TOME I. K
ISO DERNIERS MOMENS ,
OÙ il voulait en venir, lorsque me dit avec une espèce de transport qu'il allait me faire voir un document précieux. Je crus pour le coup que c*était l'arbre généalogique, j'étoufiàis, le rire remportait sur la crainte de déplaire au vieillard; mais quelle fut ma surprise, lorsque je vis, non un parchemin, un grotesque diplôme, mais . quelque chose de bien plus comique encore, un mémoire en faveur d'un père Bonaventure, béatifié depuis long-teippSf mais que les excessives dépenses qu'entraîne la canonisation n'avaient pas permis de porter au calendrier. — Demandez au pape qu'il le reconnaisse, me disait le bon chanoine, il vous l'accordera; peut-être cela ne coûtera rien, ou du moins peu de chose. Par égard pour vous, sa sainteté ne refusera pas de mettre un saint de plus au ciel. Ah ! cher parent, vous ignorez ce que c'est d'avoir un bienheureux dans sa famille. C'est à lui^ c'est à saint Bonaventure que vous devez le succès de vos armes. Il vous a conduitt il vous a dirigé au milieu des batailles.
Croyez que la visite que vous me faites n'est pas un effet du hasard. Non, mon cher parent, c'est encore lui qui vous a inspiré, qui a voulu que vous soyez instruit de ses
mérites. Il vous ménage Toccasion de lui rendre bien pour bien, service pour service.
Faites pour lui auprès du pape ce qu'il fait pour vous auprès de Dieu. — J'étais tenté de rire de Fonction, du vieillard^ mais il était de si bonne foi, j'eusse fait conscience de le blesser. Je le payai de belles paroles, j'alléguai Tesprit du siècle, les soins de la guerre, et lui promis de m'occuper de l'affaire de Saint Bonaventure dès que Tirrévérence publique serait moins prononcée. — Cher parent, vous comblez mes vœux ; permettez que je vous embrasse. Vous épousez les intérêts du ciel, vous réussirez dans vos entreprises, je vous le prédis. : Je suis vieux, peut-être ne verrai-je pas l'exécution de votf promesses, mais j'y compte, je mourrai contenta. -— , Il me donna sa bénédiction ; je lui souhaitai le bon soir, et cherchai à dormir. Je ne le pus. L'aventure était si plaisante, jô trouvais la fantaisie si singulière au temps où nous étions, que j'avais à peine clos la paupière lorsque Berthier se présenta. Les aut)*es généraux survinrent ; mon état major était, réuni, je racontai l'entretien. Les sollicitations du bon vieillard, ses vœux, son ambition, sa manière d'expliquer nos victoires mirent
1S2 DERNIERS MOMEKS
tout le monde en gaîté. On rit, on s'amusa, on se récria sur le chanoine, sur le saixit qui combattait, s'escrimait pour nous. Si le bon* homme, nous eût entendus! s'il eût su commme j'étais dévot !
Nous allions nous mettre en route, je desirais lui laisser un souvenir, un témoignage de satisfaction pour l'accueil qu'il nous avait fait: mais quoi? qu'offrir hors la légende?
Je me creusais inutilement la tête, je ne trou* vais rien, lorsqu'il me revint tout à coup que je pouvais disposer d'une croix de Sain t-É tienne. Je dictai quelques mots à Berthier ; l'estafette partit ; nous fûmes embrassés, bénis par le bon vieillard, qui reçut quelques jours après la décoration. Nous nous acheminâmes sur Livourne ; ce fut une autre scène. La place avait pour gouverneur un homme dont j'ai pu apprécier le caractère depuis ma chute. Je n'avais au fond que peu de chose à en craindre alors ; mais on ne m'en avait pas dit du bien; mes troupes étaient exténuées, le temps était précieux.
Je ne voulus pas m'exposer à de vaines chicanes ; je le mandai ; je l'accablai de reproches, je m'en débarrassai. J'allai trop loin cependant, je dépassai le but, je ne mepropo-
sais que de Téloigner, je le maltraitai ; j'avais tort. Je pus m'en assurer depuis. Span*nocchi était plein de noblesse et de loyauté* J'en fis l'expérience à Tîle d'Elbe.
" L'aventure de Sanminiato fut bientôt effacée par les afiPaires ; j'en avais trop pour m'amuser à la légende. Mais le pape avait du temps de reste; il couronnait le petit* neveu, il n'eût pas été fâché de canoniser l'aïeul. Il m'en parla, me répéta l'homélie du chanoine. Les rangs du ciel m'occupaient moins que ceux de la terre. Je fis ]a sourde oreille^ et laissai au consistoire le soin de ses promotions.
13 Octobre.
9 heures a. m. — Même état. — Bain. — Exercice accoutumé.
Sir Hudson ne dormait plus. Ses soldats accouraient, se prosternaient dès qu'ils voyaient nos prêtres. Tout était séduit, acheté, l'Angleterre était perdue. Il avait beau redoubler de vigilance, réprimander, punir ; la piété l'emportait sur la crainte, l'eau bénite sur les coups. Ses Irlandais n'avaient pas aperçu la soutane qu'ils tombaient à terre, baisaient les mains, les pieds des mission-
naires^ et imploraient leurs bénédictions. Le gouverneur, vaincu par Tobstination de la troupe, s*en prit aux abbés, et les surveilla d'autant mieux. L'Empereur ne voyait pas l'importance que pouvait avoir cet échange d'agnus et de génuflexions : il fut blessé de la manière dont on circonvenait les missionnaires. ^^ Je -ne souffrirai pas, me dit il en riant, que cet hérétique humilie la IJiiare.
Le pape, le consistoire, ne me pardonneraient pas si je tolérais- ces insultes. Appelez les apôtres." Buonavita vint et reçut l'injonction de ne jamais dépasser les limites.
" Qu'on dise après cela queje ne veille pas à faire respecter réglîse."
14 Octobre.
10 heures a. m. — La journée d*hier n'a pas été mauvaise, non plus qu'une partie de la nuit. — Bain. — >. Exercice.
L'Empereur était un peu affaissé : il rentre au bout de quelques tours, se met à table, déjeune, passe dans son appartement et me dit : *^Je suis mal à l'aise ; je voudrais dor* mir, lire, aire je ne sais quoi. Sonnez Marchand, qu'il me donne des livres, et ferme les
fenêtres. Je me mets au lit, je verrai tout à Theiiré si je suis mieux. Mais voilà Racine ; docteur, vous étés sur la scène; allons, j'écoute, Andromaque. C'est la pièce des pères malheureux. — Sire> si c'était Métastase ! — L*accènt, voulez-vous dire ? La po* ésie. couvrira vos inflexions Italiennes ; com* niencez.
«Thésitais, il prit l'ouvrage, en lut quelques vers, et le laissa presque aussitôt échapper de ses mains. Il était tombé sur ces vers fameux :
Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon fils. Puisqu'une fois le jour, vous souffirez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie ; J'allais, seigneur, pleurer un momeAt avec lui : Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui.
Il était attendri, ému. il se couvrit la tête. " Docteur, me dit-il, je suis trop affecté, laissez-moi.'' Je me rétirai; il se calma, dormit quelques instans et me fit appeler.
Le sommeil avait dissipé le malaise ; il était moins sombre, moins agité ; il se disposait à se faire la barbe ; je savais combien cette cérémonie était curieuse, je restai. Il était en chemise, nue tête, avait deux valets de chambre à côté de lui. L'un tenait la glace un essuie*main, l'autre le reste du nécessaire.
136 de;rni£rs momsns
L'Empereur se savonna la moitié de la figure, rendit le pinceau, s'essuya les mains, la bouche, prit un rasoir passé àTeau chaude, et se rasa la partie droite avec une rare dextérité. «'Est-ce fait, Noverraz? — Oui, sire.
— Eh bien ! face en arrière. Allons, coquin, vite ; en repos." La lumière tombait sur la face gauche, il la savonna, la rasa avec le même cérémonial et la même légèreté.' L'expression de ses traits était douce, affectueuse, pleine de bonté. Il de passa la main sur le menton. " Haut le miroir. Suis-je bien ?
Oui, c'est cela. Pas un poil n'est échappé ; qu'en dis- tu? — Non, sire, répondit le valet de chambre. — Non ! il me semble que j'en aperçois. Élève la glace, place-la dans un meilleur jour. Comment, coquin ! de la flatteriç ! tu me trompes ! à Sainte-Hélène ! sur ce rocher ! A toi ! tu es complice !'' En même temps il leur distribuait à l'un et à l'autre des tapes, des soufflets, riait, les faisait rire, et les poursuivait de la manière du mondjB la plus plaisante.
Il se remit, prit un cured^it, se brossa, se nettoya la bouche avec un mâange d'eaude^vie et d'eau fraîche dont il avala une portion. ' Je lui demandai pourquoi il ne rejetait
pas le tout. " Cest, me répondit-il, que ce qui fait du bien aux gencives ne nuit point à l'estomac. Chose singulière! continua-t-il, je n'ai jamais pu me servir que d'eau froide pour me rincer la bouche. L*eaû tiède me donne, une toux convulsive, Teau chaude me fait vomir. Je ne suis pas du reste en état dé me gargariser sans courir le risque d'étouflfer ou d*avaler le gargarisme, fût-il même vénéneux/' J'observai en effet que par suite d'un mouvement d'ascension que lui imprimait l'épiglotte, une partie du liquide tombait par l'embouchure de la glotte dans le larynx ; de là la toux, les efforts, le vomissetnent.
Pendant que je m'entretenais avec l'Empereur, Marchand avait préparé dans la seconde pièce son éponge, son lavabo et ses habits.
Il y passa : le visage, la tête furent lavés, essuyés, et la flanelle jetée au loin. * * *
##««(#«#*## Il se brossait, détaillait les charmes, les défauts cachés de quelques Européennes, s'interrompait, excitait son valet de chambre, reprenait.
138 DERKÏ£RS MOMENS
discontinuait, reprenait encore. ^'Madame, • . .. était vive, sémillante. . . . Ferme, coquin • • • et désirait beaucoup avoir un enfant de la race des héros» • • • Allons donc, comme sur un âne. . ^ .Elle vint un jour.
• . • Mais ce ^coquin ne brosse pas. ... Je vous raconterai cela une autre fois, docteur. Laissez que je tienne compte à ses épaules des ménagemens qu'il a pour les miennes.'' Il lui secoua légèrement les oreilles, lui donna quelques taloches ; " Voyons maintenant ce qu'a produit la correction ; Teau de Cologne !*' Il s'en fit verser sur les mains, s*en lava la moitié du corps, endossa sa flanelle, ses bas de soie et sa culotte de Casimir blanc, les souliers à boucles d'or, une cravate noire, un gilet blanc, le grand cordon de la légion d'honneur qu'il portait constamment lorsqu'il n'était pas en négligé ; un habit de drap vert à collet battant, et le chapeau à trois cornes, complétèrent sa toilette. ** Docteur, le reste de la journée est à nous ; plus de travail, plus de lecture. Dès que je suis en costume, je reçois ou je me promène, je ne pense plus à rien.
15 Octobre.
9 heures a. m. — L'Empereur a peu dormi.
La douleur au foie est devenue plus vive. — Bain.
J'avais vu Madame Bertrand la veille ; elle soufirait plus qu*à l'ordinaire. Napoléon était inquiet; il craignait que Tafiection ne finît par devenir dangereuse. — *^ Votre malade va-t-^elle mieux? Xa douleur se calmet-elle. ? ' — Non, Sire ; les forces s'usent ; madame la maréchale est en proie à toute la malignité de la latitude. — Vous craignez pour ses jours î^*— Ce n*est pas cela, mais les organes se fatiguent, et ce funeste climat ne suspend pas son action. — Sans doute la situ* ation est affreuse ; nous, nous sommes rompus à la peine, nous la supportons ; mais une femme! Privée tout à coup de tout ce qui rend la vie aimable, transportée sur un rocher sauvage, combien elle est plus à plaindre !
Qu'il faut de résignation ! Madame Bertrand se lève tard, sa position maladive la retient au lit ; elle ne peut assister à la messe, peut* être cependant qu'elle serait t>ien aise de Tentendre ? Je n'ai pas réfléchi qu'elle était
souffrante, je n*ai vu que Tâge du bon abbé quand j'ai fixé l'heure de la cérémonie. Diteslui que je donne ordre à Vignali d'aller officier chez elle, qu'elle lui fasse désormais connaître le moment qui lui convient ; ce prêtre est à sa disposition. Il peut prendre exemple sur nous» faire un autel mobile, se servir du nôtre, et s'établir dans une pièce de l'habitation du grand-maréchal. Ira qui voudra à cette messe, si la comtesse le trouve bon ; quant à la mienne, je persiste à n'y admettre que ceux que j'y aurai invités. ,A propos, les abbés font travailler les enfans ? Le petit Arthur lit-il? commence-t-il à épeler, du moins? — Je l'imagine. Sire ; les prétriS paraissent s'en occuper beaucoup."
16 Octobre.
8 heures a. m. — L'Empereur se trouve un peu mieux. La douleur qu'il éprouve au foie est devenue supportable. — Bain.
L'Empereur était- à son bureau. Il avait autour de lui des règles, des compas, et roulait dans ses mains un crayon^ instrument qui lui servait pour écrire, car il n'employait ordî-» nairement ni encre, ni plume à cet usage.
J'apercevais des plans, des tracés, des "formules algébriques ; mais Napoléon sifflait :
cette circonstance annonçait un orage. — Je ne disais mot : nous devinions tous à sa manière d'être au travail les sensations qui l'agitaient. Si l'application était sérieuse, c'est qu'il était souffrant et le sujet ardu ; était-elle légère, enjouée, chantante ; entendions-nous fredonner quelques couplets, quelque air Italien bien gai : les maux, les souvenirs avaient fait halte j il avait oublié, il ne songeait plus, c'était toute l'amabilité de son caractère. S'il faisait, au contraire, résonner l'air dans ses lèvres, c'est qu'il était contrarié, mécontent, de mauvaise humeur, et qu'il n'attendait qu'un mot, une occasion pout éclater. Malheur à qui se présentait alors!
il essuyait la bourrasque, et je n'aimais pas qu'elle tombât sur moi. J'allais l'avoir cependant. Napoléon agitait une tabatière oblongue, je saisis la circonstance, je lâchai un mot sur l'inconvénient du tabac. — '^ Bon ! de l'importance médicale! Comme si j'en usais! Je ne quitte jamais cette tabatière, monsieur le Docteur, à cause des médaillons dont elle est enchâssée (c'étaient ceux d'Alexandre, César, Mithridate, etc). Quant au
tabac, je suis des semaines sans en prendre, je me borne à en respirer l'odeur/'
n se jeta sur son sopha, ouvrit au hasard le second volume dé sa correspondance inédite, parut frappé, se radoucit, et lut :
" Au Général Kléber.
*^ 13 Vendémiaire an VII.
^'Je crains que nous ne soyons un peu brouillés ; vous seriez injuste si vous doutiez de la peine que j'en éprouverais.
" Sur le sol de TÉgypté, les nuages, lorsqu'il y en a, passent dans six heures ; de mon côté, s'il y en avait, ils seraient passés dans trois. L'estime que j'ai pour vous est au moins égale à celle que vous m'avez témoignée quelquefois."
"Qu'en dites-vous. Docteur, Kléber devait-il oublier quelques discussions que nous avions eues au sujet de l'administration d'Alexandrie ? —Je le pense. Sire. — Il était aussi endurant qu'un médecin dont on discute les ordonnances. Vous allez voir comment il avait répondu à mes reproches.
" Au Général Bonaparte.
"Vous avez oublié^ citoyen général, lorsque vous avez écrite que vous teniez en main le burin de l'histoire, et que vous écriviez à Kléber. Je ne présume pas néanmoins que vous ayez en la moindre arrière-pensée, on ne vous croirait pas/'
" On ne vous croirait pas ! Voyez-vous la noble assurance, la fierté d'un brave! Non certes, on ne m^eût pas cru, et j'eusse été désespéré qu'on le i^t. Je me plaignais de défaut d'économie; je n'imputais pas de malversations ; mais tel était Kléber, ardent, impétueux, d'impression facile. L'intrigue en a profité."
17 Octobre.
9 heures a. m. — Même état. — ^Bain.
L'Empereur est revenu sur son abdication, et s^est fort étendu sur les intrigues, les illusions de cette époque. Je m'étonnais que des hommes vieillis dans les afiaires, que Sébastian!, que Lafayette, eussent été les dupes de
144 DERNIERS MOUENS
Fouché, qu'ils eussent confondu les époques, et se fussent imaginé que les alliés accordassent à la défaite ce que cinq ans de victoires avaient pein.e à en obtenir. *^ Sans doute, me dit Napoléon j la députation était ridicule et la bonhomie sans égale ; mais, comme le disaient les Viennois à l'occasion des. prisonniers d'Olmutz, Lafayette laisse deux filles qui protégeront sa mémoire^ la déclaration des droits et l'institution de la garde nationale."
18 Octobre.
. 9 heures a. m. -t- Violente douleur au foie pendant la nuit. Le palais, les gencives, sont attaqués d'une irritation fluxionnaire. Je prescris les remèdes convenables. — Bain. -
19 Octobre.
9 heures a. m.- — L^Empereur se trouve mieux. — Bain. — ^Napoléon sommeille ou lit.
20 Octobre.
9 heures a. m. — Même état. — Bain.^— Humeur sombre. Application continuelle.
DB HAPOLièûN. 145^
21 Octobre.
g heures a. m. — UEmpereur est mieux.-*- Bain. Napoléon se promène. Uçxercicé lui rend des forces» de la gaieté. J'étais debout, il vient à moi, m'adosse au mur, la main levée : — " Grand coquin de dottorMch I vous me droguez. Que dites-vous de ma poitrine?
Allons, que pensez- vous de mes poumons?
Vous qui connaissez le corps humain, dites, mourrai-je pulmônique? Que décide Gailien ? — Qu'avec une voix comme la vôtre on n*a rien à craindre de la pulmonie.— Oui, mais ce foie ?'' — Son ton, son attitude, étaient changés ; il tenait la main sur lliypocondre droite. ^*Cest là qu'est le mal; c'est le défaut de la cuirasse, le climat Ta saisi ; n'y pensons plus, l'Angleterre va recueillir sa honte."
V 22 Octobre.
9 heiires^ a. m* — ^Douleur au foie plus vive. Elle s'étend sur tout le côté droit, et se prolonge jusqu'à l'épaule. Bain.
L'Empereur se sentait un peu soulagé ; il reprit sa correspondance :