaient être excellens, mais qu'il y avait aussi de quoi tuer les hommes les plus forts ; que d'ailleurs ils ne faisaient pas partie du formulaire, que je ne pouvais les lui recommander. L'Empereur se mit à rire, et puis recommença à raisonner sur sa maladie et le traitement qui y convenait. "Je suis sûr, dit-il, qu'une bonne partie de débauche remettrait l'équilibre de ma machine. Mon secret, pour me guérir, n'a jamais été d'avaler des drogues^ mais de rester à la diète un ou deux jours, ou de faire quelque excès en opposition avec mes habitudes. Ainsi, par ex*
DK KAPOLiON. 379
empie^ si j*étaiâ en repos depuis trop longtemps, je me mettais à faire une grande course à cheval, à chasser un jour entier sans m*arréter; Si je m'étais trop fatigué, je me tenais en repos pendant vingt-quatre heures pu davantage ; eh bien^ je vous réponds que jamais mon système ne m*a manqué. La secousse que je me donnais produisait toujours un bon résultat. J'avais aussi un tempérament comme on en voit peu. Quand il me prenait envie de dormir, je dormais^ quelle que fût Theure et le lieu ; quand il m'arrivait de boire ou de manger trop, mon estomac rejetait le superflu: enfin ma nature n'était pas celle de tous les hommes. Tout cela est perdu maintenant, je le sens bien, mais pas encore sans ressource.** Après* quoi, il reprenait : " Ne direz-vous pas à la fin que j'ai raison, dottoraccio male^ detto ? Ma médecine ne vautrcUe pas mieux que la vôtre ?" Je lui répondis qu'assurément son système était bon, puisqu'il avait pour lut une expérience constamment heureuse ; mais que dans la situation présente, il pourrait bien n'en être pas de même. Sa Majesté se trou-^ vait dans un état réel de maladie^ qui voulait être traité par des remèdes internes propres à rétablir la santé. Sa vie devait être
580 DBRNIBE8 MOMlNt
tranquille» son exercice modéré et propor^ tionné à ses forces» tout excès enfin ne pouvait que lui devenir extrêmement funeste.
'^ Nous y voilà I reprit-il alors en riant: ces diables de médecins sont tous de même; quand ils veulent faire fidre une chose à leur malade^ils le trompent» et lui font peur. N*est-il pas vrai» dottoraccio ?** Et il me frappait légèrement de la main. '* £h bien donc» nous obéirons à la médecine.**
Convaincu néanmoins de Texcellence de son système» et plein de confiance aux heureux effets que produirait un changement brusque et violent dans sa façon de vivre» il s*avisa de mettre la chose à l'essai. H fit seller son cheval» se mit à galoper dans les vieilles limites de Longwood» et ne fit pas moins de cinq ou six milles : il n'était accompagné que de son chasseur Noverraz et de son piqueur. Mais ce rude exercice ne lui procura pas le résultat qu'il en attendait : ses sueurs ne coulèrent point» et il se trouva même assez indisposé. Il répéta trois ou quatre fois cette tentative» qui eut toujours les mêmes conséquences ? sa situation en fut empirée plutôt qu'améliorée. •« Je le vois à présent» me dit-il d'un ton afiëcté» mes fwceà
m'abandonnent». la nature ne répond plus ccHntne auparavant aux 9olIicîtations de ma volonté» les secousses violentes ne convien** nent plus à mon corps affîtibli ; mais j'ani* verai au but que je veux atteindre par un exercice modéré."
33 Janvier.
9 heures p. m. — ^L'Empereur est plongé dans une profonde tristesse; il est toujours persuadé que l'exercice le auverait, et déplore sa situa* tion qui ne lui permet pas d'en prendre. " Si du moins je pouvais supporter la calèche ; inais les cahots me donnent des nausées, et le mouvement du cheval est encore pis. — Sire, la bascule, lui dit le général Montholon, si V. M. en essayait ? — Oui ! la bascule ! peutêtre ; je l'éprouverai ; faites en disposer une." On la disposa, mais elle ne produisit aucun résultat avantageux ; il y renonça bientôt.
34 Janvier.
.8 heures a. M.-^L'Empereur est toujours fort triste ; il parle de sa santé^ se plaint de faiblesse, d'irritation nerveuse. Je lui demandai son bras, il me le tendit avec indifiiàrence :
8SH DQRNIBRS MOMSNS
C'est comme si un général prétait Toreille pour savoir comment son armée manœuvre." «Tavais fini, il le retira : '* Eh bien ! que vous indique Tétat du pouls ? — Que les forces re* prennent, que V. M. va se trouver mieux.— Sans doute ! tout me répugne, tout m'inspire du dégoût. Je ne puis sonffiîr la substance solide la plus légère, et je vais être mieux ! Docteur^ ne cherchez pas à me donner le change, je sais mourir."
25 Janvier.
7 heures a. m. — L'Empereur est plongé dans la mélancolie la plus profonde. Il éprouve des agitations nerveuses. Il est faible^ il se sent malade, mais bien malade.
26 Janvier.
7 heures a. m. — L'Empereur est beaucoup mieux, aussi son humeur est^eUe bien moins chagrine. Il ne se plaint que de quelques coliques qui se dissipent par TefFet d'une évacuation alvine.
Il avait appris, quelques jours auparavanti /
les détails de la révolution Espagnole. Cet événement n'avait pas paru le frapper beau^-
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conp : il le prévoyait, s'était^il borné à nous dire. ^^ Ferdinand est un homme incapable de se gouverner lui-même^ et à plus forte rai^* son de gouverner la Péninsule. Quant à la constitution des cortès» elle est en opposi»
tion avec les dogmes de la sainte alliance ; elle sape les préjugés et les intérêts des dé<^ vots, elle ne peut se soutenir long«temps.
Ceux qui Tont promulgée n'ont ni les moyens ni les forces de la faire aller." La nouvelle des affidres de Naples produisit plus^ d'effet et le mit en bonne humeur. ** Pour celle-là, je Tavoue, je ne m'y attendais pas. Qui jamais eût imaginé que des maccheronai voudraient singer les Espagnols? Afficher leurs prin* cipes, rivaliser de bravoure avec eux !" Puis quittant la plaisanterie : ^^ Sans doute, nous dit-il, Pun des Ferdinand ne vaut pas mieux que l'autre ; mais ce n'est pas d'eux, c'est de leurs nations qu'il s'agit, et il y a entre elles une telle différence dans l'énergie, dans Télé^ vation des sentimens qu'il faut que les Napo«> litains aient perdu la tête, ou que leur mouve<ment soit le prélude d'une insurrection générale; car, en &ce, comme ils sont, du dominateur de i'ItaUe, que peuvent^ils faire s'ils ne sont soutenus par une grande niUion?
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STila le sont, j*applaudis à leur patriotisme } mais, s'il en est autrement, que je plains mes bons, mes chers Italiens ! Ils seront décimés, sans que leur généreux sang profite au beau sol qui les à vus naître ; je les plains ! Les malheureux sont distribués par groupes, divisés, séparés par une cohue de princes, qui ne servent qu'à exciter des aversions, à briser les liens qui les unissent, et les empêchent de s'entendre, de concourir à la liberté corn* mune. C'était cet esprit de tribu que je cherchais à détruire; c'est dans cette vue que j'avais réuni une partie de la Péninsule à la France, érigé Pautre en royaume ; je voulais déraciner ces habitudes locales, ces vues partielles, étroites, ; modeler les habitans sur nos mœurs, les façonner à nos lois, puis les ré* unir, les constituer, les rendre à Tancienne gloire Italienne. Je me proposais de faire de ces états agglomérés une puissance compacte, indépendante, sur laquelle mon second fils eût r^né. Rome en fût devenue la capitale; je l'eusse restaurée, embellie; j'eiisse déplacé Murât. De la mer jusqu'aux Alpes, on n'eût connu qu'une seule domination. «Pavais déjà commencé l'exécution de ce plan, que j'avais conçu dans
Tîntérêt de la patrie Italienne. On travaillait à dégager Rome de ses décombres : on desséchait les marais Pontins ; mais la guerre, les circonstances où je me trouvais, les sacrifices que j'étais obligé de demander aux peuples, ne me permirent pas de faire ce que je voulais pour elle. Voilà, mon cher Docteur, les motifs qui m'ont arrêté. C'est une faute, une grande faute j je le sentis en 1814 ; mais rheure des revers avait sonné, le mal était irréparable. Si je n'avais pas été pris sur le temps, que j'eusse exécuté ce que je projetais» je ne serais pas tombé, je n'aurais pas été exilé à l'île d'Elbe, et encore moins jeté sur cet écueil. Ah! Docteur, quels souvenirs!
quelles époques me rappellent cette belle Italie ! Je touche encore au^moment où je pris le commandement de l'armée qui la conquit.
J'étais jeune comme vous ; j'avais votre vivacité, votre ardeur, la conscience de mes forces; je bouillais d'entrer en lice. J^avaîs donné des gages, on ne contestait pas mon aptitude ; mais mon âge déplaîsit à ces vieilles moustaches qui avaient blanchi dans les combats. Je m'en aperçus, et sentis la nécessité de racheter ce désavantage par une austérité de principes que je ne démentis jamais. Il