BAIN
A notre avis, les plus grandes controverses philosophiques peuvent être terminéies de la même façon et par les mêmes moyens; la psychologie y suffit, j'entends la psychologie expérimentale, celle qui laisse de côté comme un vieux bagage inutile la question des forces, facultés, substances spirituelles et autres entités vides, et qui assure chacun de ses pas par le contrôle constant de la physiologie et de la pathologie. La science de l'esprit ne va point sans celle du système nerveux; la science de l'esprit sain ne va point sans celle de l'esprit malade; la Salpêtrière et l'amphithéâtre de vivisection sont des succursales indispensables au cabinet du psychologue; ajoutez-y l'histoire des animaux et des diverses races humaines, par suite l'histoire de l'intelligence et des instincts. L'esprit n'est point une monade isolée, mais la plus haute fleur d'un grand arbre aux milliers de branches ; pour comprendre la fleur, il faut connaître l'arbre. Telle est la méthode contemporaine, la culture nouvelle appliquée au champ si longtemps stérile où l'on ne voyait
126 DERNIKKS ESSAIS.
pousser que des chardons i^colaires ; en con templant dans nos auteurs anglais la première récolte qu'elle donne, on jugera quelles moissons elle peut faire lever.
4 mars 187-1.
Pour parler de George Sand comme il convient, il faudrait un gros volume, une copieuse biographie critique, à la manière anglaise. Non seulement elle est un grand et beau génie, un artiste naturel et supérieur, Tun des premiers écrivains du siècle, mais encore nous avons, pour la connaître et la décrire, des ressources qu'on ne rencontre pas ailleurs. Quand on aura publié quelques volumes de ses lettres, rien ne manquera pour composer une biographie unique, plus complète et plus approfondie que celles de Walter Scott ou de Gœthe. Nulle part on ne pourra mieux appliquer la méthode de Sainte-Beuve, qui, pour comprendre un grand individu, employait la physiologie, notait les liens du sang, observait les parents et les ancêtres. On connaît avec détails le père et la mère de George Sand, et ses grands-parents
jusqu'à la quatrième génération; on a leurs lettres, on sait leur vie intime, on peut suivre, depuis le roi Auguste, le maréchal de Saxe, Mme Dupin, le commandant Dupin, jusqu'à George Sand elle-même, la transmission d'un tempérament original, de facultés particulières qui, exagérées, atténuées, renouvelées ou transformées par des croisements successifs, ont atteint leur plus haut développement et leur plus parfaite harmonie dans le génie final qui les a résumées. Il n'y a pas dans l'histoire littéraire un autre exemple aussi instructif, une collection de matériaux si riche et qui remonte si loin, un cas aussi précieux pour nous renseigner sur l'hérédité psychologique. — Ajoutez que sur George Sand elle-même les renseignements abondent; dans ses Mémoires, bien plus sincères que ceux de Chateaubriand, nous suivons d'année en année toute son enfance, toute son éducation, tous les éléments et accroissements de son caractère et de son talent, l'origine et la fih'ation de ses idées, la formation de ses premiers jugements sur les grands sujets, sur la religion, sur la société.
sur le beau, sur la philosophie. Viennent alors ses romans et son œuvre, plus de cent volumes, dont les plus faibles méritent une étude, car elle n'a jamais écrit pour écrire; même dans une nouvelle de trente pages, elle mettait une pensée; personne n'a plus continuellement, et avec plus de bonne foi, agité les questions graves; elle en était préoccupée jusqu'à en être obsédée, et l'on pourrait, en suivant ses romans, faire d'après eux l'histoire morale et philosophique du siècle. Avec un fond très fixé de croyances et d'aspirations persistantes, elle s'est toujours développée ; elle n'a jamais cessé d'apprendre; parmi les contemporains, elle est presque la seule avec Sainte-Beuve qui, volontairement et de parti pris, se soit renouvelée, ajt élargi son cercle d'idées, et ne se soit pas contentée de réponses une fois faites. Bien mieux, et par le seul progrès d'une intelligence toujours active, elle a passé spontanément des mauvaises réponses aux bonnes. Après une période de révoltes et d'orages, elle est entrée dans Ift voie droite et grande qui est celle de Gœthe et de tous les esprits véritablement bienfaisants.
Par la pratique de la vie et par l'étude des sciences, elle est arrivée au calme, elle a compris et loué le travail, le bon sens, la raison, la société, la famille, le mariage, toutes les choses utiles, salutaires ou nécessaires. Sans rien rabattre de son idéal, elle s'est réconciliée avec le train courant du monde et n'a plus songé qu'à l'améliorer sans le bouleverser. On ferait une belle histoire de cette évolution graduelle et naturelle, sincère et progressive, déterminée tout entière par le seul efifet de l'observation assidue, jointe au travail intérieur d'un esprit loyal et sain. JSn tout cas, il est à souhaiter que son histoire soit la nôtre, et que cette noble intelligence nous redresse par son exemple après nous avoir charmés par ses fictions.
Depuis douze ou quinze ans, son succès était moindre, quoique son talent n'eût pas fléchi ; c'est que la vogue était ailleurs. L'esprit positif et scientifique a gagné la littérature; on veut maintenant une imitation plus exacte des choses, des caractères plus voisins de ceux qu'on rencontre tous les jours, des descriptions prises sur plaœ, et d'une précision absolue, bref une
copie détaillée, littérale et micrographique de la réalité. Le roman est aux mains des successeurs de Balzac, et il ne faut pas s'en plaindre si, avec les minuties et la conscience du maître, les élèves ont les grandes vues d'ensemble, la profondeur d'analyse, la puissance de combi-' naison et la pénétration philosophique qui font de Balzac, comme de Bembrandt, l'un des grands peintres de l'humanité. Mais il y a plusieurs formes de l'art, et l'art de George Sand, fondé sur un principe contraire, est aussi d'espèce supérieure. Beaucoup de ses anciens romans subsistent aussi intacts qu'au premier jour : Maupraty la première moitié de Consuelo^ la Dernière Aldini, Leone Leoni, la Marquise^ Métellay Lavinia, Spiridion, et toute la série de romans champêtres : la Petite Fadette^ le Champiy la Mare au Diable^ les Maîtres Sonneurs^ celui-ci l'un des plus parfaits ; parmi les nouveaux, plusieurs sont de valeur égale : la Filleule, Adriani, Jean de la Roche, Constance Verrier y le Diable aux Champs, Cadio, la Confession d'une jeune fille, le Château des Désertes ; et dans les autres des scènes entières, parfois
un demi- volume. Seulement, pour les goûter, il faut se mettre au point de vue, prendre intérêt à la peinture d'une humanité plus belle et meilleure. Celle-ci est de deux ou trois degrés supérieure à la nôtre; les hommes y ont plus de talent et de génie, les femmes plus de cœur et de dévouement que chez nous; tous parlent mieux et plus éloquemment que nous-mêmes; ils sont encadrés dans un décor plus beau, dans des paysages et des appartements arrangés par des mains d'artiste; c'est un monde idéal, et, pour en maintenir l'illusion, l'écrivain efface, atténue et souvent esquisse un contour général, au lieu de peindre une figure individuelle. Il n'insiste pas sur le détail, il l'indique à peine en passant, il évite d'approfondir; il suit la grande ligne poétique de la passion qu'il plaide ou de la situation qu'il décrit, sans s'arrêter sur les irrégularités qui en rompraient l'harmonie. Cette façon sommaire de peindre est le propre de tout art idéaliste : et s'il en faut reconnaître les inconvénients, on doit en noter les avantages. Sans doute les figures qu'on produit ainsi sont moins corporelles et moins visibles ; elles n'ont
pas la complexité, la profondeur et le relief des choses vivantes; ce ne sont pas, selon le mot de Balzac, « de nouveaux êtres ajoutés à l'état civil » ; on ne parle pas d'elles en conversation comme de personnages que Ton a fréquentés et avec qui Ton est en commerce inlime ; elles n'ont pas cette intensité d'existence qui égale ou même dépasse l'existence réelle, mais elles sont d'un autre monde, plus aérien, plus lumineux, celui du désir et du rêve; et elles ont le degré et le genre de solidité que comporte ce monde supérieur. Là aussi, les choses ont leurs lois, leurs attaches, leurs proportions et leur harmo7 nie; tout s'y tient comme dans une musique.
Jamais l'écrivain n'altère ou n'omet ces liaisons secrètes : chez lui, rien ne détonne; tout est d'accord, les personnages, l'action, le paysage, le style; au bout d'un instant et pendant toute, la durée du livre, on, a le plaisir d'y croire; on est bien dans son monde, on s'y repose de l'autre. On sait gré à l'artiste de l'illusion qu'il nous donne. Ce service est inappréciable, et j'ose dire que, depuis cinquante ans, nul écrivain ne nous l'a si bien rendu.
Un autre mérite soutiendra son œuvre : c'est que tous ses livres ont pour fond une idée générale, une thèse philosophique, religieuse ou morale, un problème de cœur, de conscience ou d'éducation. Sous forme de récits et de dialogues, elle traitait des questions éternelles et composait une situation ou un personnage pour en faire sortir une interrogation et une réponse sur les plus grands intérêts de la vie humaine. Souvent même son roman a pour principe un doute de haute casuistique ou une recherche de psychologie supérieure ; par ce côté de son esprit, elle prend place à côté de Rousseau, son maître, au-dessus des moralistes ordinaires, qui ont formulé leurs observations en axiomes sans savoir, comme elle, les mettre en scène et en action. Non seulement ce sont là de grands sujets, et les seuls qui soient dignes d'occuper toujours l'attention des hommes, mais encore il n'y en a pas de plus dramatiques, car le vrai drame est toujours celui qui se passe au dedans de nous. Les anxiétés d'un esprit qui cherche une croyance iSxe, le passage douloureux d'une foi héréditaire à une conviction personnelle, les
agitations d'un cœur qui ne peut se fixer que par une affection complète, la formation d'un talent, les tentations d'un caractère, et, d'une façon générale, les tâtonnements, les erreurs, les combats et le progrès d'une âme en quête de la justice, ou de l'amour, ou de la vérité, voilà des tragédies qui recommenceront toujours, et dont chacun de nous, dans son for intérieur, a été le témoin en même temps que le héros ou la victime. Elles font la substance des œuvres littéraires qui durent, et c'est ce que nous oublions trop aujourd'hui. 11 faut un thème général, une sorte de lien commun moral qui serve de matière au récit. Quand ce thème philosophique rencontre un personnage capable de le porter jusqu'au bout et de l'exprimer tout entier, le roman est de premier ordre; c'est ainsi que M. Flaubert a fait Madame Bovary, un chefd'œuvre. Mais ordinairement on dédaigne ces abstractions, on les rejette en disant qu'elles ne peuvent conduire qu'à des tirades. Et pourtant ce sont ces abstractions, ces tirades, qui rallieront autour des œuvres de George Sand l'attention permanente et sympathique, lorsque
les copies minutieuses des peintres les plus habiles auront cessé d'être comprises ou ne seront plus que des documents pour les historiens.
Mais, avant tout, ce qui la met hors de pair, c'est le style. Le sien est comme un large fleuve qui coule à pleins bords. Personne, depuis les classiques des deux derniers siècles, n'a eu tant d'éloquence, et cette éloquence n'est jamais déplacée, car elle est le ton propre d'un artiste qui agite des thèses et, de parti pris, donne à tous ses personnages du génie ou du talent. Nulle part on ne rencontre un pareil courant, des plaidoyers plus persuasifs, des dialogues mieux aiuivis, des discussions si entraînantes, des morceaux de soixante lignes prononcés d'une haleine, des crescendo de passion et de logique où le souffle pratoire et enthousiaste ne faiblit pas un seul instant. Tel est aussi le mérite de ses descriptions et de ses récits. Tout coule de source, d'une source regorgeante let profonde, sans trouble, sans heurt, sans intermittences, et roule dans un lit naturel avec la limpidité d'une grande eau vive. Rien de forcé, de voulu,
d'inégal; tout est abondant, spontané et sain. Vers le milieu de sa carrière, elle s'était affranr chie d'un reste de déclamation et ne songeait plus à la phrase; probablement, c'est à ses romans champêtres et à ses études sur le style simple qu'elle doit cette réforme. Du même coup, elle avait découvert un genre exquis et nouveau. Â mon sens, sauf la distance de la prose à la poésie, ses Nouvelles rustiques sont presque égales à VHermann et Dorothée de Gœthe. Pour le style, il est unique, aussi grec que celui de Gœthe, avec cette différence que les vers de Gœthe semblent imités d'Homère et que le récit de George Sand semble inspiré par Xénophon. Que l'on compare les dialogues des Économiques, de la Cyropédie, et ceux de la Petite Fadette ou des Maîtres Sonneurs, et l'on verra les analogies du vocabulaire, de la syntaxe et de la logique. Dans une civilisation comme la nôtre, sous une telle surcharge d'abstractions et de théories, au milieu d'une littérature si compliquée et si composite, cette création, cette rénovation de la langue primitive, est un tour de force presque
sans exemple, et, dans l'œuvre immense de George Sand, aucune œuvre ne donne une idée si haute de l'originalité de son génie et de la flexibilité de son esprit.
2 juillet 1876.
Discours de réception prononcé a l'Académie Française
LE 15 janvier 1880.
Messieurs,
Vous m'avez donné à retracer la vie d'un homme qui a fait beaucoup de portraits historiques; je n'ai qu'à suivre son exemple. 11 aimait les détails précis, les textes authentiques, l'histoire vraie, et il avait raison : aujourd'hui la simple vérité suffira pour le louer.
M. Louis de Loménie était issu d'une famille noble et peu riche, établie depuis plusieurs siècles à Faye, près de Limoges. Selon l'ancien usage, les aines restaient au logis et, de père en fils, se transmettaient le petit domaine; les
cadets allaient au loin chercher fortune. Au commencement du xvif siècle, l'un de ceux-ci, François de Loménie, fut évêque de Marseille, et son neveu, qu'il avait emmené avec lui, fit souche en Provence. Cinquante ans plus tôt, à Paris, un autre, Martial, tué dans la Saint-Barthélemv, avait fondé la maison des Loménie de Brienne. De cette branche naquirent le cardinal de Loménie, premier ministre sous Louis XVI, et son frère, le comte de Brienne, ministre de la guerre, bienfaiteur de sa province, dont trente villages vinrent demander la grâce à la Convention. Celui-ci, n'ayant pas d'enfants, avait cherché des fils adoptifs dans sa famille de Provence et dans sa famille du Limousin; la première offrait trois jeunes gens presque élevés, militaires ou marins ; ils furent choisis, et il leur en coûta cher, car ils furent guillotinés tous les trois, le même jour que Madame Elisabeth. — Dans la modeste maison du Limousin, on se racontait ces tragédies et aussi ces grandeurs; on se souvenait volontiers d'avoir « cousine » avec une famille historique. Ce souvenir dura dans M. de Loménie, non pas étalé ou même visible.
mais enfoui, intime, et d'autant plus efficace. Il y a là un trait de caractère, et je ne -crains pas de le marquer. Dans une âme Vulgaire, un pareil sentiment n'eût fait que multiplier les prétentions et enfler la vanité; chez M. de I^ioménie, il a trempé la volonté et affiné la conscience. Un cœur noble se dit que noblesse oblige : par suite il s'interdit beaucoup de complaisances qu'un autre se croirait permises, et il se commande beaucoup d'efforts dont un autre se croirait dispensé.
Entre la qualité et la condition de la famille, le contraste était grand. Rien de moins seigneurial que la vie d'un gentilhomme campagnard au commencement de notre siècle, surtout dans les provinces reculées, et le Limousin était alors une des provinces les plus arriérées de la France. M. de Loménie nous a décrit, en témoin oculaire*, ces bourgades qui n'étaient guère que de grands villages : des rues tortueuses, étroites, pavées de petits cailloux pointus, entrecoupées de cloaques ; sur la voie publique, des enfants dé-
1. Galerie des contemporaiiHj t. VIII, biographie de Dupuytren.
guenilles, pieds nus dans la boue argileuse, des porcs indisciplinés qui cherchent leur pâture; toute la malpropreté et toute la monotonie des habitudes rurales; nulle réunion, sauf le jour du marché; ce jour-là, les paysans étalant avec orgueil leurs deux objets de luxe, une paire de souliers et un vaste parapluie de cotonnade bleue; sur la place, quatre ou cinq oisifs qui vaguent d'un pas lent, des avocats en sabots et en casquette, un vieux journal à la main; de loin en loin, pour toute diversion, un passage de troupes, apparition grandiose qui appelle sur le pas des portes les hommes en grands chapeaux et les femmes en bonnets plats. — Quelques-uns de ces bourgs, anciens chefs-lieux de bailliage, avaient été de petites capitales rustiques, et conservaient une aristocratie locale. A Saint- Yrieix, où naquit M. de Loménie, au bout de la longue rue presque unique, les vieilles familles s'étaient groupées sur une éminence, autour d'un quinconce d'arbres : selon un mot significatif, ils étaient les gens du haut. Mais leurs maisons, pour être plus antiques, n'étaient guère plus ornées ni plus commodes. — Nous
avons tous connu, dans notre enfance, des intérieurs semblables ; il y a soixante ans, dans la petite noblesse, comme dans la bourgeoisie moyenne, les besoins étaient bornés et la vie sobre. On ne s'inquiétait ni d'élégance ni de confortable; on était dur aux intempéries, on n'avait point de curiosités; on ne songeait pas à voyager; le corps, moins délicat, ne redoutait pas le malaise ; l'esprit, moins exigeant, n'éprouvait pas l'ennui. Une famille entière vivait avec cent louis par an, quelquefois avec cinquante. On se contentait d'une servante unique, payée trois francs par mois, en sabots, qui ne parlait que patois, mais qui épousait les intérêts de ses maîtres et restait sous leur toit jusqu'à sa mort. Il y avait un salon, dont les fauteuils avaient été rajeunis au moyen d'une vieille robe de noces ; mais il ne s'ouvrait qu'aux jours d'apparat, et la pièce la plus habitée était la cuisine. C'est là que l'on mangeait, qu'on se tenait à l'ordinaire, et que tous les soirs, sans s'apercevoir de la fumée, la dame, avec sa servante, fabriquait ou entretenait tout le linge de la maison, à la lumière d'une seule chandelle que faisait va-
ciller le vent de la porte. — Si simple que fût cette vie, le père de M. de Loménie la trouvait encore trop apprêtée et trop mondaine : il avait gardé les instincts militaires et ruraux de sa race. « La noblesse campagnarde d'autrefois, dit le marquis de Mirabeau, dormait sur de vieux fauteuils ou grabats, montait à cheval, allait à la chasse de grand matin, se rassemblait à la Saint-Hubert et ne se quittait qu'après l'octave de la Saint-Martin.... Elle menait une vie gaie et dure, volontairement, coûtait peu de chose à l'État et lui produisait plus par sa résidence et son fumier que nous ne lui valons aujourd'hui par notre goût, nos recherches et nos vapeurs, 'a Tel était le vieux gentilhomme, énergique, indépendant, porté par toutes les habitudes de son corps et de son cœur vers les exercices, les rudesses et la liberté des camps et des champs. Volontaire en 1792, il avait été soldat pendant dix ans, puis, quittant le service, pendant douze autres années il avait lui-même exploité isà métairie. A présent, transplanté dans la ville par son mariage, il y était désœuvré, il s'y trouvait à l'étroit et caplif, il devenait taciturne et
M. LOUIS DE LOMÉNIE. 14îx
sombre, et ne reprenait un peu de gaieté qu'à cheval, avec son fils, en pleine campagne et au grand air.
Un monde comme celui-ci, étroit et rustique, ne convenait guère à un jeune homme de goûts délicats ; mais, pour en sortir, il fallait faire acte de volonté. Ce sont de pareils actes, répétés et soutenus dès la première adolescence, qui décident des talents et des destinées. — Un oncle de M. de Loménie, officier dans la garde royale, obtint pour lui une demi-bourse au collège d'Avignon. C'était bien loin : la diligence mettait alors quatre jours et quatre nuits à faire le voyage. Le déchirement est grand, lorsque, pour la première fois, on quitte la maison maternelle; il n'y en a peut-être point de plus pénible, et, pour cet enfant, il était pire que pour un autre, car il savait qu'il ne reviendrait pas avant quatre ans. La cinquième année, après^ les vacances, le matin du départ, sa douleur fut si
vive, que sa mère, toute ferme qu'elle fût, se
troubla et voulut le garder. Mais son application et ses succès lui avaient valu, au lieu d'une demibourse, une bourse entière, et il était déjà homme, c'est-à-dire décidé à se suffire et capable de se maîtriser. « Non, mère, dit-il, donnez-moi mes habits, il faut que je m'en aille. » — Les études faites et les grades obtenus, il restait à trouver une carrière. Nous disons alors aux jeunes gens que le monde est tout grand ouvert devant eux ; la vérité est qu'ils doivent se l'ouvrir, de leurs propres mains, avec efforts. C'est le moment critique : on est tenu de choisir une voie et pour toute la vie; mais comment choisir entre tant de voies, quand on n'en a essayé aucune? Ordinairement on prend au hasard ou l'on se laisse pousser. Seule la vocation vraie est un guide sûr; encore a-t-elle besoin de temps pour se connaître et de tâtonnements pour se diriger. — M. de Loménie passa quatre ou cinq années, d'abord chez son père, puis à Orléans chez son oncle, puis à Paris, où il fit son droit. On aurait voulu qu'il revînt avocat pour exercer dans sa petite ville ; mais il avait connu par expérience les mœurs
M. LOUIS DE LOMÉXIE. Ikl
insipides ou tracassières de la province, et cette routine, demi-contentieuse, demi-végétative, lui faisait horreur. Avant tout, il aimait l'indépendance et rétude, et, dans sa chambre garnie de la rue Saint-Jacques, il jouissait pleinement de ces deux biens. « Paris, écrivait-il*, est un séjour délicieux pour toute âme qui pense, pour toute âme qui comprend que boire, manger et dormir ne sont pas le seul but pour lequel la Providence nous a placés sur la terre.... Son grand charme est dans cette facilité d'isolement, dans ce calme, ce recueillement qu'on peut y trouver au milieu du tumulte.... Une visite tous les quinze jours est plus que suffisante pour entretenir les relations.... 11 m'arrive quelquefois de rester toute la journée sans adresser la parole à un être humain, sauf quelque bonjour ou bonsoir échangé en passant, avec un camarade aussi affairé que moi. » — Il faisait de vastes lectures, il achevait d'apprendre l'anglais et l'allemand, il traduisait V Histoire du droit de succession de Gans, il insérait dans un journal