‹ Derniers ossais de critique et d'histoireChapitre 8 sur 11 · Lettres du 1) janvier et du 8 mai · texte numérisé non relu

Lettres du 1) janvier et du 8 mai

son premier article sur Gœthe, il apercevait l'envers et le dessous de la vie littéraire, il découvrait combien il est difficile d'être à la fois homme de lettres et indépendant. A aucun prix, il ne voulait écrire par ordre et dans un sens donné : les complaisances répugnaient à sa fierté. A aucun prix, il ne voulait se mettre en scène et attrouper la foule autour de son nom; l'éclat bruyant répugnait à sa réserve. Ayant entrepris la Galerie des contemporains illustres, il décida que l'œuvre serait toute à lui et qu'elle serait anonyme. La première livraison parut en 1840; il était son propre éditeur, et, avec une exagération un peu ironique, il signait : Un homme de rien.

L'entreprise était périlleuse : à vingt-quatre ans, inconnu, sans amis, sans fortune, avec quelques centaines de francs pour avances, composer et publier à ses frais dix volumes, cent huit biographies, décrire clairement et juger pertinemment des œuvres et des actions de toute espèce, vies de militaires, de diplomates et de ministres, de sculpteurs, de peintres et de musiciens, de chimistes, de physiciens et de

naturalistes, de poètes et de philosophes, d'utopistes et de conquérants^ en France, en Angleterre, en Allemagne, en Russie, en Belgique, en Italie, en Espagne, en Grèce et jusqu'en Orient, exposer l'état des affaires, de l'art et de la science, en chaque pays et à chaque époque, afin d'expliquer les actes du politique, les créations de l'artiste et les découvertes du savant : pour s'imposer et porter ce fardeau, il fallait, avec la témérité qui ne messied pas à la jeunesse, une énergie et une persévérance dont peu de jeunes gens et même d'hommes faits sont capables. « On n'a pas idée d'une vie comme la mienne, écrivait M. de Loménie à sa mère*. Votre fils ne quitte pas son éternelle robe de chambre et ses éternelles pantoufles. Imaginez un homme qui passe sa journée à lire plusieurs livres pour en composer d'autres, et qui fait ce métier, assis sur son fauteuil, la poitrine penchée sur son bureau, depuis le l*^"" janvier jusqu'au 31 décembre. Voilà ma vie; je ne quitte pas mon cabinet une fois en

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