‹ Derniers momens de NapoléonChapitre 7 sur 26 · TOME I. I · texte numérisé non relu

TOME I. I

L'Empereur m'^avait autorisé à me rendre à Plantation-House. J'y fus. «Tallai faire ma première visite au gouverneur (|ui me reçut en présence de son adjudant major^ Sir 6.

Gorrequer: je me plaignis des restrictions qu'on nous imposait, de la triste situation oh. elles avaient mis la santé de l'Empereur, et j'y joignis un prognostic sur l'issue de la maladie. Tous les symptômes tendent à con^ firmer que la diagnose d*une hépatite chroni^ que est déjà établi. Je n*hésite pas à déclar rer que le climat engendre, nourrit, accroît le mal, que Tissue d*une pareille affection ne peut qu'être dangereuse. '' Vous le croyez, me dit Sir Hudson ; le Général Bonaparte se porte à merveille, malgré qu'il en ait. C'est le pays le plus salubre que je connaisse. — C'est pour cela qu'on l'a choisi ? — Sans doute. — iSans doute !"

11 heures a. m. — L'Empereur continue à se bien trouver, il recouvre peu à peu de Tappétit et des forces.r-*Bain.; exercice accoutumé.

L'Empereur fait appeler les enfans du

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gfand-marécbal. Il y avait quelques jours qu'Ud ne Tavaient vU ; ils accourent pleins de joie. Aussitôt les jeux commencent, ils s'ai39usei)t, ils folâtrent autour de lui; ils le prennent pour arbitre de leurs discussions.

** N'est-ce pas, Sire, que mon bilboquet va mieux P-^Non, c'est le mien.—Cest le inien, répondait un troisième ; je m'en rapporte à vous, que votre msgesté décide." UEmpereur riait, décidait, riait plus fort, et le charivari d'aller. " Vous êtes trop bruyans, je ne vous garde pas à dîner. —*iSiI si! nous ne ibrons plus de tapi^e." Ils en firent moins en effet. Napoléon les retint, plaça la petite Hortense à côté de lui, et fit servir; miais l'appétit satisfait, la discussion se renouvelai chacun voulait avoir la palme, prétendait avoir été plus adroit. L'Empereur fut encore établi juge du camp, et interpellé à qui mieux mieux, ** N'est-il p^ vrai. Sire P»^ Votre majesté Pa vu, n'est-ce paç?*' Napoléon abasourdi ne savait à qui répondre, et riait d'autant plus. ^^ Taisez-vous, leur dit^il enfin ; vous êtes de petits bavards. — C'est juste, taigr toi, tu fais trop de bruit," et tous de recommencer en s'accusant mutuellement de trop

crier jusqu'à ce qu'enfin on desservit et qu'il

les renvoyât. "Vous nous ferez appeler demain, n'est-ce pas, Sire? — Vous aimez donc bien à jouer avec, moi ? — Oui, oui/* s'écriaient-ils tous ensemble, et ils se retiraient avec Tespérance de revenir. '* Comme ils sont heureux! quand je les fais appeler ou que je joue avec eux, tous leurs vœux soiit satisÊiits. Lès passions n'ont pas encore effleuré leur âme, ils goûtent la plénitude de la vie ; qu'ils en jouissent ! A leur fige, je sentais, je pensais aussi comme eux. Quels orages dépuis! mais cette petite Hortense!

comme elle se développe! Si elle vit, de combien d'élégans la friponne tourmentera la vie ! Je ne serai plus alors ; qu'en ditesvous, Docteur?"

9 Octobre.

9 heures a. m. — Même état. — Bain j exer- 'ciçe accoutumé.

Il venait de m'arriver une ordonnance.

Que contenait la dépêche? quelle restriction lumineuse avait encore imaginée Sir Hudson?

J'étais curieux de le savoir: je m'éclipsai, j'allai, je pris connaissance de la missive^ C'était une réponse à la lettre que j'avais

écrite. Je pouvais visiter les hôpitaux de rtle, sous la condition cependant que je n'irais pas seul, que je serais squs la surveillance d'un officier, car enfin on petut encore ameuter des inalades^ et un homme aus$i belliqueux que mot était capable de battre TAngleterre avec quelques agonisans.

L'Empereur se promenait autour de Liongwood ; je Tapercevais qui lorgnait, examinait ^ce qui se passait dans l'intérieur des habitations, et visitait successivement les pièces qu'occupait sa suite. Je m'approchais pour lui communiquer la lettre ; ^* N'allez-pas, monsieur, le Docteur; sa majesté est dans son incognito. — Comment ! dans son' incognito P-^— Sans doute j vous voyez bien que ce •n'est plus l'habit ordinaire ni le chapeau à 'trois cornes, qu'il ne quitte pourtant jamais, si ce n'est pendant le court espace de temps qu'il passe à table. Eh bien, toutes les fois que TEmpereur est coiffé comme à cette heure, qu'il endosse cette longue redingote verte, qu'il la boutonne jusqu'au col, qu'il prend ce grand chapeau rond, c'est qu'il ne veut être abordé par qui que ce soit. M. le . grand*maréchal luiTmême s'abstient de l'inter-. . rompre.** Je remerciai le valet de chambre.

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— ^Celles de César ?" Il s*aperçiit que ma réponse allait être négative. ** Les miennes au moins? — Non^ Sire; je n'ai eu affaire jusqu'ici qu*à des cadavres. — Ah! mauvaise compagnie. Montholon vous donnera un aperçu de ces campagnes qui ont ébranlé le monde. Je veux que vous en ayez une idée." Je reçus en effet quelques leçons r mais ma tête n'est pas assez belliqueuse, je profitais mal. Je m'en tins à mon scapel ; c'est mon bâton de commandement.

L'Empereur se mit à discourir sur la situ^ ation des affaires et les intrigues qui avaient amené sa chute. *' Je les connaissais^ j'eusse pu en punir les chefs, peut-être Teussé-je dû ; mais les exécutions me répugnaient, je n'aimais pas à verser le sang."

10 heures a. m.— L'Empereur se plaint de légères douleurs abdominales. Le bain et un lavement les dissipent. '^ Je suis bien, me dit ce prince, je n'ai pas besoin de pharmacie aujourd'hui. Profitez de l'autorisation du Sicilien, voyez, parcourez les hôpitaux. J'aperçois un de ses kalmoucks qui s'avance;

c'est sans doute celui qui doit veiller sur vous.'* Napoléon disait juste ; c'était le Docteur Amolt que son excellence avait chargé de m'accompagner. Je me mis sous son aile, et j'allai. Nous descendîmes à James-Town. Ce n'était que dyssenterîes, hépathites aiguës ou chroniques. Personne n'échappait à l'action du climat. Quelques malades cependant étaient atteints de fièvres inflammatoires ; mais ils étaient en petit nombre. Cet établissement ne me présentait rien que je ne trouvasse à Longwood ; je me retirai. Je continuai ma course, je poussai jus-qu'à Dead-Wood. C'étaient toutes les affections qui affligeaient James-Town, mais si promptes, si terribles, qu'une heure, un instant portait le désordre dans l'ëconomie animale, et suffisait pour rendre sans force les remèdes les plus efficaces. Jamais je ne connus mieux le prix du temps et les fatales conséquences qu'entraînent les retards.

- J'avais vu ce que j'avais à observer dans cet hôpital, dont j'admirai la tenue, je regagnai Longwood. Je n'étais plus soiis la conduite du Docteur Arnolt ; j'avais pour m'escorter un brave officier avec lequel je ne tardai pas à lier conversation. La pluie avait

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détrempé la terre. Je m'impatientais de voir mon cheval se débattre dans cet amas de boue ; ^^ Cest^ me dit-il, rinconvénient deti terres argileuses^ il faut nous y réiûgner.--^ Très-bien, lui répondis-je$ mais quand on est perché sur les montagnes, on devrait au moins ne pas être exposé aux désagrémens des plaines. — Nous sommes sur un banc d'argile, Teau ne pénètre pas, elle fait pâte ou court du sommet à la base ; elle le rend visqueux, glissant dans toute son étendue»^ Nous atteignîmes en causant un point de vue d'où l'on découvrait à plein des roches à moitié détachées, des abîmes dont Tœil n'osait mesurer la profondeur. Mon guide examinait, expliquait tout avec une sollicitude^ un soin qu'un géologue seul peut porter à ces convulsions de la nature. Il parlait de volcans, de laves, de niveau, de déchirures. Je voyais assez que Sainte- Hélène est d origîne volcanique, cela me suffisait, je m'intéressais moins à l'intérieur qu'à la surface^ Je mesurais ces amas sourcilleux qui se perdent dans les nues, je suivais ces chs^îoes qui courent de l'est à l'ouest, qui se détachent^ se groupent, se biflurquent, s'avancent au midi> s'infléclûssent vers le nord, et présentent un amas

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d^aiguiUes, de précipices, de décombres tels qu'on n*en voit nulle part ailleurs. Je con* templais Ce désordre, cette confusion, ces montagnes qui semblent se disputer l'espace ) ♦• Vous apercevriez bien pis, me dit mon guide, si vous gravissiez le pic de IMane, que votre ceil embrassât l'île entière. . . . f-*Que pourrais-je apercevoir de plus affreux ?. . . . des pics, des abîmes, point d'arbres, point de vér gétation! comme tout est nu, décharné!

A-t-on pu. . * . ? — ^Sans doute. . . .'* Nous avancions, la vue s'ouvrit tout à coup. Il s'interrompit pour me faire remarquer le tableau qui se déroulait à nos yeux. C'étaient des lambeaux de verdure, quelques bœufs, des chevaux étiques qui broutaient une herbe rare au bord des précipices. " Je les aperçois, lui répliquai-je, mais remarquez-vous oh ils sont perchés? Est-ce une consolation, une ressource? — Une ressource! non, assurément.

n ne vient rien ici qui ne àoît aride ou coriace. Cependant. . . . — Cependant! il n'y neige ni ne tonne, je le sais ; mais le» pluies y sont fréquentes, les vents impétueux, et la température dans une oscillation continuelle. Ici est un bas-fond oh, Ton étouffe, là un couloir qui' vous glace, plus loin un épais brouillard.

On est haletant, transi, détrempé ; en quelques secondes on passe par tous les degrés de l'échelle thermométrique. A peine sommes-nous dans cette masse d*air que le froid condense, et déjà Teau ruisselle sur nos habits. — Ce n'est pas aussi par ces brusques alternatives que se recommande Sainte-Hélène» Je conviens que l'atmosphère est tour à tour glacée^ chaude, sèche, humide, et que ces variations se répètent vingt fois dans la journée ; néanmoins l'hygromètre. . • . — Instrument inutile. Mes bottes m'en tiennent lieu; je les quitte le soir propres et lisses, le lendemain elles sont couvertes de moisissures. Pensezvous que cette indication ne vaille pas un hygromètre ? Les Bédouins campés au milieu du désert sont du moins à l'abri des intempéries ; mais nous, nous sommes en butte à toute l'inclémence de la saison. Si la pluie est battante, nos toits sont aussitôt percés ; si c'est au contraire le soleil qui donne à plein, le goudron dont ils sont enduits se liquéfie, coule pt détruit tout.; — La situation est fâcheuse, mais un grand sentiment vous soutient; et puis les chaleurs durent peu à Sainte-Hélène. Qn sait d'ailleurs par expérience que le nombre des jours où le ciel est

couvert de nuages excède du double celui où le soleil se montre avec tout son éclat* — Mais la pluie? — Cest là la véritable plaie. Elle est presque continuelle } elle prends terme moyen, cent trente-cinq jours de Tannée.

Le célèbre Banks^ curieux de savoir la quantité d'eau qu*elle verse sur ces montagnes, envoya de Londres des instrumens pour la mesurer avec exactitude. C'est S3, 38 pouces ; IS, 13 de plus qu'en Angleterre. Tout cela est bien loin du beau ciel de l'Italie^ bien loin surtout de l'ascendant qu'il y exerçait. Je combattais sous d'autres bannières ; nous étions nombreux, résolus^ décidés à vaincre ; mais ses manœuvres étaient si savantes, ses mouvemens si prompts, si rapides, que nous étions toujours battus. Nous avions beau exciter, pousser le peuple à la guerre» il le désarmait par une proclamation, il le calmait avec un ordre du jour. Je me rappelle encore la belle adresse qu'il fit aux habitans de la Carinthie, et l'effet qu elle produisit *.

11 Octobre.

10 heures A.. M. — L'Empereur a passé une assez bonne nuit. — Bain. — Exercice accoutumé.

* Voyez le Journal de Las Cases> tome II.

^ Eh bieti, Docteur, qu'avez- vous observé?** Je lui en rendis compte en peu dh mots. ^* Vous êtes un ignorant, Batburst dirait un malhonnête homme, un traître. Des maladies de foie ! elles sont inconnues dans l'ile. Demandez plutôt au gouverneur, au ministre, à toute l'Angleterre ; ce climat est le plus salubre du globe. Les élèves de Pitt l'ont <;hoisî, vous pouvez vous en remettre à leur sagacité.

*' Vous ignorez qu'on ne tolère pas d'hépatites à Sainte-Hélène ? que Sir Hudson n'en veut pas, qu'il leur interdit la côte ? Toutes ïea maladies ont droit de rdâche ici, osUes du foie exceptées. Madame Montholon s'^ tait, dans le temps, avisée de souffrir d'un mal qu'elle avait déjà à Paris. Elle s'en plaignit, demanda à passer en Europe. C'é* tait un conte, une fable ; le médecin fut vive^ ment tancé. Il reconnut sa &ute ; le siège de la maladie se trouva tout à coup déplacéi Ce n'était pas le foie, c'était je ne sais plus quel organe il fallait lire } lui seul était attaqué. Son excellence se rendit alors et accorda passage. Ah ! Docteur, à quels hommes nous avons affaire ! Transformer l'air en instrument de meurtre : cette idée n'était pas

venue au plus farouche de nos proconsuls; elle ne pouvait germer que sur les b<»rds de la Tamise. Que j'ai eu tort ! Mais les événe* mens se pressaient d'une manière si rapide ; je n'ai eu le temps d'aviser, de pourvoir à

rien,"

12 Octobre.

9 hçures a. m. — L'Empereur va de mieux en mieux.

Napoléon sort après le bain ; je l'accom'pagne au jardin. Il parle d'abord de la Corse. Ses sites, ses vallées, ses montagnes, il peint, il décrit tout en traits de feu ; et, passant tout à coup de sa patrie à ses proches, il me dit : ^* Vous avez long-temps habité Florence ; vous savez que c'est de là que nous so4^n8*^<^ Oui, Sire : votre famille y tenait un des prêtmiera rangs; elle était patricienne. -^ Conr mssez*^vous la mjftison qu'elle habitait?-*^ C'e3t un monument, une curiosité qui n'ér Qbappe à personne. — SUe est au centre de la viHe,^ revêtue au frontispice d'un blason sculpté sur pierre, n'est-ce pas ?~Oui, Sire, et.tout-àr fait intacte^ — ^ A mon passage à Florence, lors*>que je marchai sur Livourne, on m'engagea beaucoup à la voir i mais j'étais si occupé, si

surchargé d*afiaires que je n*y pus aller. Le jour de mon départ cependant, je fus sur le soir à Sanminiato. J'y avais un vieux chanoine de parent ; c'était le dernier rejeton des Bonaparte de Toscane^ je tenais à le visiteré Nous fûmes accueillis^ fêtés; la chère iîit exquise. L'appétit satisfait, ce fut le tour du bavardage. Nous étions tous jeunes, gais, bruyans^ républicains comme Brutus; nous laissions par-fois échapper des propos qui sentaient peu l'église. Le bonhomme ne se déconcerta pas ; il écoutait, répondait, nous je^ tait de loin en loin des réflexions dont la justesse était frappante. Mon état major était charmé de voir un prêtre sans bigotisme ; les flacons circulaient d'autant mieux ; nous portions sa santé, il buvait à la prospérité de nos armes. C'étaient des bons mots, des saillies où nous pûmes remarquer le tact, Taméntté de cet excellent chanoine. Mes officiers étaient réconciliés avec sa robe ; notre irrévérence militaire ne lui déplaisait pas ; il fit tous ses efibrts pour nous retenir le lendemain ; mais les troupes étaient en mouvement, nous lui dîmes que le départ était obligé, que tious le verrions au retour. Noujs craignions qu'il n'eût pas assez de lits pour

une suite aussi nombreuse, nous le priâmes de ne pas se mettre en peine pour nous coucher^ qu*il nous suffisait d'une botte dé paille ; nous étions accoutumés à vivre en soldats.— Non, nous répondit-il, ma maison est sans luxe, mais assez grande pour vous loger tous. — n nous accompagna successivement dans les chambres qu'il nous avait fait préparer, et nous souhaita une bonne nuit. Je nHë couchai ; mais la bougie n'était pas éteinte que j'entendis frapper à ma porte. Je crus que c'était Bertbier : point du tout, c'était le bon prélat qui me demandait un instant d'iêntretien. Il avait commencé à parler de généa* logie à table, une discussion de cette espèce ne pouvait qu'être fâcheuse dans la position où je me trouvais. Je lui fis signe de se taire, il se tut. Je tremblais qu'il ne voulût revenir sur le sujet que j'avais esquivé. Je n'en laissai rien paraître cependant. Je lui dis de s'asseoir, que je l'écouterais àveo plaisir. Il commença à me parler du ciel qui m'avait protégé, qui me protégerait encore si je voulais entreprendre une oeuvre sainte, qui d'ailleurs ne pouvait me coûter beaucoup» J'avais essuyé Fhistoire des Bonaparte, celles des actions de Tun d'entre eux, je cherchais

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