BAIN
est important; le lecteur qui en resterait là né mettrait pas M. Bain au rang qu'il mérite.
L'autre ouvrage, au contraire, sur les Sens et r Intelligence, est capital. M. Bain est un grand analyste, un parfait anatomiste de l'esprit, excellent pour disséquer avec précision et délicatesse tous les phénomènes mentaux, pour les suivre jusque dans leurs éléments, pour les recomposer avec exactitude et précaution, pour les classer méthodiquement selon leurs affinités naturelles. On peut ne pas accepter sa conclusion principale, douter que les procédés auxquels il ramène toutes les opérations mentales soient primitifs et essentiels, penser que l'association des idées et des émotions n'explique point tout dans notre machine intellectuelle, espérer qu'une autre division des phénomènes serait plus instructive et plus féconde en conséquences, il n'en est pas moins vrai que presque toutes ses théories particulières sont vraies, et que l'une d'elles au moins, nouvelle autant que solide, est de la plus haute importance : je veux parler de la manière dont il explique notre perception de l'étendue; selon lui, cette percep-
lion a pour éléments primitifs nos sensations musculaires de locomotion. Le germe de la théorie était dans Brown, mais la théorie complète, avec tout le cortège des preuves, est de notre auteur ; on peut dire qu'il Ta mise hors de conteste. Voilà une découverte positive et définitive, qui est en même temps un service de premier ordre. Car, d'une part, elle coupe par la racine toute l'argumentation par laquelle les philosophes critiques, Kant et Schopenhauer, par exemple, essayent de nous persuader que l'étendue n'existe pas; que cette idée est un simple produit de notre structure mentale; que rien en dehors de nous ne correspond à notre idée de l'espace. Et, d'autre part, elle dissipe complètement les ténèbres que les philosophes spiritualistes, Reid et Royer-Gollard, par exemple, amoncelaient à l'origine de nos connaissances, disant qu'entre la sensation et l'étendue on ne peut concevoir rien de commun, que si la première provoque en nous la perception de la seconde, c'est par un mystère impénétrable, qu'en psychologie comme ailleurs il faut admettre l'incompréhensible et finir par la foi.