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Lettres du 9 juillet 1844 et du 15 août

qu'à condition de produire beaucoup, vite et facilement.... Je le sais : il faudrait écrire à l'heure, à la toise, sans s'inquiéter de servir au public la vérité ou le mensonge, comme je vois faire à tant d'autres qui tiennent plus à l'argent de la foule qu'à l'estime des honnêtes gens. Quant à moi, je ne puis agir ainsi ; c'est en vain que la nécessité me talonne et que je pense aux. mille besoins que je voudrais satisfaire, pour vous encore plus que pour moi. Ma plume se refuse absolument à marcher plus vite, ma conscience me force à raturer sans cesse, et mon esprit s'épuise à la recherche d'un mieux qu'il n'atteint jamais. »

Une autre difficulté était l'embarras d'écrire sur des personnages vivants, tous considérables, tous accoutumés aux hommages, chacun d'eux entouré de son parti, de sa coterie, de ses amis, encore plus exigeants et plus intolérants que lui. — Aujourd'hui, dans la démocratie, le talent nuit parfois au caractère comme jadis le rang dans la monarchie, et l'état de grand homme est aussi difficile à tenir que celui de grand seigneur. Bien souvent, en devenant très

célèbre, un homme devient presque incapable d'écouter la vérité. Il s'est enfermé dans sa gloire j comme une idole dans son sanctuaire; autour de lui, son petit groupe intime, ses adorateurs quotidiens donnent le ton aux visiteurs; on ne l'aborde plus que le front baissé, avec des phrases convenues; toute parole sincère lui semble une inconvenance, et si, par hasard, il daigne la bien prendre, ses admirateurs^ troublés dans leur culte, ne manqueront pas de s'en offenser. — Comment faire pour ne pas offenser tant de gens susceptibles? Comment faire pour marcher droit à travers tant d'amours-propres ombrageux, de passions irritables et d'intérêts froissés? — Sur ces charbons ardents M. de Loménie marcha avec autant de sécurité que sur des cendres éteintes. Au plus fort des haines sociales et des combats politiques, il écrivit sur M. de Chateaubriand et sur M. de la Fayette, sur M. de Lamennais et sur le Père Lacordaire, sur MM. Garnier-Pagès et Carrel, sur MM. Mole, Thiers et Guizot, comme sur lord Palmerston et sir Robert Peel, avec une liberté complète^ sans aucun souci de choquer ni de plaire, mais

avec cette mesure, cette décence de ton, cette urbanité qui sont les compagnes naturelles de l'étude attentive, du bon sens et de la bonne foi. — Cependant il résistait aux sollicitations des partis, il refusait de s'enrôler sous un drapeau, il ne se laissait lier par aucune attache, il se confinait obstinément dans son travail, dans sa solitude et dans sa pauvreté, a II ne tiendrait qu'à moi, disait-il*, d'être plus riche, je n'aurais qu'à faire de ma plume métier et marchandise, elle est maintenant assez goûtée du public... mais le métier de saltimbanque n'est pas mon métier. Mes goûts sont simples, et je ne sens les inconvénients de la pauvreté que lorsqu'il faut me priver du plaisir de donner, qui est pour moi le plus grand de tous. » — Afin de mieux garder son franc parler, il avait pris le parti, non seulement de ne rien demander^ mais encore de n'accepter rien. En 1846, écrivant la biographie de M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, il n'avait pas ménagé les critiques; les piqûres de tout genre^

•1. Lettre du 18 septembre 1847.

politiques et littéraires, y abondaient. M. de Salvandy, en galant homme et en homme de cœur, voulut bien ne pas les sentir; au contraire, il vit dans M. de Loménie un talent et un caractère, et. Tannée suivante, il lui fit demander ce qu'il désirait, ajoutant que « l'Université était prête à le recevoir les bras ouverts ».

« Je répondis, raconte M. de Loménie, que je ne voulais rien, mais que, puisque le ministre était si obligeant pour moi, je le priais de donner de l'avancement à un de mes anciens professeurs qui a vingt ans de services. Là-dessus, il m'a écrit une lettre des plus gracieuses pour me dire qu'il espérait que je lui fournirais une occasion de m'être agréable personnellement. » — Entre un ministre et un écrivain, une pareille correspondance est rare, surtout lorsque, comme celle-ci, par la volonté de l'écrivain, elle n'aboutit pas. « Je présume bien, disait encore M. de Loménie à sa mère, que vous allez me blâmer; mais que voulezvous? Le peu de talent que j'ai tient à ma parfaite indépendance, et, le jour où je ne

pourrais plus dire la vérité à tout le monde, je perdrais la moitié de ma valeur. »

Dans cette longue galerie, tous les portraits ne sont point de mérite égal. Plusieurs, notamment ceux des militaires et des savants, ne sont que des réductions, et M. de Loménie lui-même en avertit ses lecteurs; pour les sujets spéciaux, il allait puiser dans les auteurs spéciaux : il abrégeait, arrangeait, adaptait à Tintelligence et à l'attention du lecteur les monographies techniques. — D'autres portraits, ceux des peintres, sculpteurs et musiciens, sont plutôt des esquisses ; l'auteur ne prétend point être critique d'art ; il est allé à l'Opéra et au Conservatoire, aux Expositions et au Musée, il se souvient de ses impressions, il parle d'art en homme du monde; c'est peut-être la meilleure façon d'en parler aux gens du monde. — Au contraire, dans les vies des lettrés et surtout dans les vies des politiques, son opinion est à la fois personnelle et mûrie. On peut citer en exemple son portrait de la Fayette; nous n'en avons pas de meilleur et il n'y en avait pas de plus difficile à faire, car le personnage était devenu légendaire; nulle part

on ne Ta jugé avec moins de préventions et avec plus de droiture, avec une si exacte appréciation des circonstances, avec une impartialité si soutenue, avec un discernement si sûr; aujourd'hui encore, l'article serait lu avec profit et par tout le monde. Quantité de grands morceaux, entre autres l'étude sur Fourier et Saint- Simon, sont aussi solides; on s'instruit toujours avec un auteur qui a pris la peine de réfléchir et de s'informer. — D'ailleurs avec celui-ci l'on s'instruit agréablement. A travers les discussions et les exposés d'afifaires, court une veine d'ironie mesurée et parfois gaie. Il a de la verve, la verve de la jeunesse; la plupart de ses débuts sont heureux; dès la première page, au moyen d'une anecdote, il met son personnage en scène. Souvent il l'a vu, et le décrit tel qu'il l'a vu dans son intérieur, avec son costume, son geste, sa physionomie. Pour les amateurs d'histoire vraie ces sortes de croquis ont un grand prix; car ils saisissent au vol une minute fugitive d'une vie illustre, ce qui permet à l'imagination de reconstituer le reste. Avec M. de Loménie, on aie plaisir de visiter George Sand chez elle au fond

de la Chaussée-d'Antin et Augustin Thierry chez lui dans sa retraite de Montmorency, d'observer la démarche de M. de Chateaubriand dans la rue et l'attitude de M. Thiers à la tribune, de suivre un de ces monologues « sans point ni virgule » par lesquels M. de Humboldt, « avec un sang-froid imperturbable, la tête penchée, les yeux en terre » , prenait à lui seul la conversation pendant deux heures d'horloge et déversait le trop-plein de son puits sans fond. — Grâce à ces mérites divers, « l'homme de rien » devenait un écrivain considéré; l'ouvrage, avant d'être achevé, se réimprimait à plusieurs reprises, et le public répétait tout haut le nom qu'on essayait en vain de lui cacher. .

En même temps que sa réputation, il achevait de fonder ses opinions et ses sentiments. Deux éducations successives s'appliquent sur l'homme, l'une qu'il reçoit de sa famille quand son esprit n'est pas encore ouvert, l'autre qu'il reçoit de la compagnie qu'il fréquente à Tâge

OÙ son esprit s'ouvre : la seconde est presque aussi puissante que la première. A vingt-quatre ans, le salon où Ton va tous les huit jours est la dernière et suprême école : on y forme son idée des hommes et de la vie, et on la forme d'après les exemples qu'on y trouve encore plus que d'après les discours qu'on y entend. — Recommandé par son œuvre et présenté par M. de Chateaubriand, M. de Loménie avait été accueilli de très bonne heure à TAbbaye-au-Bois, et il en devint bientôt l'un des hôtes les plus intimes. Jusque-là il avait vécu presque seul; les camaraderies ordinaires lui déplaisaient; il y trouvait de la rudesse et même du cynisme. D'ailleurs, à la société des hommes il préférait celle des femmes; leurs impressions lui semblaient plus fines et plus neuves que les nôtres; il se serait senti moins à l'aise dans un cercle que dans un salon. — Celui-ci était singulier, et, en vérité, d'espèce unique; on allait le chercher dans un quartier peu élégant, fort loin du centre, et, ce qui est plus étrange, dans un couvent. Pendant six ou sept années, les visiteurs avaient dû

monter au troisième étage, par un escalier raide, pour s'asseoir à l'étroit dans un appartement petit, carrelé, mal distribué. A présent, transporté au premier étage, le logis, plus commode et plus large, n'était guère plus somptueux.. Un portrait de Mme de Staël par Gérard, un portrait de Chateaubriand par Girodet, le tableau de Corinne au cap Misène, une harpe, un piano, en faisaient les principaux ornements. — Aucun attrait vif, irritant ou sensible; on n'y donnait point à diner, on n'y conspirait point, on n'y fondait point une littérature nouvelle; ce n'était pas un rendez-vous pour des politiques de la même opinion, ni pour des lettrés de la même école. La maîtresse de la maison avait soixante ans passés; depuis quinze ans ses cheveux avaient blanchi; elle devenait aveugle. Mais, jusqu'à cinquante ans, elle avait été la plus belle personne du siècle; sa grâce était encore la même, et sa pureté n'avait jamais été ternie par l'ombre d'un soupçon. Il y avait des douceurs pénétrantes dans sa bonté toujours prête, et la finesse de son tact n'avait d'égale que la fermeté de ses sentiments.

Sous tous les régimes, elle avait servi les vaincus; sous aucun régime, elle n* avait flatté les vainqueurs. Elle avait été fidèle à ses amis jusqu'à se faire exiler par le premier Napoléon ; plus tard, quand le prince qui devint Napoléon III fut prisonnier d'État, elle lui rendait visite à la Conciergerie. Maintenant, elle dépensait les dernières années de sa vie à consoler ou distraire M. de Chateaubriand attristé, malade et vieilli. De la plus haute opulence, elle était tombée dans la médiocrité étroite sans cesser de sourire, et, pour retenir ou attirer autour d'elle l'élite de la société polie, ce sourire suffisait; quand on l'avait vu une fois, on voulait le revoir toujours. L'humanité n'est pas aussi égoïste ni aussi grossière qu'on le suppose; un instinct secret la porte vers les figures idéales; quand elle croit en apercevoir une, elle tombe à genoux. Le politique est alors, tout surpris d'oublier son ambition, l'homme de lettres son amour-propre, l'homme d'affaires ses intérêts ; l'abnégation ne lui coûte plus, il sent tressaillir en lui un poète et un chevalier, il est heureux de se dévouer, il a

les sentiments de Dante et de Pétrarque. — Autour de Mme Récamier, ces sentiments étaient ordinaires; M. de Loménie en a cité un exemple qui est touchant. 11 y avait au ministère dés finances un vieux chef de bureau, silencieux, brusque et parfois même un peu bourru; parent de Mme Récamier, introduit dans le salon dès sa première jeunesse, il avait pour elle une sorte de culte; afin de la quitter le moins possible, il s'était logé juste en face, rue de Sèvres; quand il ne la voyait pas, il voyait du moins ses fenêtres. Pendant trente ans, le grand intérêt de sa vie fut de venir savoir chaque matin si elle était gaie ou triste, de faire des courses pour elle dans la journée, et de dîner à sa table le soir. Elle perdait la vue, et n'avait pas de lectrice; il s'offrit, fut accepté. Les premières séances furent pénibles; son accent était à la fois empâté et saccadé; il lisait avec une telle volubilité qu'on le suivait très difficilement. Cependant, pour ne pas lui faire de peine, Mme Récamier faisait mine de le comprendre, et persistait à l'écouter. Au bout de quelques semaines, on découvrit aveô

étonnement que son débit s^était ralenti, que ses vices de prononciation avaient disparu, qu'il lisait mieux, puis, qu'il lisait bien. Sans que personne l'eût averti, éclairé par son cœur encore plus que par son esprit, il avait reconnu son insuffisance; le vieillard de soixante-dix ans s'était remis à l'école ; tous les jours, de grand matin, il allait en secret chez un professeur de lecture, puis, au retour, il s'exerçait chez lui pendant plusieurs heures; c'est ainsi qu'à force de travail il avait vaincu la plus tenace des habitudes, un défaut physique et contracté par la pratique de toute une vie. — D'autres attachements, celui de M. Ballanche, celui de M. Ampère, étaient aussi profonds. Dans un pareil monde, le désintéressement, la délicatesse, la discrétion étaient de règle, et le ton des entretiens correspondait à l'élévation des sentiments. On y dédaignait l'argent, on n'y encensait pas la force, on ne s'y courbait point devant le succès; le talent lui-même n'avait que la seconde place : on réservait la première à la noblesse du cœur, à l'intégrité du caractère, à la rectitude de la conduite. Peu impor-

tait la fortune, le rang, la célébrité, la puissance; quel que fût le personnage, on ne prisait en lui que la culture supérieure de l'intelligence et (le l'âme. — M. de Loménie trouvait là des go,ûts semblables aux siens, et s'y confirma dans ses préférences. Son talent, encore un peu flottant, se fixa; son jugement se mûrit; son style, déjà sérieux et réfléchi, atteignit, par l'observation soutenue des plus exactes bienséances, la gravité, la dignité, l'ampleur, et, du biographe vif et libre, on vit se dégager le critique, le moraliste, l'historien que nous connaissons.

Ordinairement nous mettons des titres abstraits à nos livres d'histoire : histoire de la littérature ou de l'art, histoire de la diplomatie, du droit public, de la philosophie, histoire de la France au xvni® siècle. — Ce sont là des abstractions, et il ne faut pas qu'elles nous cachent les choses. Qu'y a-t-il en France au xvni^ siècle? Vingt millions d'hommes.

de femmes et d'enfants, vingt millions de vies, vingt millions de fils qui s'entre-croîsent et font une trame. Cette trame immense aux innombrables nœuds, nulle mémoire, nulle imagination n'est capable de se la représenter distinctement tout entière. D'ailleurs nous n'en avons plus que des débris, quelques lambeaux décolorés, quelques fragments épars. Et pourtant elle est le véritable objet de l'histoire, l'historien ne travaille que pour la recomposer; s'il renoue les morceaux des fils apparents, c'est pour y rattacher les myriades de fils disparus. Dans son esprit comme dans la nature, la première place appartient aux multitudes inconnues. Tant de créatures humaines qui ont vécu, qui ont peiné, qui sont mortes et n'ont laissé de trace après elles qu'un nom inscrit sur le registre d'une paroisse, qui étaient-elles? Comment amener un rayon de lumière sur cette foule que l'ombre a recouverte et qui semble être descendue pour toujours dans les profondeurs de l'oubli? Par bonheur, autrefois comme aujourd'hui, dans la société il y avait des groupes, et, dans chaque

groupe, des hommes semblables entre eux, nés dans la même condition, formés par la même éducation, conduits par les mêmes intérêts, ayant les mêmes besoins, les mêmes goûts, les mêmes mœurs, la même culture et le même fond. Dès que l'on en voit un, on voit tous les autres : en toute science, nous étudions chaque classe d'objets sur des échantillons choisis. — 11 ne s'agit donc que de retrouver des échantillons de l'homme et de la femme au xvm* siècle, et de les retrouver à tous les degrés de l'échelle sociale, c'est-à-dire de prendre les figures distinctes et principales, celles qui, par leur banalité ou leur relief, peuvent servir de moyenne ou de type : ici le prince du sang, le grand seigneur de cour, le prélat, le parlementaire, le financier et l'intendant; là le gentilhomme de campagne, le curé, l'employé, l'avocat et le marchand; plus loin le petit laboureur propriétaire, le métayer, l'artisan, et enfin le gueux demi-mendiant, demibandit. — Trois ou quatre exemples suffiront pour reconstituer chacune de ces figures ; mais il faut qu'ils soient copieux et minutieux ; tous les détails, tous les accessoires, tous les alen-

tours sont requis. Car la vie d'un homme ne se compose pas seulement des événements notables que racontent les mémoires ordinaires : elle est la série continue de toutes les sensations, pensées, sentiments, actions grandes et petites, qui ont rempli ses journées depuis sa naissance jusqu'à sa mort. — Ici encore il nous faut trouver des échantillons : entrons dans l'intimité de notre personnage, cherchons l'emploi circonstancié de toutes les heures d'une de ses journées et de tous les jours d'une de ses semaines. En plusieurs cas l'on y parvient; alors seulement on le connaît, et l'on est en état de répondre aux cinq ou six grandes questions qui se posent à son endroit et à l'endroit de sa classe. — D'abord qu'est-ce qu'il produit et qu'est-ce qu'il consomme? Pendant combien d'heures par jour, avec quelle intelligence et quelle application vaque-t-il à une œuvre utile ou inutile? Qu'est-ce qu'il mange et boit, comment est-il logé et vêtu, avec quel luxe ou quelles privations, et, en tous cas, avec quelle dépense? — En second lieu, quelle idée a-t-il de la famille et de la patrie? De quelle façon

entend-il l'amour, le mariage, la paternité?

Comment se figure-t-il l'État dans lequel il est compris, le gouvernement auquel il obéit, la hiérarchie sociale où il occupe une place?

Quels sont les motifs et quelles sont les limites de sa confiance et de son dévouement, ou de sa résignation et de sa patience? — Enfin quelle notion précise ou vague se fait-il du beau, du bien et du juste, de l'ordre et du principe du monde? Comment envisage-t-il la mort et qu'est-ce qu'il craint ou espère par delà le tombeau? — De ces sentiments principaux, dérivent les autres; lorsque nous les avons constatés et définis, nous saisissons dans chaque groupe les volontés profondes qui poussent et dirigent les hommes; nous prévoyons avec certitude la ligne générale de leur conduite; par suite, nous comprenons la force et le sens du courant qui emporte la société tout entière. — Ainsi la monographie est le meilleur instrument de l'historien ; il la plonge dans le passé comme une sonde et la retire chargée de spécimens authentiques et complets. On connaît une époque après vingt ou trente de ces son-

dages ; il n'y a qu'à les bien faire et à les bien interpréter.

Deux opérations de ce genre ont été entreprises par M. de Loménie, l'une sur Beaumarchais, qu'il a conduite au terme, l'autre sur les Mirabeau, qui, après vingt ans de travail, interrompue par la mort, reste suspendue au milieu de son cours. On ne vient à bout de pareilles tâches que par un effort très grand et très prolongé. La seule correspondance du bailli et du marquis de Mirabeau comprend quatre mille lettres, chacune de dix ou douze pages in-folio ; à n'y prendre que les passages qui traitent de choses générales, on en ferait plus de trente volumes. Ajoutez aux lettres intimes les imprimés de toute dimension et de toute espèce, non seulement les œuvres littéraires, économiques et politiques, mais encore les papiers d'affaires, projets, comptes, mémoires à l'appui, requêtes, factums et autres documents judiciaires. Beaumarchais, Mirabeau,

le père de Mirabeau, ont plaidé pendant des années. Si l'historien veut distribuer équitablement l'éloge et le blâme, s'il est décidé à juger en conscience, il faut que, de ses propres mains, il dépouille tout le dossier, enquêtes et contre-enquêtes, répliques et dupliques, avec la compétence d'un homme de loi, avec l'exactitude d'un comptable, avec les scrupules d'un arbitre. M. de Loménie avait ces scrupules. 11 a instruit à nouveau les quatre grands procès de Beaumarchais ; il a suivi dans le détail tous ceux des Mirabeau, les vicissitudes et les complications de leur guerre domestique, l'interminable duel du mari et de la femme, le conflit toujours renaissant du fils et du père; pièces en mains, il fait l'office de rapporteur, et la solidité de ses preuves n'est égalée que par l'impartialité de ses conclusions. — Souvent, dans nos tribunaux, quand il s'agit de prononcer sur un litige technique, nous voyons des magistrats intègres différer leur arrêt, feuilleter des livres spéciaux, approfondir une question de théologie ou de chimie. Pareillement, avant d'apprécier une actiçn ou un écrit.

M. de Loménie se croyait astreint à de longues recherches collatérales. Pendant plusieurs mois, il abandonnait sa narration, il s'enfermait avec les feudistes ou les économistes, il étudiait le droit féodal, la tenure de la propriété, l'état des justices, la théorie des physiocrates, les plans de Turgot; puis, comme toute question en suggère une autre, il passait de Quesnay à Bentham, de la morale physiocratique à la morale spiritualîste, de la vieille France à la France moderne. Sa curiosité se confondait avec sa probité. Quand on explore un pays nouveau, il est si naturel de regarder autour de soi! 11 faut apprendre tant de choses, pour savoir passablement quelque chose! Ses recherches s'étendaient à l'infini, il s'oubliait, et, dans son dernier ouvrage, il avait parfois de la peine à se reprendre. — Mais, en chemin, il faisait des trouvailles. En mainte occasion, ses documents, ses exposés, sont justement ceux que nous demandions tout à l'heure; car ils jettent une vive lumière sur la situation, les mœurs et les sentiments de toute une classe. — Telle est sa description de la famille Caron, si lettrée, si

vive et pourtant si disciplinée : au milieu du xvin* siècle, dans la bourgeoisie, l'autorité paternelle demeurait intacte; cela faisait dans chaque maison un petit gouvernement naturel dont nous n'avons plus l'idée, car il était à la fois obéi et respecté. — Telle est sa peinture de l'ordre de Malte : l'institut chevaleresque et monastique, dégénérant faute d'emploi, était devenu un club d'oisifs mondains et gourmets; pendant ses deux ans d'office, le général des galères était tenu de dépenser 140 000 francs en représentation, galas, bombance et table ouverte : tant de futailles de tels vins, tant de dames-jeannes de telles liqueurs; les noms, qualités et quantités de tous les breuvages dont il devait arroser le gosier de ses convives étaient spécifiés d'avance et tout au long. — 11 n'y a qu'à ramasser des phrases dans la correspondance et les ouvrages du marquis de Mirabeau pour apercevoir en raccourci les grandes plaies de l'ancien régime, le misérable état de l'agriculture, la souffrance, les jeûnes, l'accablement et la fureur sourde du paysan, l'inégalité, l'énormité, les persécutions de l'im-

pôt royal, ecclésiastique et seigneurial, qui lui arrache 80 francs sur 100 de revenu net. — Et, d'autre part, un paquet de lettres nous montre le budget d'une famille aisée au sortir de la Terreur, un moulin à farine dans le salon, le diner servi sur une table d'acajou sans nappe, pour menu deux pommes de terre et une assiette de haricots, la livre de viande à 28 francs, la livre de pain à 45 francs, la voie de bois àl 400 francs; « cette lettre que j'écris, dit le correspondant, coûte au moins 100 francs, y compris le papier, la plume, l'encre et l'huile de la lampe. » — Dans ce vaste ensemble, les citations font corps avec le récit, les petits faits s'encadrent bien dans les réflexions générales; les grandes masses de l'œuvre se relient et s'équilibrent. A cet égard, la biographie de Beaumarchais, la seule que l'auteur ait pu achever, me semble son chef-d'œuvre. L'ordonnance en est irréprochable, et il n'y a rien de plus varié. Affaires d'argent, de galanterie, de cœur et de famille, voyages en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, intrigues et duels, procès et pamphlets, tableaux de la vie privée

et de la vie publique, exposés politiques, examens critiques, curiosités littéraires, on y trouve de tout, et sans longueur ni lacunes.

Incessamment Beaumarchais y prend la parole; on Tentend, on le voit avec tout son cortège, père, sœurs, fille, amis, ennemis, contemporains de toute qualité et de tout emploi. Désormais, quiconque voudra le connaître devra recourir à M. de Loménie; aux célèbres Mémoires, au Mariage de Figaro, son livre reste attaché comme un commentaire indispensable. Je dirais presque que ce commentaire est définitif; et certainement l'auteur n'aurait rien laissé à faire aux autres critiques, si, par discrétion, gravité, retenue, il n'avait pas atténué, quelques traits de son personnage. Il a laissé un peu dans l'ombre le faiseur et le charlatan, le gamin et le polisson. Là-dessus, un grand connaisseur dé la créature humaine, Sainte-Beuve, a dit avec sa perspicacité ordinaire : « Chez Beaumarchais, il y aura toujours un cabinet secret où le public n'entrera pas. Au fond, il a pour dieux Plutus et un autre dieu, ce dernier tenant une grande place jusqu'à son dernier jour ». - — Ce

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n'est point ici l'endroit pour étaler de pareilles tares. Notons seulement qu'avec beaucoup de talent, d'esprit, de courage et de bonté, chez cet homme si adroit et si brillant, si actif, si libéral et si gai, il y eut toujours trop de Chérubin et trop de Figaro.

Il y a mieux, mais il y a pis chez Mirabeau; M. de Loménie, écrivant ses deux biographies, ressemble à une honnête femme qui raconterait la vie de deux grandes coquettes. L'histoire lui devait un dédommagement et le lui donna en amenant sous ses yeux un modèle de droiture, de magnanimité et d'abnégation, un de ces hommes qui font honneur à l'homme, Jean- Antoine, chevalier de Mirabeau, bailli de Malte. Il était bien de sa race, race féconde et terrible, en qui le cœur, l'esprit, l'imagination, la passion, la volonté, tous les ingrédients de la nature humaine, étaient trop forts, où la précocité et l'excès étaient de règle, où tout d'abord le pêle-mêle des instincts animaux et des facul-

tés supérieures éclatait en foudres parmi des fumées et des éclairs. Engagé à douze ans et demi dans la marine, « pendant les trois ou quatre années qui suivirent, il ne passa pas, dit son frère, huit jours de Tannée hors de la prison, et, sitôt qu'il voyait le jour, courait se perdre d'eau-de-vie et, de là, tomber sur le corps de tout ce qu'il trouvait sur son chemin, jusqu'à ce qu'on l'abattit et le portât en prison. Mais avec cela il avait de l'honneur à l'excès, et ses chefs, gens expérimentés, promettaient toujours à ma mère qu'il serait un jour excellent. Cependant personne ne pouvait l'arrêter, et il s'arrêta tout à coup de lui-même ». La raison lui était venue, et plus forte que le tempérament; il s'était donné une consigne, et désormais n'en dévia plus jusqu'au dernier jour, à travers les plus grands sacrifices d'argent, d'ambition et de cœur, toujours dévoué et toujours inflexible, ne trouvant à cela « d'autre mérite que celui qu'il avait eu bien des fois en faisant son quart ou en montant sa garde ». De la Guadeloupe, où il était gouverneur, il écrivait à son frère le marquis : «r La menace de manquer ma fortune

est la plus petite qu'où puisse me faire. Je dois à Dieu et à mon nom d'être le plus honnête homme que je pourrai. Je dois à l'État mes sueurs, ma peine, mon sang, ma vie, pourvu qu'on ne me vexe pas dans mon honneur. J'ai trente-sept ans, dont j'ai servi vingt-cinq, et j'ai au moins vingt campagnes. Je pense avoir acquitté, autant que cela m'a été permis, ma dette envers l'État. Félicite-moi, cher frère, de ce qu'en butte ici à un amas de fripons, ils n'osent m'accuser que d'avoir une mine trop froide; je ne me refondrai pas pour eux. Quant au reproche d'être tranchant, je ne m'en effraye pas : les hommes tranchants sont à l'État comme le couteau courbe est au membre gangrené....

Compte que l'homme en place dans un pays comme celui-ci fait bien du mal quand il ne sait pas se vaincre sur l'indulgence, et en évite furieusement par une apparente sévérité. A l'égard de la cour, je ne lui mâche pas ses vérités, je lui dis même ses propres fautes. Il m'importe peu de faire fortune, il m'importe peu d'être caressé, mais il m'importe beaucoup d'avoir dît vrai, d'avoir rempli ma tâche.

d'avoir dévoilé l'iniquité, d'avoir combattu le vice, étant en place.... On ne peut dire que j'ai des maîtresses qui me mènent : ma maison est comme une église; on n'y voit entrer que des gens qui demandent et des officiers : je ne donne jamais audience aux femmes qu'en un lieu où, de la rue, les passants peuvent me voir

sans m'entendre Les pauvres savent que

justice leur sera rendue sans acception de personnes, que ma porte leur est ouverte à toute heure,... que pas un de mes gens ne serait assez osé pour empêcher le plus petit et le plus pauvre nègre de venir me conter ses raisons.... On sait aussi que je ne veux pas de présents ni de bien mal acquis, que je suis un vrai Melchisédech qui ne boit, ni ne joue, ni ne représente... et qui juge plus de procès qu'une sénéchaussée. Les affaires m'excèdent, j'en ai déjà été malade une fois, et je ne sais si je ne le serai pas encore. — Cependant il m'arrive de temps en temps quelque petite consolation; j'ai eu hier celle de sauver la vie à un homme, j'ai été assez heureux pour que ce misérable, condamné tout d'une voix à la mort, fût sauvé sur mon plai-

doyer. Dieu me fit l'insigne faveur de remarquer une erreur dans les jours et les dates, erreur dont personne ne s'était aperçu. Si tu avais été juge, tu sentirais cette satisfaction qui peut-être ne te paraîtra pas grand'chose et qui est un des plus sensibles plaisirs que j'aie connus. »

— Avec cette façon de prendre la vie, on est bien à l'aise à l'endroit des ministres, des commis et des maîtresses ; on n'a pas besoin de leur faveur, on dédaigne de leur complaire. « Je sais manger des fèves, écrit-il encore, mais jamais adorer le vice et l'encenser. »

Par-dessus les devoirs ordinaires, il s'en imposait d'autres plus étroits. La famille féodale, si l'on remonte à l'institution primitive, est une compagnie militaire où les grades sont distribués d'avance, où le cadet doit à l'aîné l'obéissance d'un bon lieutenant, où l'aîné doit au cadet la protection d'un bon capitaine, où le cadet et l'aîné subordonnent chacun son intérêt propre à l'intérêt de la maison. C'est ainsi que les deux frères avaient compris leur office, et il est touchant de voir la façon dont le bailli remplit le sien. <f Je me suis fait d'enfance.

dit-il, à la douce idée que tu devais avoir tout ce qu'il ne me faut pas absolument pour vivre, parce que tu es le chef de la race, parce que tu es chargé de tout et qu'il est de mon devoir de contribuer et non de m'approprier.... Je ne suis rien par moi-même, tu es le chef de la famille, tu as une postérité, tu es existant, je ne tiens qu'à toi et par toi et les tiens : en un mot, je ne suis pour moi-même que la chemise, tu es la peau. » — Ses intérêts privés ou publics, son bien, son revenu, son avancement, son mariage, son engagement religieux, il remet tout à la direction et à la discrétion de son frère. 11 renonce à une femme digne de lui et il refuse d'être grand-maître de Malte, je ne dis pas sur un mot, mais sur un silence. Spectacle étrange que celui de ce vieil homme de guerre, haut de six pieds, tout blanc, d'aspect aussi majestueux que redoutable, avec son esprit si perçant, si judicieux et si frondeur, qui ne se fait pas illusion, qui voit les fautes de son frère, qui les répare, qui paye ses dettes, qui le nourrit et jusqu'au bout continue à prendre ses ordres, sans se départir un instant de sa défé-

rence innée et de sa soumission de cœur! — Résignation et renoncement, voilà sa réponse finale à l'énigme du monde. « Jean-Antoine, qui a jugé sur les fleurs de lis, qui a gouverné, obéi, commandé, fait la guerre par terre et par mer, été chef d'un sénat, membre d'un autre,... Jean-Antoine a rêvé les deux tiers du songe de la vie; excepté la messe qu'il n'a pas dite encore, il a fait de tout, et vu, comme feu Salomon, que tout est vanité et tourment d'esprit. » — Tout est vanité, même la continuation de cette famille pour laquelle il a tant fait. « Notre race a eu son temps; elle finit, et qu'importe?... Qu'est-ce que perdre un nom, et qu'est-ce qu'un nom à présent? Vois, pour te guérir du tien, l'ignoble équilibre établi, en attendant la culbute générale et prochaine et l'éruption du volcan qui nous soulagera de trente couches d'alluvions pétrifiées; il s'est établi, cet équilibre, et il doit être maintenu en Europe par les écritoires qui ont à leurs ordres la poudre à canon, l'imprimerie, l'irréligion et partant la sédition. Non, les nations ne reviendront plus à des mœurs fortes. . . . Je te demande

si dès lors la noblesse a un beau rôle à jouer, s'il est gracieux d'avoir des enfants pour les voir bafouer, s'ils sont bons sujets, et réduits à ne rien être, sinon valets de cour.... C'est bien la peine de continuer une race pour cela, ou pour se trouver dans une révolution que la dissolu* tion entière de tous les ressorts amènera nécessairement! » — Parfois la haute vertu donne de vives lumières; dernier survivant de l'ancien ordre féodal, c'est parce qu'il en représentait l'excellence qu'il en prévoyait l'écroulement. Vous avez remarqué. Messieurs, son style aussi original que son caractère; celui du marquis de Mirabeau est pareil, encore plus familier, plus coloré, plus tranchant, plus osé, en dehors de la règle et de toute règle, « un style, dit-il lui-même, fait en écailles d'huîtres, si surchargé de différentes couches d'idées qu'il aurait besoin d'une ponctuation faite exprès pour le débrouiller, en supposant qu'il en vaille. la peine,... moitié figures et métaphores, farci de proverbes, de marotismes et de mots forgés, sorte de jargon rustique », inégal, âpre, dru, plein de sève, qui, comme un fourré de fleurs et de

broussailles, sort tout d'un coup « d'un cœur chaud, riche et germinant » : partout des éclairs et des éclats d'imagination, des saillies et des trouvailles de génie, la vue directe des choses si répugnantes qu'elles soient, le sursaut imprévu de l'impression vraie, une brusquerie et un cynisme grandioses qui lèvent impétueusement tous les voiles; avec cela de la gaieté, de la bonhomie, une verve gaillarde et salée qui n'ôte rien à la dignité foncière, un badinage d'humoriste et de grand seigneur; par-dessus tout, l'intrépidité d'un esprit à qui sa pensée est personnelle, en qui la pensée crée la parole, qui invente sa forme littéraire comme sa conduite civile, qui, « cuirassé de ses cicatrices », marche seul, de tout son poids, à travers son siècle, et pour qui les cris, les réclamations, les admonestations qu'il soulève sur son passage « sont, dit-il encore, comme des leçons de serinette à un éléphant ». Le contraste est frappant, si l'on observe autour de lui l'empire établi des convenances, la diction correcte et régulière, les images rares et banales, les tours, les transitions et les constructions qui semblent sortir du

même moule, le vernis uniforme d'élégance obligatoire et apprise. Un pareil esprit appartient à un autre monde et à un autre âge; à travers Saint-Simon, il rejoint Montaigne. En effet, les deux frères sont du xvi*^ siècle. — Préservée par l'isolement provincial et par la vie militaire, la race est demeurée intacte; le rouleau de la centralisation et des bienséances n'a pas passé sur elle pour l'aplanir; elle a gardé toute la richesse originale, toutes les énergies primitives de la nature humaine et française. On voit ici des contemporains de Montluc, de Coligny, d'Aubigné, de Sully, de Henri IV, des hommes grands, droits, forts, fiers, braves, qui se tiennent debout, envers et contre tous, dans toute l'ampleur de leur taille, avec toute la franchise de leur physionomie et de leurs gestes. L'espèce a été détruite par Richelieu et Louis XIV; à ce prix, le grand ministre et le grand roi ont fait leur œuvre, et l'on peut louer l'œuvre; mais il faut savoir ce qu'elle nous a coûté.

Des réflexions de ce genre occupaient souvent M. de Loménie; il s'entretenait avec M. Ampère, M. de Tocqueville et M. Guizot. Les vues d'ensemble sont l'objet naturel des esprits élevés; elles sont aussi la récompense véritable de l'historien. Cette récompense suffisait à M, de Loménie; il savait que ses ouvrages s'adressaient à un public restreint; mais il aimait mieux la considération que la gloire, et la popularité bruyante ne l'avait jamais tenté. - — Plusieurs fois, l'occasion avait frappé à sa porte, pour l'appeler sur le grand théâtre où l'on ne manque jamais d'obtenir au moins les applaudissements d'un parti. En 1848, dans le désarroi universel, quand chacun, bon gré, mal gré, se trouvait lancé dans la vie militante, il était devenu directeur d'un journal : la politique quotidienne l'intéressait, il la traitait avec talent; ses opinions étaient faites : il ne tenait qu'à lui de rester en scène et en vue, avec tous les avantages d'un rôle public. 11 aima mieux rentrer

chez lui, dans le domaine supérieur que n'atteignent point les agitations du jour, parmi les morts illustres et les beaux livres. Déjà écrivain, il devint en outre professeur, et, jusqu'à la fin, il ne vécut que de son travail. La littérature, qui est une compagne aimable, est une mauvaise nourrice, et M. de Loménie était trop consciencieux pour avoir la facilité banale de l'improvisateur. Quel que fût son sujet, il l'étudiait jusqu'à s'épuiser; le matin de chaque leçon il avait la fièvre, et il faisait ainsi près de cent leçons par an. — Pendant treize ans à l'École polytechnique, pendant dix ans au Collège de France, il resta simple suppléant. Devenu titulaire, après quelques années d'un enseignement double, sa santé fléchit et il fut obligé de déposer la moitié de son fardeau. Dans les intervalles, il composait des articles étudiés et approfondis; il défendait contre les critiques Chateaubriand, aussi déprécié après sa mort qu'il avait été adulé pendant sa vie; il louait le talent précoce, la générosité native, le repentir tardif de Barnave; il peignait la noble et sévère intelligence, le labeur opiniâtre, la viç

pure, l'heureux intérieur de M. de Tocquevillè. Vous l'aviez admis parmi vous, Messieurs; c'est le plus grand honneur que puisse obtenir un homme de lettres; quand il l'a reçu, il est obligé à de nouveaux efforts. Je le sens, et làdessus l'exemple de M. de Loménie suffirait pour m'instruire. A travers tant d'occupations, il revenait toujours à ses Mirabeau. Il recherchait curieusement, en Italie et en France, les origines de la famille; il suivait, de génération en génération, l'empreinte héréditaire de la race; il montrait dans vingt figures distinctes la persistance, les variétés, les déviations, les mixtures du caractère primordial; il publiait cette lettre intime et terrible où, pour la première fois, la mère de Mirabeau est produite au jour. Déjà il faisait entrevoir de loin Mirabeau lui-même; des épisodes choisis servaient au peintre de préparations et d'esquisses, et, dans son cabinet d'étude, le grand portrait, très avancé, n'attendait plus que les dernières touches. — La mort s'est jetée à la traverse; dans toutes nos entreprises, c'est elle qui est maîtresse de l'issue; nous n'avons en propre

que notre volonté de bien faire, et nous devons nous estimer heureux quand nous avons pu achever la moitié d'une œuvre utile; alors l'œuvre dure et, avec elle, le souvenir de l'ouvrier. C'est le lot de M. de Loménie; si l'on essayait de résumer son talent et sa vie avec l'exactitude qu'il pratiquait lui-même, on dirait en deux mots qui semblent faibles et qui sont forts : il a été honnête homme et bon historien.

Quatre observateurs ont, dès le début, compris le caractère et la portée de la Révolution française : Rivarol, Malouet, Gouverneur Morris et Mallet-du-Pan, celui-ci plus profondément que les autres; en outre, ce que n'ont pas fait les autres, il a décrit, commenté et jugé la Révolution depuis le commencement jusqu'à la fin; de 1789 à 1799, ses analyses et ses prédictions se succèdent de semestre en semestre, de mois en mois, et souvent de semaine en semaine. Si l'on se reporte aux documents originaux, on découvre que ses analyses sont toujours exactes ; si l'on suit le cours des événements, on constate que ses prédictions sont presque toujours vraies : parmi tant de gens aveugles, aveuglés

1. Correspondance inédile de Mallet-du-Pan avec V empereur d'Autriche, de 1794 à 1798, publiée d'après les manuscrits conservés aux Archives de Vienne, par André Michel.

OU myopes, il reste clairvoyant et voit de très loin. En cela il est unique : rien de plus rare en tout temps, et surtout en ce temps-là, que la compétence politique, et, par un singulier concours de circonstances, Mallet, en politique, était compétent. Je ne veux pas dire qu'il fût homme d'État, homme d'action, capable de commander, de gouverner, de remédier à la maladie sociale; il n'a point été appelé aux affaires, il est demeuré dans son cabinet, il n'a jamais opéré de ses propres mains, il n'a été que médecin consultant. Mais, dans cet emploi restreint, il a fait preuve d'une capacité supérieure. Tel savant, physiologiste, anatomiste et clinicien, emploie dix ans de sa vie à l'étude d'une maladie nouvelle ou mal connue, l'albuminurie, le choléra asiatique ou la fièvre jaune; pareillement, Mallet a mis dix ans à faire la monographie de la fièvre révolutionnaire; il l'a faîte sur place, jour par jour, avec un diagnostic sûr, des pronostics vérifiés, une parfaite intelligence des causes et des crises; il n'y aurait qu'à recueillir ses articles et ses brochures pour avoir une histoire complète de la Révolution,

Quand un homme entreprend d'étudier quelque maladie physique, ordinairement il n'est pas novice; pour peu qu'il ait le sens commun, il s'est donné l'éducation préalable et nécessaire; il a passé cinq ans à l'École de Médecine et deux ans aux hôpitaux; il a disséqué; il sait se servir du microscope ; il a suivi les cours des physiologistes spéciaux et la clinique des médecins éminents; il est au courant de la science; sinon, il ne peut pas même commencer des recherches; le corps humain est un organisme trop compliqué et trop délicat. — Non moins délicat et non moins compliqué, le corps social est encore plus difficile à connaître; sa structure, son mécanisme, son jeu normal, ses affections chroniques ou aiguës exigent, pour être comprises, une préparation aussi approfondie et aussi technique. Toute cette préparation, théorique et pratique, on la rencontre dans Mallet-du-Pan. En 1789, âgé de quarante ans, il avait déjà vingt ans d'éducation politique; car, toute sa vie, il avait réfléchi aux affaires d'État. Dès sa première jeunesse il avait longuement étudié le droit public, l'économie politique et

l'histoire, non pas en écolier ou en amateur, mais en penseur original et en critique indépendant. Il avait séjourné ou voyagé en Suisse, en France, en Allemagne, en Angleterre, dans les Pays-Bas, et observé sur le vif les constitutions, les gouvernements et les mœurs. Autre prépal*ation plus fructueuse encore : il était citoyen de Genève, et, dans cette miniature d'État, il avait vu, de ses yeux, les conditions, les bienfaits et les dangers de la liberté, la lutte des classes, la défaite des vieilles familles patriciennes, le triomphe de la bourgeoisie commerçante, l'oppression et les réclamations des « natifs », les troubles de 1777, la révolution de 1782, un coup d'État, des arrestations, une dictature provisoire, puis l'anarchie parfaite, le peuple armé, furieux, dans la rue, prêt à se laisser entraîner jusque dans la folie et dans les massacres, bref la répétition préalable et sur un petit théâtre du drame qui, dix ans plus tard, devait se jouer à Paris avec un cinquième acte sanglant. Dans ce drame prolongé, Mallet avait été, non seulement témoin, mais encore acteur; dès le prologue, à vingt-deux ans, par sa

première brochure, il prenait parti pour les opprimés; en 1782, il était l'un des représentants chargés de négocier la capitulation de Genève. — Cependant il devenait publiciste de profession, et suivait au jour le jour l'histoire contemporaine. Hôte et correspondant de Voltaire, correspondant de Samuel Romilly, collaborateur et continuateur de Lingnet, rédacteur politique du Mercure de France, à Genève, à Ferney, à Londres, à Bruxelles, à Paris, il pratiquait les philosophes et lès hommes d'État, les novateurs et les gens en place, Brissot et M. de Montmorin; il appréciait les théories en vogue sur l'impôt, sur le commerce, sur la législation, sur le droit des gens, sur les droits de l'homme; il discutait les plans de bouleversement et les velléités de réforme; il commentait les grands événements à mesure qu'ils se produisaient, la révolution d'Amérique, le procès d'Hastings, la contre-révolution de Hollande. Bref, en 1789, il connaissait la France et l'Europe. — Pendant les dix années qui suivent, il est au bon endroit pour juger les événements. Etranger, protestant, sans parti, sans attache et

sans peur, il peut saisir la vérité, toute la vérité, et aucun document ne lui manque. Sous la Constituante et sous la Législative, il assiste luimême aux séances des Assemblées, et ses comptes-rendus sont les seuls intelligents et véridiques. Dès 1787 et 1788, il a vu les émeutes de la rue, et, avec une précision terrible, il en marque le caractère, puis il en décrit le recrutement, l'organisation et les meneurs. A partir de 1789, des centaines de lettres, écrites au moment et sur place, signées, datées, vérifiées, le renseignent incessamment sur les troubles de la province. En 1791 et 1792, on lui communique, sous forme de résumés et d'extraits, les dépêches des administrations locales, les pièces authentiques, les procès- verbaux manuscrits de presque toutes les jacqueries, les détails et les chiffres que nous retrouvons aujourd'hui dans les Archives nationales. De 1793 à 1798, par des correspondants bénévoles ou payés, il se procure des informations variées, intimes, complètes et de première main sur les événements de l'intérieur, sur la situation de Paris et des départements, sur l'état

des fiDances et des armées, sur la composition et les projets de chaque faction, sur les effets de chaque crise. Muni de cette éducation et pourvu de ces documents, un homme est en droit et en état de s'exprimer sur les affaires publiques; sinon, il parle à tort et à travers; quand il a le bonheur ou le malheur d'être éloquent, il peut enfiler des raisonnements plausibles et faire ronfler de belles phrases, mais, en somme, il n'est qu'un bavard,

A cette compétence que Ton acquiert, joignez chez Mallet-du-Pan un talent qu'on n'acquiert point, la faculté de voir les âmes. — Ce qui détermine et provoque les actions humaines, ce sont des sentiments : la peur de la mort, la crainte de la douleur, le souci du pain quotidien, le désir du bien-être, des convoitises ou des ambitions de diverses sortes, l'attachement à des rites et à des usages, la confiance, la sympathie et la déférence pour tel personnage ou telle classe de personnes, parfois des inquiétudes de conscience, un instinct du devoir, le respect d'une règle, le besoin d'être honorable à ses propres yeux. Tous ces sentiments et beaucoup

d'autres, plus ou moins énergiques ou faibles, intermittents ou continus, sont autant de sources convergentes ou divergentes qui se déversent dans un même bassin pour en sortir par un seul courant, et ce courant est la volonté finale, active ou passive. Selon lé tempérament de rindividu, selon son caractère, son intelligence, son éducation, ses antécédents et ses alentours, les sources sont de diverses grosseurs; le plus souvent, Tindividu lui-même les ignore; elles coulent en lui souterraines et obscures; il ne peut pas estimer leur force, ni prévoir leur direction ; en temps de révolution surtout, plusieurs d'entre elles jaillissent à Timproviste avec un élan terrible ; il est emporté par l'afflux surabondant; sa volonté, comme un torrent soudain, se précipite avec fracas dans un nouveau lit. — Mais, en tout cas, les sources font le courant, et, si l'on veut connaître le courant, ce sont les sources qu'il faut connaître. Cela exige un genre dimagination particulier, une divination analogue à celle du romancier et de l'écrivain dramatique, du critique et de l'historien, mais plus circonspecte et plus sûre, plus flexible et

plus étendue* Car, pour le politique, il s'agit de voir, non pas des âmes fabriquées, mais des âmes réelles, non pas des âmes éteintes, dont le développement est terminé et qui ont donné tout leur fruit, mais des âmes vivantes, dont le développement est incomplet et qui ont encore beaucoup d'actes à produire, bien plus, des groupes d'âmes, des groupes où les âmes se comptent par millions. Partisans et adversaires du gouvernement, personnel et recrues de tous les partis, personnel de l'ordre et personnel de rémeute, fidèles et clergé de diverses Églises, propriétaires et prolétaires, citadins et campagnards, nobles, bourgeois, ouvriers et paysans, administrateurs et administrés, il est tenu de se figurer l'état mental et moral de chacun de ces groupes, et de se le figurer exactement, non pas une fois pour toutes, maïs en accommodant sa conception changeante aux changements graduels ou brusques que le temps et les événements introduisent dans son modèle. Notez que ces dispositions et inclinations du modèle sont des forces; il ne suffit pas de les constater, il faut encore les mesurer; faute de les avoir

estimées juste, on se trompe du tout au tout; si Louis XVI, la Reine, les princes, la Cour, les constitutionnels, les émigrés, ont toujours fait fausse route, c'est qu'ils n'ont jamais évalué assez haut la rancune invétérée du contribuable et du roturier, l'irritation et la méfiance du paysan, l'antipathie et l'amour-propre du bourgeois. Une intelligence assez compréhensive pour se représenter les sentiments les plus divers et les plus extrêmes, un tact assez fin pour en apprécier l'intensité et la profondeur, telle est la faculté politique; elle était supérieure chez Mallet-du-Pan ; il l'avait fortifiée par l'exercice, et, pour s'en mieux servir, il employait le procédé abréviatif qui semble être préféré par les hommes d'État. — Ce procédé, très efficace et le moins inexact de tous, consiste à se figurer chaque* groupe d'après quelques individus bien étudiés et bien connus : on les prend comme spécimens du reste. Par exemple, avant de décider une mesure. Fox s'informait au préalable de ce qu'en pensait M. H..., député des plus médiocres et même des plus bornés; comme on s'en étonnait, il répondit que M. H...

était, à ses yeux, le type le plus exact des facultés et des préjugés d'un country gentleman ; de même Napoléon disait que, avant de faire une loi considérable, il imaginait l'impression qu'elle produirait sur un gros paysan. Vingt ou trente figures et situations typiques sont, pour ces grands joueurs d'échecs, les pièces et les pions d'un échiquier mental sur lequel ils manœuvrent d'avance, afin de choisir, entre plusieurs combinaisons possibles, le coup qu'ils vont jouer en fait sur l'échiquier réel. — Malletdu-Pan n'a pas joué; il ne donnait que des conseils; il expliquait aux joueurs les vicissitudes et les probabilités de la partie; mais nul n'a si bien démontré la marche des grosses pièces et surtout la marche des pions. Sur les personnages importants de la Convention et du Directoire, sur Danton et Robespierre, sur les principaux Thermidoriens, il n'a que des renseignements incomplets, parfois inexacts; il n'a point luimême pratiqué les gens dont il parle, il les aperçoit de loin ; d'ailleurs, il leur accorde peu d'attention; il sait que leur initiative est de médiocre importance, qu'ils ne conduisent pas,

qu'ils sont entraînés; ce sont des nageurs en train de se noyer; l'essentiel est de noter le sens et la rapidité du courant. Mais, sur les Assemblées, les partis et les foules, ses jugements sont aussi exacts que pénétrants; làdessus, en refaisant son travail, je ne l'ai jamais trouvé en défaut; les documents de toutes mains, authentiques et multipliés, autorisent ses descriptions les plus sombres et ses sévérités les plus âpres. Tantôt en brusques silhouettes, tantôt en larges et profondes esquisses, tantôt en grands tableaux achevés, il représente une classe entière, noblesse ou clergé, Parisiens ou provinciaux, administrateurs de la Constituante, proconsuls de la Convention, fonctionnaires du Directoire, hommes de la Terreur, hommes de Thermidor, hommes de Vendémiaire, royalistes du dedans, émigrés du dehors, feuillants, girondins et jacobins de toutes les époques, avec des statistiques approximatives, des chiffres probables et des détails probants, par des anecdotes significatives, par des traits de caractère et de mœurs. Sur les jacobins, notamment, il revient à vingt reprises ; c'est qu'ils sont la faction active

et dominante; personne, sauf Burke, n'a si parfaitement compris leur fanatisme, leurs instincts et leurs procédés de sectaires, l'enchaînement de leurs dogmes, leur ascendant sur les esprits incultes ou mal cultivés, la force de leur propagande, la puissance et la malfaisance de leur rêve, leur aptitude à détruire, leur incapacité pour construire, leur appel aux passions dissolvantes et meurtrières, le mécanisme intime par lequel leur doctrine transforme un demi-lettré ou un artisan utile en « un philosophe à pique » et le conduit de l'ignorance à la présomption, de l'enthousiasme au crime, en lui persuadant qu'il sauve la patrie et qu'il régénère l'humanité.

Enfin, voilà de l'histoire vivante, l'histoire des passions effectives et des volontés qui ont agi ; on les touche, on les tient, on démêle leur qualité, on saisit leur origine, on suit leur développement, on saisit leur œuvre; on quitte le Moniteur^ la séquelle des journaux et le fatras des pamphlets, les harangues de tribune et de club, les kilomètres de bavardage abstrait, les phrases qui ne sont que des phrases et dupent

Torateur aussi bien que Tauditoire, le raisonnement verbal qui dissimule le vide de la cervelle, et ne sert qu'à exalter les haines ou à masquer les appétits; on aperçoit la Révolution, non plus à travers les illusions de la distance, dans les mirages de la légende, sous le tintamarre du drame, mais face à face, en elle-même, telle qu'elle a été, je veux dire, telle qu'elle était dans le cœur et dans la tète de ceux qui l'ont faite. Son procédé est la méthode déductive, qui, écartant l'observation, dédaignant l'expérience et l'histoire, construit la société d'après un axiome préconçu. Son point de départ est un contrat social chimérique, conclu d'avance entre des individus fictifs, si mutilés par l'abstraction qu'ils sont à peine des reliquats de l'homme, et que, pour les transformer en unités égales, on a fait d'eux de simples zéros. Son objet et son œuvre sont le socialisme égalitaire et antichrétien, c'est-à-dire l'omnipotence de l'État, le sacrifice entier de l'individu, l'ingérence de l'autorité publique dans toutes les provinces de la vie privée, le droit et le devoir pour la communauté et pour ses représentants de

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régir despotiquement le travail et les échanges, de fixer les salaires, d'entreprendre et de diriger l'éducation, de niveler les conditions et les fortunes, d'abolir les religions révélées, de proscrire les cultes établis, de gouverner les consciences, de refondre la famille, de régler les mœurs domestiques, d'imposer les croyances, les rites, les manières et les sentiments requis par l'institution nouvelle, bref, d'établir une sorte de couvent agricole et militaire, un couvent de Spartiates patriotes, enthousiastes, rudes, sobres, ramenés à la nature par la contrainte et selon la formule de Jean-Jacques Rousseau. — Effectivement, tout cela est dans les écrits de Rousseau. Depuis 1789 jusqu'au Consulat, ses maximes ont composé le catéchisme en vogue; plusieurs d'entre elles ont survécu et influé sur l'organisation de l'an VIII; on retrouve leurs traces dans certains traits essentiels de la législation impériale, notamment dans les plébiscites du Consulat et de l'Empire. Dès le commencement de la Révolution, elles sont érigées en axiomes ; sauf Malouet et le petit groupe qui siège autour de lui, tous les consti-

tuants en sont imbus; politique déductive, contrat social, droits de l'homme, souveraineté du peuple, ce sont là leurs idées maîtresses; on les admet au sens de Rousseau, on les professe, on les proclame; seulement, faute d'imagination et de logique, on n'en démêle pas les conséquences extrêmes; ou, par bon sens, prudence, honnêteté, on en limite les applications. Mais, à mesure que la société se dissout, les conséquences anarchiques et despotiques sortent du principe, comme une plante vénéneuse sort de son germe; l'utopie destructive prend pied dans les esprits précipités, raides et faux, sans conscience ni scrupules, avides de pouvoir, de licence et d'argent, assez aveugles ou assez sophistes pour confondre l'intérêt public avec leur intérêt privé, assez bornés ou assez échauffés pour croire que leur formule spéculative contient la vérité pratique, assez brutaux ou assez furieux pour tuer à tort et à travers, pour prendre le pouvoir par l'insurrection et les massacres, pour maintenir leur règne par la dictature et la terreur; voilà les jacobins; telle est leur conquête et telle est leur dictature.

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On peut considérer les principes de Rousseau comme une espèce de virus antisocial; médiocrement dangereux dans un esprit sensé, instruit par la pratique et capable de prévoyance, ce virus produit des ravages monstrueux dans les imaginations naïves, chimériques ou affolées, dans les amours-propres déréglés et souffrants, dans les consciences véreuses et ouvertes à la tentation ; car il y développe les plus pernicieux instincts, et il y justifie les pires actes : l'usurpation, l'arbitraire effréné, le vol, le meurtre et le brigandage en grand, pratiqués sous le prétexte du salut public. • — Après Thermidor, il semble que la France ait vomi le poison ; mais il en reste une forte dose : on retrouve les principes et les procédés de la Terreur dans les décrets de Vendémiaire, dans le coup d'État et les proscriptions de Fructidor, dans les lois de 1799 sur l'emprunt forcé et sur les otages, dans la prolongation de la persécution religieuse; plus précisément encore, si l'on veiit voir l'extrait concentré, la dernière goutte épurée du jacobinisme, on n'a qu'à lire les papiers, le plan d'exécution et le programme social de Babeuf.

A présent, nous comprenons pourquoi les jugements de Mallet sont si durs. Non seulement il était perspicace, il voyait les faits à travers les mots et la pratique sous la théorie; mais encore, par principes, réflexion et caractère, il était libéral; libéralisme signifie respect d'autrui. Que chaque particulier soit respecté par l'État et par les autres particuliers ; que l'individu, comme la communauté, ait son domaine, domaine limité, assuré, fixé par la loi et la coutume : dans cette enceinte inviolable qui comprend sa personne, sa propriété, sa conscience, ses croyances et ses opinions, son for intérieur, sa vie privée et ses offices domestiques, quiconque pénètre est un intrus; si l'État existe, c'est pour empêcher les intrusions; tant qu'il les empêche, il est le premier des bienfaiteurs; quand il les commet, il est le dernier des malfaiteurs. — Une pareille conception convient à une âme fière et probe; effectivement, ce que Mallet-du-Pan enseignait, il le pratiquait. Sans fortune, ayant une famille à nourrir, vivant de sa plume, il n'a jamais subordonné à aucun de ses intérêts aucune de ses opinions.

En toute occasion, il pensait par lui-même :

nulle sollicitation, promesse ou menace, n'avait prise sur son indépendance. Avant 1789, parfois le ministre et les bureaux supprimaient ou mutilaient ses articles ; mais ils n'obtenaient de lui ni une complaisance, ni une réticence, et, faute d'être agréable, il demeurait pauvre parmi tant d'écrivains à gages qui se disputaient les pensions payées par son propre journal.

Après 1789, il était en butte aux fureurs des clubs et de la rue : <c Trois décrets de prise de corps, cent quinze dénonciations, quatre assauts civiques dans sa propre maison, la confiscation de toutes ses propriétés en France », voilà sa part dans la Révolution; il a passé quarante mois « sans être assuré, en se couchant, de se réveiller libre ou vivant le lendemain » . Réfugié en Suisse, il est chassé de son pays par la brutale invasion de 1798; un décret spécial le retranche nominativement de sa patrie conquise et francisée de force par le Directoire. « J'ai tout perdu avec la Suisse, dit-il en arrivant en Angleterre, patrie, parents, amis- il ne m'en reste que des souvenirs déchirants, » des souve-

nirs d'oppression, de rapine, de rapt, de meurtre et d'incendie. « La Suisse, comme Athènes après l'invasion d'Alaric, n'est plus, selon le mot d'un rhéteur byzantin, que la peau vide et sanglante d'une victime offerte en sacrifice. » Dans son dernier asile, il fonde et rédige le Mercure britannique, il poursuit son œuvre et meurt à la tâche, épuisé à cinquante ans, laissant les siens sans ressources, mais avec la conscience d'avoir vécu en honnête homme, sachant qu'il a fait son devoir, puisqu'il a combattu en volontaire, bravement, sans relâche et jusqu'au bout, contre les attentats des jacobins, contre les illusions des émigrés, pour la civilisation et pour la justice. Dire la vérité hautement et librement, voilà le premier besoin d'une âme sérieuse et sincère. « Sans l'hospitalité du peuple anglais, écrivait-il, j'éprouverais encore le tourment du silence; jamais trop de reconnaissance ne payera le bienfait de cet affranchissement. » A ce profond soupir, on sent la force et la chaleur d'une conviction méditée qui ne peut pas se taire. « Que de fois, dit son fils, je l'ai vu, pendant qu'il écrivait, bouleversé,

agité, se lever tout à coup et se promener à grands pas dans la chambre, jusqu'à ce qu'il fût parvenu à maîtriser les puissantes émotions soulevées dans son âme! » Un pareil homme n'a ni le temps ni l'envie de polir des phrases; il n'écrit que pour se soulager et se décharger. C'est pourquoi ses articles ne sont pas des pièces littéraires ; il n'a rien de l'écrivain que l'éloquence; son style est rude, heurté, parfois incorrect ; il ne faut pas lui demander la tenue irréprochable de Rivarol, la hauteur aristocratique et dédaigneuse de Joseph de Maistre. Il ne songe pas à lui-même, à la gloire, au grand art, aux grandes manières, au bon ton; il ne pense qu'à son œuvre, à la vérité, au bien public, aux idées qu'il défend ; il n'est qu'un loyal ouvrier, artisan de persuasion et de preuve. Mais au préalable il s'est persuadé lui-même et par tant de preuves si fortes que son esprit et son cœur sont pleins et débordent. Cela fait une grosse source bouillonnante, du jet le plus puissant et le plus continu, un courant intarissable de logique et de passion qui coule droit, à pleins bords; on est entraîné, on ne s'arrête pas à

remarquer les flaques d'écume, les éclaboussures et les excès de la parole militante; on entend une voix mâle, tendue et passionnée, un accent grave et vibrant, la douleur d'un grand esprit révolté par le spectacle de la sottise et de la folie, Tindignation d'un cœur généreux outragé par le triomphe de la brutalité, du mensonge et du crime. Sans le vouloir et par cela seul qu'il écrit de verve, il a souvent des mots poignants, des saillies ou des arrêts brusques, des cris contenus, des raccourcis de pensée et d'expression, des images d'un éclat et d'une justesse extraordinaires, parfois de larges résumés, des files d'arguments enfermées dans une période gigantesque, une irruption de preuves serrées, ordonnées et lancées comme une colonne d'assaut, une ampleur oratoire que Mirabeau n'a point égalée et que Burke n'a point surpassée. Il est agréable de retrouver une telle œuvre ; le préjugé, la mode et l'ingratitude humaine ont pu l'ensevelir dans la poussière des bibliothèques ou dans les ténèbres des archives; on l'a oubliée ou méconnue pendant un siècle; tous les historiens célèbres de la Révolu-

tîon semblent l'avoir ignorée, Carlyle comme M. Thiers, M. de Lamartine, M. Louis Blanc, M. Michelet. On Texhume aujourd'hui; elle sort de terre, aussi forte, aussi saine, aussi vive qu'au premier jour.

20 mars 1884.

Souvenirs de là Vie Parisienne

Dans chaque génération les survivants enterrent les morts. C'est le dernier service; nous le rendons, en attendant qu'on nous le rende, et nous le devons surtout à ceux d'entre nous qui n'ont laissé d'eux-mêmes qu'une idée inexacte ou incomplète. Parfois, l'homme qui a disparu était supérieur à son œuvre : il n'a pas donné sa mesure, et le public se le figure autre et moindre qu'il n'était.

Marcelin, la Vie parisienne : pendant vingtcinq ans, ces deux noms ont été accouplés. Il

i. Émile-Marcelin-Isidore P/a»a<, dit JIfarce/t/2, dessinateur et écrivain, fondateur de la Vie Parisienne , né à Paris le 16 juillet 1829, décédé à Paris le 23 décembre 1887.

avait fondé seul son journal; if en était le propriétaire et le directeur; il y écrivait et dessinait; il y inspirait tous les autres écrits et dessins. C'est lui que, chaque semaine, on apercevait à travers le numéro de la semaine; il y peignait les mœurs élégantes et s'adressait aux gens du monde. Par suite, à distance, on le prenait pour l'un d'entre eux; on lui prétait leurs goilts, leur caractère, leur façon légère et gaie de prendre les choses, de jouer avec la vie, de l'effleurer, de n'y cueillir que l'amusement, l'amusement de la journée ou de l'heure, d'en accepter le décor obligé, les convenances et les petites contraintes, les visites et les entretiens de salon. — Rien de semblable chez celui-ci : il ne savait pas s'astreindre à la conversation ornementale et vide, ni se détendre jusqu'au badinage insouciant et gracieux. Ses émotions étaient trop persistantes et trop fortes ; il avait la sensibilité profonde, et l'imagination véhémente; pour employer une phrase de Stendhal, « ce n'était pas une âme à la française; il ne savait pas oublier ses chagrins : quand il avait une épine à son chevet, il était obligé de

l'user, à force d'y piquer ses membres palpitants ». — La plus longue et la plus acérée de ces épines, c'est-à-dire le souci du pain quotidien, il l'avait rencontrée au commencement de sa jeunesse, et, lentement, douloureusement, il avait dû en user toute la pointe. A dix-neuf ans, ruiné par la Révolution de Février 1848, il s'était trouvé chef de famille, obligé de gagner sa vie et la vie des siens, seul, sans patronage, aide ou protection, et, ce qui est pis, sans apprentissage. 11 avait passé moins d'un an à l'atelier, il n'avait pas achevé sa seconde année de rhétorique; pour manier sa plume et son crayon, il n'avait qu'une main novice. Il lui fallut, pendant des années, apprendre et produire tout à la fois, produire tous les jours, avec quel sentiment critique de son insuffisance, avec quel mécontentement et quel dégoût de soi-même, avec quel effort, ses amis s'en souviennent; il en perdit le sommeil; je l'ai vu s'évanouir de chagrin et d'épuisement. — Plus tard, maître d'un journal, ayant pris sa place dans le monde, il regrettait toujours ces années de production hâtive ; il ne se consolait pas de

sa précocité forcée; il se disait que les études lui avaient manqué; il souffrait d'être au service de la mode. — Aussi bien, ses facultés n'avaient pas trouvé leur emploi ; il y avait en lui un fonds riche et original, une succession incessante d'impressions vives et fines, une aptitude rare pour les idées générales et les vues d'ensemble, bref les dons naturels de l'observateur, du psychologue et du critique. Il aspirait au moment où, délivré des affaires et du métier, il pourrait donner carrière à son talent, ne plus écrire que pour se faire plaisir, écrire des œuvres d'imagination ou d'histoire, et il en avait plusieurs sur le chantier, toutes de longue haleine, d'exécution difficile. Jamais il n'y a renoncé, même invalide et demi-détruit, suffoquant, cloué sur son fauteuil par une maladie qu'il savait mortelle; jusqu'à la fin, il prenait des notes, classait des estampes, esquissait des plans; jusqu'au bout, cette âme vivace est restée vivante, et non pas seulement par la passion littéraire. La sève, en lui, remontait toujours, et dans toutes les branches; la végétation intérieure du désir, de l'espérance et

de l'illusion était continue; les intempéries du monde et les inclémences de la vie avaient beau la flétrir ou l'écraser, elles ne parvenaient pas à l'amortir. Jamais il n'a connu cette résignation totale ou partielle qui est le fruit ordinaire de l'expérience, et qui conduit, sinon au bonheur, du moins à l'apaisement. — De là sa tristesse; de là les disparates qui s'assemblaient et se heurtaient en lui; de là le contraste permanent et apparent de son personnage officiel et de son être intime. Au théâtre, au Bois, dans les endroits publics, ce qu'on voyait au premier coup d'œil, c'était l'homme dé son journal, des dehors irréprochables, des habits coupés à la dernière mode, une barbe et des cheveux arrangés avec un soin savant, une figure régulière, la scrupuleuse correction des détails et de l'ensemble; au second regard, on remarquait la physionomie sérieuse et même sombre, le teint pâli, le front pensif, les yeux ardents, profondément enfoncés dans l'orbite battu, le regard intense ou distrait, l'air d'attention concentrée ou de parfaite absence. Nous lui disions quelquefois : « Allons, monsieur le directeur de la

Vie parisiennCf vous qu'on appelle le Marcelin des salons, déridez- vous ; n'ayez pas l'air d'un entrepreneur de pompes funèbres. > Il souriait vaguement, répondait à peine, avec eflfort, comme un homme occupé que l'on dérange : il semblait revenir de très loin. Sauf des accès de verve qui, chaque année, devenaient plus rares, il aimait à se taire, à vivre seul et en solitaire, non-seulement dans son cabinet, mais en public et au milieu de la foule; c'est qu'il avait, à un haut degré, la facuHé singulière qui, par delà le monde environnant, bruissant, incommode, ouvre à l'esprit un autre monde.

Cette faculté est Vimagination reconstructive. Un jour, sur le boulevard, le sculpteur Pradier disait à un de nos amis : « Suivons cette jeune fille qui marche là, devant nous, avec ses parents. La malléole interne et l'assiette du pied sont bien; l'articulation du genou, encore mieux : la rotule n'est pas proéminente. Encore une vingtaine de pas, et je pourrai voir la façon dont la tête du fémur tourne dans l'os des hanches. » De fait, au bout des vingt pas, il avait vu toute l'ossature; là-

dessus, rentré dans son atelier, il ébauchait sa svelte et légère Atalante, une fillette de quinze ans, qui, courbée sur un genou, noue ses sandales avant de courir. Ayant beaucoup étudié le corps humain, il en sentait toutes les connexions; par suite, sur un fragment délicatement perçu et profondément compris, il recomposait le squelette et la figure. Il en est des mœurs sociales comme du corps humain :

toutes leurs parties se tiennent; par une série de liaisons, on peut conclure de Tune aux autres, et, d'après un morceau, reconstituer l'ensemble. Dans ce domaine, Marcelin devinait et voyait^ comme le sculpteur, à force d'expérience et de tact inné; aussi promptement et aussi sûrement que le sculpteur il reconstruisait, non des formes idéales, mais des mœurs historiques; il les savait et les expliquait, avec une abondance et une précision surprenantes, aux diverses époques, sous Louis-Philippe et la Restauration, au temps de l'Empire, au temps de la République, sous Louis XVI, dans la première moitié du xvin*' siècle, sous Louis XIV, sous Louis XIII, au

temps des Valois en France, à la fin du xvi* siècle en Flandre et en Hollande, au commencement du xvi' siècle en Italie. Au moyen d'un portrait, même médiocre, avec des estampes telles quelles de l'époque, il se transportait dans l'époque; il en parlait comme s'il y eût vécu; il s'en représentait les types, surtout l'homme du monde et la femme du monde, le cavalier et la dame, leur costume, leur toilette, leurs façons, leur physionomie ; il voyait, par les yeux de l'esprit, tous leurs dehors visibles, l'habillement d'apparat et le déshabillé, l'ameublement, l'habitation et les jardins, le salon et la place publique, une cérémonie, un bal, une visite, la raideur ou la désinvolture de l'attitude, les diverses façons successives de monter à cheval, de porter ou parer un coup d'épée, de saluer, de s'aborder et de sourire, de danser, d'être galant, de baiser la joue ou la main. Il avait ainsi ses entrées familières dans cinq ou six mondes aussi complets que le nôtre. Involontairement et tous les jours, il y entrait; il s'y promenait à discrétion, comme un voyageur

bien accueilli, comme un spectateur qui n'a pas de frais à faire. Il y était chez lui et à son aise, plus à Taise que chez nous.

Quand un homme a cette faculté, il est tenté d'en user, quelquefois d'en abuser. On peut dire que celui-ci a vécu parmi ses estampes : à la fin, il en avait trois cent mille. — Non qu'il fût collectionneur ou amateur des pièces rares : il ne s'est jamais appliqué à compléter des séries, et, avec les belles gravures, il en achetait de médiocres, et même de mauvaises, les sachant telles, caricatures, lithographies de modes, frontispices et vignettes, à une seule condition, c'est qu'elles fussent significatives et suggestives; elles devaient toujours illustrer quelque détail des mœurs, lui faire toucher plus à vif les gens d'autrefois, un prince, un courtisan, une grisette ou un soldat. Au fond, la même préoccupation le suivait dans ^on travail positif et dans son métier quotidien; l'observateur libre, le curieux désintéressé, subsistait sous le directeur de la Vie parisienne. Les choses vivantes lui étaient un spectacle comme les choses mortes : le présent lui appa-

raissait sous la même figure que le passé, c'està-dire comme une estampe finale et fraîchement tirée, au bout d'une suite d'autres estampes plus ou moins vieilles et jaunies. La dernière représentation de V Africaine à l'Opéra, le défilé des équipages hier au bois de Boulogne, telle soirée dans un salon contemporain, telle revue des troupes à Satory ou au Champ de Mars, venait s'ajouter, comme une variante ou un supplément, aux scènes correspondantes qu'il avait vues chez Eugène Lami et Tony Johannot, chez Moreau et Saint-Aubin, chez Perelle et Sébastien Leclerc, chez Callot et Abraham Bosse. — Rentré chez lui et penché sur ses cartons, il trouvait qu'entre la chose réelle et la chose dessinée la différence est petite; au bout de quelques heures, cette diflférence s'évanouissait, les personnages de ses estampes lui faisaient illusion; il avait envie de leur parler, et parfois même il leur parlait.

Avec un peu de sympathie, d'habitude et d'insistance, on arrive vite à cet état. — Aussi bien, le passé n'est pas moins réel que le présent; même, à quelques égards, il l'est

davantage. Car, d'abord, il est achevé, et le présent ne l'est pas. Par exemple, le xviii® siècle en France est une œuvre complète, dont tous les traits sont arrêtés; au contraire, le xix® siècle en France n'est qu'une œuvre ébauchée, à laquelle chaque nouvelle année ajoute un trait, en sorte que, d'année en année, l'expression totale change, s'altère et s'approfondit. Or une figure en cours d'exécution est toujours moins intelligible qu'une figure terminée. — D'ailleurs, cette physionomie définitive du passé, nous la voyons plus clairement dans les chefs-d'œuvre de ses artistes que si elle nous apparaissait directement, face à face. En effet, étant artistes et d'espèce supérieure, ces maîtres ont extrait de leur époque les caractères essentiels, les types dominateurs, le personnage régnant : il était effacé, demi-esquissé dans la nature, obscurci ou éteint par l'insuffisance ou la contrariété des circonstances; ils l'en ont retiré, ils l'en ont dégagé, restauré, amplifié et mis en pleine lumière. À parler exactement, tant que l'artiste n'est pas venu, l'œuvre des sept jours n'est point finie; elle a besoin de re-

touches, et c'est lui qui les donne ; le huitième jour lui appartient. Certainement, les modèles de Franz Hais ou de Rembrandt ne valaient pas leurs portraits; regardez le Bourgmestre Six ou les Syndics : aucun administrateur hollandais en 1650 n'a eu cette intensité d'expression et de vie ; s'il l'avait eue, les gens se seraient attroupés autour de lui dans la rue. — Par contre, au sortir du Musée, surtout sous un ciel gris, les passants semblent des croquis débiles, des figures manquées et mal venues sur papier sale, des épreuves d'essai ou de rebut. Seule l'œuvre d'art est réussie; contemplons en elle l'existence accomplie et pleine, qui ne se rencontre point ailleurs.

Par cette porte, on entre dans le rêve, Marcelin y était entré tout entier ; il y passait ses nuits, ses longues heures d'insomnie; c'était là son refuge et son asile. — Beaucoup d'hommes, dans notre génération, se sont, comme lui, fabriqué un alibi; eux aussi, ils ont jugé que le

monde positif, surtout de notre temps, est inha*bitable. Un jour, le profond et minutieux observateur, le puissant et savant écrivain qui a donné le ton au pessimisme actuel et à la littérature contemporaine, nous disait, de sa voix sourde et demi-brisée : « C'est un vilain cadeau que la vie; quand on Ta fait à quelqu'un, on doit l'en dédommager, en l'aimant trop : ainsi font les parents en France. L'inconvénient est que l'enfant, devenu homme, se trouve exigeant en fait de bonheur ; partant il souffre davantage. Aujourd'hui, tels que nous voilà, il nous reste un remède : c'est d'amoindrir en nous le rôle des sensations et d'augmenter celui des images.

Nos sensations ne dépendent pas de nous, mais du monde extérieur; nous les subissons telles qu'il nous les donne, et il nous les donne presque toujours douloureuses ou désagréables. 11 faut donc les diminuer, les amortir; on y parvient en s'imposant un train de vie uniforme, monotone, machinal, en faisant tous les jours les mêmes choses aux mêmes heures. Au contraire, nos images sont à notre disposition ; nous n'avons qu'à les aviver et à les arran-

ger; cela fait, nous voyons intérieurement les paysages, les figures et les événements qui nous conviennent. Le cerveau est un meilleur instrument que les yeux ; il sufiSt de l'exercer : au bout de deux ou trois ans, il peut percevoir, avec une lucidité parfaite, le spectacle qu'il s'est choisi, la scène qu'il préfère, n'importe laquelle, historique ou légendaire. Voilà notre opium. » — Tout opium est malsain; il est prudent de n'en prendre qu'à petites doses et de loin en loin. Depuis Werther et René^ nous en avons trop bu, de plusieurs sortes, et nous en buvons chaque jour davantage; par suite, la maladie du siècle s'est aggravée, et, en littérature, en musique, en peinture, en politique, quantité de symptômes prouvent que le dérangement de la raison, de l'imagination, de la sensibilité et des nerfs va croissant. Entre toutes les drogues qui nous procurent à volonté l'absence factice et l'oubli, l'histoire est, je crois, la moins dangereuse ; car elle nous montre des hommes comme nous, souvent parmi des misères pires : ils ont supporté leur condition; supportons la nôtre. — Par cette réflexion finale, le narcotique

devient un. fortifiant, et le poison, bien digéré, fournit son antidote. Marcelin y trouvait les jouissances du songe; il aurait pu en rapporter la résignation du réveil.

Je l'avais connu dès le collège; plus tard, quand je revins à Paris, il me fit connaître Franz Woepke, qui logeait dans la même maison que lui, et bientôt nous fûmes liés tous les trois, cette fois encore par l'histoire : elle est le centre commun où toutes les voies aboutissent. Nous y arrivions par des chemins bien différents. — Woepke était orientaliste et mathématicien; il étudiait dans les textes originaux, en sanscrit, en grec, en arabe, en persan, le progrès des connaissances mathématiques depuis les origines jusqu'à la Renaissance. Je suivais alors des cours de physiologie et de zoologie, et j'avais regardé assez longuement plusieurs philosophies, quelques littératures. Marcelin connaissait les œuvres d'art des quatre derniers siècles, et aussi les Mémoires, depuis Froissart et Commines. — Nous échangions nos idées et chacun s'enquérait auprès des deux autres. Des trois, c'est Woepke qui voyait les

iiS DERNIERS ESSAIS.

choie^ da point de vue le plus haat et le plus éclairé* avec le moins de nuages et par plus grande» masses : Fétat des mathémalîqiies est probablement le meilleur indice poor mesurer Tarancement des sciences et de la cÎTÎlisation a travers les âges. — Aucun des trois ne vojait les choses de si près et si pleinement que Marcelin : seuls les arts du dessin nous remettent sous les yeux Thomme total, des corps rivants, leur milieu phvsique et leurs habitudes physiques, leur geste, leur phrsionomie et leur regard. Il m'enseignait à les comprendre ; je lui dois d'avoir connu le Cabinet des Estampes. — En véritable historien, ce qu'il cherchait d'instinct, à travers les figures peintes ou gravées, c'étaient les différences de l'homme aux différentes époques. Balzac dit quelque part que chaque profession ou condition sociale est un climat qui produit ses espèces et variétés distinctes; on peut en dire autant de chaque période historique. Comparé au Français contemporain de la classe supérieure, inférieure ou moyenne, le Français de la classe correspondante en 1780, à plus forte raison

en 1680, à plus forte raison encore en 1580, est un animal d'une autre espèce, avec d'autres besoins, appétits et répugnances, avec d'autres sensations, images et idées, avec sa conception particulière du bonheur et de l'honneur, avec ses émotions propres et son attitude propre en face du plaisir, du danger et de la mort. Tout cela, Marcelin le saisissait à l'instant, du premier regard; la finesse et la justesse de ses diviqalions étaient supérieures; partant, sans système ou but préconçu, il démêlait, dans chaque époque, les sentiments forts, persistants et prépondérants qui, pendant beaucoup d'années, commandent beaucoup d'actions à beaucoup d'hommes, et qui sont les forces intérieures dont la convergence ou la divergence maintient ou démolit la société humaine. J'écrivais alors sur le XVI® siècle; quand par hasard j'arrivais à quelque idée générale, je la lui disais, et je n'en étais sûr que s'il l'acceptait.

Les vingt-cinq volumes de la Vie Parisienne ne contiennent que la moindre partie de sa pensée : en cela, son lot est celui de la plupart des hommes; très peu d'esprits parviennent à

se développer selon leur nature et tout entiers ; ordinairement le métier ou la spécialité nous compriment, nous déjettent et finissent par nous estropier; il faut une chance bien rare pour que les circonstances que nous rencontrons soient d'accord avec les facultés que nous avons. — Mais, dans ces yingt-cinq volumes, la part qu'on lui fait est trop petite; en dehors de ses articles, il a collaboré aux articles de presque tous ses rédacteurs, et jamais collaboration ne fut si dirigeante, si inventive, plus efficace. Souvent, il donnait à l'auteur le titre et le sujet; parfois, il lui fournissait l'esquisse complète. Quand on lui apportait une historiette ou une scène, il se la faisaft raconter, tout au long, au préalable; ses interruptions forçaient l'auteur à élaguer les longueurs; se!s questions forçaient l'auteur à combler les lacunes. 11 lui suggérait des additions, il lui imposait des coupures, il lui indiquait des remaniements; il l'obligeait à mettre, dans tout dialogue ou récit, un commencement, un milieu et une fin, des oppositions jet des proportions, une liaison et un progrès. Jl lui enseignait l'art de faire et de suivre un

plan. — Beaucoup de talents se sont ainsi formés sous sa main. II allait chercher des gens du monde, un diplomate, un officier, un peintre, un maître des requêtes, des membres du Jockey-Club, des femmes, qui savaient causer et n'avaient jamais songé à écrire ; il leur prouvait que Tun n'est pas plus difficile que l'autre, à condition d'écrire comme on cause, comme on cause au cercle entre hommes, comme on cause dans un salon devant des femmes du monde ou du demi-monde, c'est-à-dire vivement, librement, parfois trop librement, sans prétentions d'auteur, sans autre objet que d'amuser, pendant un quart d'heure, des gens prompts à s'ennuyer, à bâiller et à s'en aller. — En ce cas, le conteur s'amuse autant que la galerie; il n'a pas d'efforts à faire, il n'est pas empêtré d'esthétique, il ne fabrique pas un total de lignes comptées et payées; il improvise. — La Vie parUienne, surtout dans les premières années, fut une causerie de ce genre : les causeurs étaient en verve, et ne songeaient qu'à se faire plaisir à eux-mêmes; d'autant plus qu'ils causaient sous le masque : pendant long-

temps aucun d*eu& ne sut les noms des autres ; à cet égard, Marcelin était d'une discrétion scrupuleuse. — Depuis, les noms se sont ébruités; le public a connu chaque auteur, au moins par son pseudonyme : Gustave Droz, Quatrelles, Richard O'Mon-Roy, Ludovic Halévy, Ange-Bénigne, Gyp, d'autres encore, toute une pousse littéraire qui a pour correspondante, en peinture, la série des petits maîtres français du XVIII® siècle, Moreau, les Saint-Aubin, Lancret, Pater, Lawreince et Beaudouin. Personne autant que Marcelin n'a contribué à faire éclore cette jolie floraison; probablement, elle servira comme l'autre, lorsque, plus tard, on voudra se figurer l'époque où elle s'est épanouie. Aux jours de tristesse morne, quand nous voulions ramener sur ses lèvres un demisourire, nous lui disions que, lui aussi, il était une source, et que son journal fournirait, au XX® siècle, des documents pour l'histoire des mceurs.

Son frère a rassemblé et va publier en un volume plusieurs de ses essais qui portent bien sa marque. C'est tout ce qui reste de lui, avec

son image empreinte dans la mémoire de quatre ou cinq amis, qui ne dureront guère. Woepke, qui méritait le mieux de vivre, a disparu le premier. Nous marchons derrière eux, à petite distance, dans le sentier qui s'est dérobé sous leurs pas. Il s'effondre sous les nôtres; chaque jour nous enfonçons davantage, et cette terre qui les recouvre nous monte déjà jusqu'aux genoux.

3 mai 1888.

M. Edouard Bertin était peintre, non pas en amateur, par intervalles, pour s'occuper ou s'amuser, mais peintre de profession, d'éducation et de vocation, peintre paysagiste par choix et de parti pris, avec un goût original, une application persistante et un talent complet. Aucune des préparations techniques et pratiques ne lui avait manqué. Il avait d'abord étudié chez les maîtres de l'époque, chez Girodet, Bidault et Watelet; puis, sorti des ateliers, pendant quatre ans en Italie, il avait peint ou dessiné d'après nature; enfin, à son retour, sentant qu'il pouvait encore apprendre, il s'était remis à l'école, et, âgé de trente ans, il était entré

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