T. RIBOT, BAIN, HERBERT SPENCER
La Philosophie de Schopenhâuer, par Tli. Ribot. — Les Sens ET l'Intelligence, par Bain, traduit de Tanglais par Gazelles. — L'esprit et le Corps, par Bain. — Principes de Psychologie, par Herbert Spencer, traduit de l'anglais par Th. Ribot et Espinas.
Les quatre ouvrages dont on vient de lire les titres ont été publiés le mois dernier, et nous les annonçons avec plaisir; car non seulement ils sont importants et méritent d*être lus, mais encore ils prouvent qu'en France on commence à ouvrir les yeux, à regarder au delà du cercle officiel, à redevenir curieux. Pendant un demisiècle la philosophie n*a guère été chez nous qu'un exercice littéraire ou un enseignement de collège, tandis qu'en Allemagne elle se développait en grandes constructions spéculatives, et qu'en Angleterre elle reprenait la vieille et bonne route, si longtemps abandonnée, de l'in-
duction et de Texpérience. Aujourd'hui, dans le monde pensant, c'est la philosophie anglaise qui prend l'empire; celle d'outre-Rhin n'a plus qu'un intérêt historique, mais cet intérêt est encore grand; parmi ces immenses ballons dégonflés qui gisent à terre, celui de Schopenhauer est le dernier en date et le plus brillant; le lecteur français peut s'arrêter devant la vaste et ingénieuse carcasse du ballon crevé, avant de regarder l'œuvre plus bornée, mais plus solide, autour de laquelle se rallient aujourd'hui les espérances et les efforts.
Le livre de M. Ribot sur Schopenhauer est fort agréable à lire, d'abord parce qu'il est bien écrit, ensuite parce que Schopenhauer est un philosophe d'espèce rare. On trouve en lui, non seulement un penseur, mais un homme; il a une biographie, il a eu des passions, une originalité, des bizarreries; Allemand d'origine, il est Anglais et Français d'éducation ; misanthrope et détracteur de l'espèce humaine, son plus grand souci est la gloire, et il passe sa vie à s'irriter de l'oubli où les contemporains le laissent.
Autre trait plus remarquable encore : il a un
style; tout ce qu'il dit a de l'accent; ses colères, ses tristesses, son enthousiasme, son pessimisme éclatent à chaque pas dans ses raisonnements; il s'abandonne à des boutades de cynique, à des paradoxes d'humoriste, à des invectives de pamphlétaire; bref, ses écrits sont vivants. Pour le fond, sa théorie est unique; de son propre aveu, il est bouddhiste, c'est-àdire persuadé que la vie humaine, toute vie, est un mal; que le bien suprême, non seulement pour l'homme, mais pour toute créature, serait l'anéantissement; que c'est là qu'il faut tendre, et à la façon bouddhiste, par l'abnégation, par l'oubli de soi, par l'amortissement des désirs, par l'ascétisme et la chasteté, par la connaissance du fond des choses, qui est le vide. En effet, reprenant et développant une idée de Kant, il arrive à considérer le monde extérieur à peu près de la même manière que les bouddhistes, c'est-à-dire comme une grande fantasmagorie, une illusion produite par la structure de l'esprit, et à laquelle rien dans le dehors ne correspond. Le monde, tel que nous le percevons, est évidemment « un phénomène céré-
ir* IJEllNIEUS ESSAIS.
bral ». — c( Ce monde tout entier, avec Timmensité de l'espace dans lequel le Tout est contenu et rimmensité du temps dans lequel le Tout se meut, avec la prodigieuse variété des choses qui remplissent l'espace et le temps, ce monde cesserait d'exister si les cerveaux ne pullulaient sans cesse, pareils à des champignons, pour recevoir l'univers prêt à sombrer dans le néant, et se renvoyer entre eux, comme un ballon, cette grande image identique en tout, dont ils expriment l'identité par le mot d'objet. » Voilà d'étranges et grandioses spéculations; on y est conduit assez vite lorsqu'on admet avec Kant que le temps et l'espace n'existent pas en dehors de notre esprit, et ne sont en soi que des formes imposées à nos impressions par la courbure particulière et inexplicable du miroir intérieur que nous appelons notre intelligence. Sans doute, la plupart des lecteurs ne verront dans cette théorie que le roman d'un fou. Si elle est un roman, elle n'est pas celui d'un fou, mais d'un très grand esprit, d'un génie très compréhensif et très hardi : qu'on l'appelle hypothèse, je le veux bien; mais la ihéorie contraire, celle
que nous acceptons avec tout le monde, est aussi une hypothèse; seulement elle est moins compliquée et s'adapte plus aisément aux phénomènes; plus commode et plus simple, nous n'avons pas d'autre raison pour la préférer.
Pareillement, si les savants, amateurs de science positive, reprochent aux philosophes de perdre leur temps à ces rêveries creuses, nous dirons qu'elles ne sont pas si creuses. Des géomètres récents ont construit une géométrie en supposant que le Postulatum d'Euclide est faux, et ils sont arrivés à des théorèmes non seulement nouveaux, mais utiles. D'autres imaginent et expriment par des équations un espace qui, au lieu d'avoir trois dimensions comme le nôtre, en a quatre, cinq, six, ou un plus grand nombre. D'autres composent avec des éléments analytiques des surfaces géométriquement irréalisables et contradictoires, dans lesquelles ils constatent des groupes enchaînés de propriétés inconnues*. Cette excursion dans l'imaginaire rend un double service. D'abord, comme M. de
1. Voir à ce sujet ]c petit traité de M. Saleta sur la notion d'espace et sur le Postulatum d'Euclide.
Talleyrand le disait de la théologie, elle donne de la subtilité à l'esprit; il n'y a pas d'exercice plus fortifiant; on en sort muni de méthodes et tout préparé pour les sciences particulières. Aujourd'hui, par exemple, dans presque tous les livres d'histoire écrits en allemand, on reconnaît l'influence lointaine ou prochaine de Hegel; c'est à son école, directement ou indirectement, que les auteurs de tant de doctes manuels ont appris à classer, à généraliser, à concevoir les époques historiques comme des moments, à chercher les causes intérieures, le développement spontané, le devenir incessant des choses. — D'autre part, il n'y a pas d'étude qui nous fasse mieux sentir nos limites et introduise plus efficacement dans nos habitudes mentales la dose modérée de scepticisme sans laquelle on court toujours risque d'être un dogmatique intempérant et intolérant, c'est-à-dire un sot; car on y apprend très vite que ce que nous appelons une vérité indubitable est seulement une vérité très probable; que notre idée de nous-mêmes et des autres choses n'est qu'une hypothèse vraisemblable, bien faite, utile pour guider nos
prévisions, la meilleure entre toutes celles qui se sont présentées jusqu'ici, mais peut-être insuffisante et provisoire, en tout cas destinée à céder la place à une autre lorsque de nouveaux faits observés, des mesures plus exactes, des rapprochements inattendus viendront élargir et rectifier nos conceptions.
De toutes ces hypothèses, la plus récente, la plus considérable, la mieux accommodée à l'ensemble des sciences contemporaines est celle de M. Herbert Spencer. On en verra les grandes lignes dans les Principes de psychologie, que nous annonçons, et dans ses Premiers Principes, traduits par M. Gazelles. A la vérité, le lecteur aura besoin de faire effort. MM. Ribot et Espinas ont traduit trop littéralement; nombre de mots ne sont pas français et beaucoup de constructions sont à peine françaises; on ne peut guère comprendre ce volume qu'en l'étudiant paragraphe à paragraphe et la plume à la main. M. Ribot, qui expose clairement et qui est un disciple si zélé d'Herbert Spencer, devrait bien repenser à sa façon, et dans les cadres de notre langue, la doctrine de son maître, ajouter
un volume d'exposition à ses deux volumes de traduction. Alors Herbert Spencer trouverait chez nous, outre des admirateurs pour le respecter, des lecteurs pour le goûter. Quoi qu'il en soit, même sous cette forme brute, l'ouvrage est d'un grand prix. Laissons de côté dans Herbert Spencer la partie faible et arriérée, c'est-à-dire l'hypothèse scolastique d'une substance inconnaissable; le reste est aussi neuf que fécond. Il a le rare mérite d'étendre à l'ensemble des phénomènes, à l'histoire entière de la nature et de l'esprit, les deux conceptions maîtresses qui, depuis trente ans, renouvellent les sciences positives : l'une, qui est celle de Mayer et de Joule, sur la conservation de la force; l'autre, qui est celle de Darwin, sur la sélection naturelle. Un certain effet étant donné, par exemple l'élévation d'un kilogramme à un mètre de hauteur, si cet effet périt, si ce kilogramme tombe d'un mètre, l'effet détruit est remplacé par un second effet équivalent au premier, à tel point que, si l'on recueille exactement tout le second, on peut reproduire exactement tout le premier sans déchet ni surplus.
Cette quantité d'effet, toujours la même sous ses différentes formes et à travers ses différents sièges, est la vraie substance des êtres, la portion indestructible et cachée qui dure sous tous les changements, et que le changement n'atteint pas. A présent, dans un ordre quelconque d'existence, prenez des choses homogènes, toutes semblables les unes aux autres, et supposez qu'en un point seulement, par une cause ou par une autre, une différence, aussi légère qu'on voudra, s'introduise, et qu'une des portions du tout cesse d'être absolument semblable aux autres portions. Voilà tous les principes d'Herbert Spencer. Par une série de déductions et de conjectures qui sont des applications plus hardies de la loi de Darwin, il montre très ingénieusement, avec beaucoup de vraisemblance, que cette petite différence en produira d'autres, que les différences iront s'accumulant, que l'ensemble homogène deviendra de plus en plus hétérogène, qu'il s'organisera, que son organisation, toujours plus compliquée, comprendra des organes de plus en plus spéciaux, que, par un progrès insensible et forcé, on verra se
superposer dans le inonde les étages successifs de la vie, de la sensation et de la pensée. Il est vrai qu'un pareil procédé philosophique a des inconvénients. A mesure que, par cette construction, on pose un étage sur un étage, rédifice devient plus chancelant; on a échafaudé hypothèse sur hypothèse ; la première était à peu près solide, la dernière ne Test plus du tout ; il y a là trop de matériaux douteux; la fragilité de chaque assise est accrue de celle de toutes les autres. Aussi bien, telle est Timpression du lecteur et peut-être même celle de l'auteur; sans doute les choses ont pu se passer ainsi, mais elles ont pu se passer autrement; voilà une voie naturelle par laquelle la vie a pu se former, mais il y en a peut-être d'autres à côté, non moins naturelles; la vérification décisive manque ; il faudrait le calcul ou des expériences spéciales pour la fournir; la loi qui nous est présentée n'a rien d'analogue aux lois rigoureuses de Cuvier ou de Geoffroy Saint-Hilaire ; elle ressemble plutôt aux cosmogonies de Buffon ou de Lamarck. Non qu'elle soit une œuvre de pure imagination déductive : l'auteur
sait le détail des choses; il est au courant des recherches les plus récentes de la science la plus scrupuleuse; à chaque pas de sa construction, il s'y réfère, il en fait usage, il s'y accommode; mais on voit qu'il est en quêté d'une explication plutôt que d'une démonstration; c'est pourquoi son livre ajoute peu aux sciences positives. Mais il ajoute beaucoup à l'esprit humain; il ouvre des horizons, il suggère des aperçus, il réunit des groupes de faits séparés, il établit des ensembles. Des naturalistes et des physiologistes de profession liront avec profit la première et la cinquième partie do ce volume. Sur la structure, la genèse, les fonctions, la coordination du système nerveux, sur la liaison de l'action nerveuse et des phénomènes mentaux, il a des vues originales et compréhensives, capables de provoquer chez les savants spéciaux des recherches spéciales. Parfois même, par la seule vertu de l'analogie, il arrive à des conceptions qui, pour devenir des théories prouvées, n'ont plus besoin que de preuves. Bref, ses facultés et sa méthode sont celles du vrai philosophe, explorateur aux
grandes enjambées et au long regard, qui devance les ingénieurs ordinaires pour leur indiquer la bonne route qu'il ne construit pas et qu'ils construiront*.
M. Bain est un esprit d'une autre trempe, spécialiste plutôt que généralisateur, psychologue de goût et d'instinct, mais non métaphysicien, si ce n'est par occasion. De ces deux ouvrages que nous avons cités, le premier, r Esprit et le Corps, est insuffisant; non qu'il soit indigne de son auteur, mais il n'aurait pas dû entrer dans la collection de résumés complets et souvent profonds qui composent la Bibliothèque internationale. Une moitié est un hors-d'œuvre, une sorte de remplissage : c'est l'histoire assez superficielle des théories de l'âme. L'autre moitié n'est guère qu'une lecture de 143 pages, dans lesquelles un seul morceau*
1. La deuxième édition que M. Ribot et M. Espinas ont traduite est un livre nouveau, complètement refondu et extrêmement augmenté. Sur un point important (théories des sensations élémentaires) , j'ai eu l'honneur d'arriver aux mêmes conclusions que M. Herbert Spencer, indépendamment et par une méthode différente. M. Herbert Spencer n'avait pas encore publié cette seconde édition, qui est de décembre 1870.