‹ Derniers portraits littérairesChapitre 12 sur 60 · LB GHEVALIEB DE MERE · texte numérisé non relu

LB GHEVALIEB DE MERE

droits, le chevalier ne sait sans doute pas la recette aussi bien que les Granunont, les Hamilton> ces voluptueux rompus à Fart de plaire. Lui qui nous parle si souvent de Pétrone et de César, ces honnêtes gens de l'antiquité, il ne s'est peut-être jamais posé, dans toute sa portée morale, la question délicate et périlleuse : <c A quel prix le goût se perfectionne-t-il? et quel mélange secret le mûrit le mieux? p Mais, dans sa méthode plus honnête et moins hasardée, il sait trouver de bons conseils. Avec les femmes il recommande les procédés qui servent à montrer l'esprit tout en favorisant le sentiment. Il a remarqué que celles qui ont le plus d'esprit, dit-il, préfèrent à trop d'éclat et à trop d'empressement je ne sais quoi de plus retenu. Selon lui, on est trop prompt à leur jeter son cœur à la tête, et on leur en dit plus d'abord que la vraisemblance ne leur permet d'en croire, et bien souvent qu'elles n'en veulent : « On ne leur donne pas le loisir de pouvoir souhaiter qu'on les aime, et de goûter une certaine douceur qui ne se trouve que dans le progrès de l'amour. Il faut longtemps jouir de ce plaisir-là pour aimer toujours, car on ne se plail guère à recevoir ce qu'on n'a pas beaucoup désiré, et quand on l'a de la sorte, on s'accoutume à le négliger, et d'ordinaire on n'en revient plus. » Pour le coup, on reconnaît assez bien, ce me semble, le maître de M°*« de Mainlenon ; et qui donc sut mettre en pratique, comme elle, cet art de douce et puissante lenteur?

Le chevalier sait bien Tanliquité latine et grecque; il en parle très-volontiers, d'une manière qui nous parait bien d'abord un peu étrange, car il l'accommode, bon gré mal gré, à ses façons modernes ; pourtant il y a de quoi profiter à l'entendre. Comme il cherche partout des honnêtes gens, i) s'est avisé de découvrir que le premier en date était Ulysse : <i II connoissoit le monde, comme Homère en parle, dit-il ; mais je crois qu'il n'avoit que bien peu de lecture. » Puis vient Alcibiade, autre honnête homme selon Platon. On est tout étonné de le voir prendre sérieusement à partie Alexandre, et le mo-

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ligéner en doux ou trois circonstances, comme civil et galant hors- de propos (1) ; il essaie tout aussitôt de se justifier de Téfrange idée : « Que si Ton m*allègue que o*étoit la iûenséancè de ce temps-là, ce n'est rien à dire ; les grâces d*un siècle tout eellee de tous les temps^ On s*y oonnoiscoit s^ors à peu près comme aujourd'hui, tantôt plus^ tantôt moins, selon les cours 6t les personnes; car le monde ne va ni ne vient, el ne fiât que tourner, v L'erreur du chevalier se saisit bien nettement dans ce passage. Oui, le monde ne fait que tourner, mais les gr&ces, et surtout les bienséances, restent-elles les mêmes? Voilà ce qui ne saurait se soutenir, à moîtis d'ôtre entiohé; et, s'il est de certaines grâces naturelles et vraies qni, après des éclipses de goût, se maintiennent éternellemem belles et restent jeunes toujours^ sont-ce de ces grâces comme il l'eâ* tend, lui le bel-esprit et le ra£G[né?

Le chevalier, je le répète, était fort instruit i il avait pré^ sent à la pensée « sans doute, ce mot d'Hérodote : « U y a longtemps que les hommes ont trouvé ce qui est bteni et ce qu'il importe de savoir. » Il avait assez d'étendue et de saga«cité d*esprit pour deviner, chez ces hommes de l'antiquité, ceux qui réalisaient en eux quelque chose de l'idée subtile qu'il se faisait. En un sens, Pétrone et César lui paraissaiont avec raison de vrais honnêtes gens, et ce Méuon le Thessalien, dont parle Xénophon dans sa Retraite, personnage qui avait tous les vices, surtout la fausseté, qui croyait exactement que la parole a été donnée pour déguiser sa pensée, même entre amis, et qui regardait tout net les gens vrais comme des êtres sans éducation f^) ^ ce If énon û avancé en

(1) Dé manie pour Sciplon, de qai 11 a dit : « Je trodYe Seipiftft si fet^maliste et si tenda, que Je ne TeuMe pas dierché poar ob hoamM éé beane compagnie. » {OEuvre$ posthumest page 68.) Et sar Virgile, fui écrivoU plus en poète qu'en galant homme, voir la lettre 22* à Coetar.

(2) Tûv aTTXi^iuTttv : la noble chose que les Grecs appelaient irat^tCc, et dont ils étaient si flërs, est bled eti efl^t ce qui constituait eliet eiai VhoHnêiê hemme^ pour parler le style de notre sujet*

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mmtm lui eftt paru un faux honnête homme et un roué de 06 temps-là. Mais le travers était de vouloir suivre dans 4e détail ce qui ne se laissait entrevoir que dans un aperçu rapide. Le chevalier, en vieillissant et en devenant plus vertueux, faisait subir à sou idée d'honnête homme une métamorphose graduelle qui le menait jusqu'à y comprendre tous )è6 sages, Platon, Pythagore lui-même. A force d'y voir je ne sais quelle puissance de charmer et d'adoucir les cœurs ftrottches , peu s'en faut qu'il n'y ail fait entrer Orphée. Il était tombé évidemment dans la confusion.

n n*y était pas encore , quand il parlait de Pétrone et de Cé^r, et quolqull y ait dans le ton dont il disserte de ces fameux ftomains un faux air de Clélie, il s'y trouve une connaissance incontestable du fond des choses et du caractère des personnages. Sur César, il sait très-bien accueillir par un éclat de rire un des faiseurs de romans d'alors qui , pour se venger de ce que le conquérant avait appelé les Gaulois des. fearhares^ n'avait pas craint de décider que César était peu emnHefi Pour loi, il le juge assez au vrai, surtout son style, dont il marque ainsi la physionomie :

• On sèftt sbn mérite et da grandeur aux plus petites choses qall dit , non pas à parler pompeasement, au contraire sa manière est fimp]« et sans parure, mais à je ne sais quoi de pur et de noble qui vleot de )a bonne nourriture (1) et de la hauteur du génie. Ces maîtres do monde , qui sont comme an-dessus de la fortune , ne regardent qu'lndiftéremment la plupart des choses que nous admirons, et| parce ^'iU en sent pea touchés , ils n'en parlent que négligenmient. Dans an endrett où il raconte qu'il y eut deux on trois de ses légions qui furent quelque temps en désordre , combattant contre celles de Pompée : On croit, dit«41, que c*étoit fait de César, si Pompée eût su vaincre. Cette vietoire eût décidé de l'empire romain. Et voilà bien pe« de meft , et bien simples pour une si grande chose. '^ César

(1) iVotfrrfevr* ponr éducation.

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étoit né avec deux passions violentes : la gloire et Tamoar^ qui Tentraînoient comme deux torrents (l)*** *

Quant à Pétrone, il était fort à la mode en ce moment. Les Saint-Évremond , les Ninon , les Saint-Pavin , les Mitton (2), tous gens aimables et de plaisir^ avec qui correspond le chevalier, raffolaient du voluptueux Romain. Lui-même, en son bon temps, le chevalier était de cette secte ; il en était à sa manière, épicurien un peu formaliste et compassé, rédigeant le code d'Aristippe plutôt que de s'y laisser doucement aller. On entrevoit dans ses Lettres tout un groupe plus naturel que lui, plus hardi et plus libre, toute une délicieuse bande qui précède en date et qui présage le groupe des Du Deffand, des Hénault et des Dcsalleurs, de ces contemporains de la jeunesse de Voltaire. Sous les airs réguliers du grand règne, si Ton sait y lire et pénétrer, que de petites coteries ininter-

(1) Sixième Conversation avec le maréchal de Clérembaut. C'est de ces Conversations que j'ai tiré le plus grand nombre de mes citations, et aussi du premier des traités posthumes, qui a pour titre : de ia vraie Honnêteté,

(2) Mitton ne se connaît bien que dans les Lettres de M. de Méré : c*est là qu'on apprend que cet épicurien insouciant avait écrit quelques pages sur l'Honnêteté qui se sont trouvées comprises dans les Œuvres mêlées de Saint-Évremond : « Vous savez dire des choses^ lui écrit M. de Méré, et vous devez être persuadé qu'il n'y a rien de si rare. Vous souvenezvous que Mn>e la marquise de Sablé nous dit qu'elle n'en trouvoit que dans Montaigne et dans Voiture, et qu'elle n'cstimoit que cela? Je m'assure que, si vous l'eussiez souvent vue, ou qu'elle eût eu de vos écrits, elle vous eût ajouté à ces deux excellents génies. » — Pascal avait fort connu Mitton, et, dans les ébauches de ses Pensées^ il le nomme par moments et le prend à partie, quand il songe au type du libertin qu'il veut réfuter : « Le moi est haïssable. Vous , Mitton , le couvres ; vous ne l'ôtez pas pour cela. . . » En effet , selon Mitton , « pour se rendre heureux avec moins de peine, et pour l'être avec sûreté sans craindre d'être troublé dans son bonheur, il faut faire en sorte que les autres le soient avec nous ; » car alors tous obstacles sont levés, et tout le monde nous prête la main. « C'est ce ménagement de bonheur pour nous et pour les autres que l'on doit appeler honnêteté, qui n'est, à le bien prendre, que Camour-propre bien réglé. • C'est à cela que Pascal semble répondre directement dans son apostrophe à l'aimable égoïste.

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rompues, du xvi« siècle jusqu'au xviii*, qui ont eu ainsi pour patron Rabelais ou Pétrone !

Dans une lettre à la duchesse de Lesdiguières, qui était son héroïne tout comme le maréchal de Glérembaut est son héros , le chevalier traduit la Matrone d'Éphèse qui amusera aussi la plume de Saint-Évremond. En traduisant Pétrone, et dans de certains détails de mœurs qui précèdent le récit de Taventure , le chevalier l'arrange un peu : « Je le mets dans notre langue, dit-il, non pas toujours comme il est dans l'original , mais comme je crois qu'il y devroit être. » Il se trouve ainsi que Pétrone ne nous parle que de l'aimable Phryné et de Climène, au lieu de nous parler d'autre chose; mais ce n'est pas là un grave reproche que nous adresserons au chevalier; sa traduction du morceau est des plus agréables à lire en elle-même, et se peut dire dans tous les cas une beUe infidèle,

Pétrone, livre charmant et terrible par tout ce qu'il soulève^ de pensées et de doute dans une âme saine ! Ce Satyricon est bien l'œuvre d'un démon. Que la composition y soit absente, que l'intention générale reste énigmatique, eh ! qu'importe ? chaque morceau en est exquis, chaque détail suffît pour engager. Je ne me flatte pas d'avoir rompu toute l'enveloppe, et je n'y ai pas visé le moins du monde ; j'ai lu, j'ai glissé, et il m'a suffi de cet à-peu-près facile pour apprécier du moins, au milieu de tout ce qui m'échappait, la façon de dire vite et bien, la touche légère, l'élégante familiarité, celte nouveauté qui n'est pas tirée de trop loin et qui rencontre aisément ce qu'elle cherche {curiosa félicitas, comme Pétrone lui-même a dit d'Horace) ; en un mot , ce cachet qui a caractérisé de tout temps les écrivains maîtres en l'art de plaire. Quelques narrations, parmi lesquelles se détache le conte de cette A/atrane tant célébrée, sont des pièces accompUes, et les vers que l'auteur s'est passé la fantaisie d'insérer à travei^ sa prose, à la différence de ce qu'offrent en français ces sortes de mélanges, ont une solidité et un brillant qui en font do

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vraies perles enchâssées. Pourtant cette jouissance du goùi laisse après elle une impression inquiétante et soulève dans l'esprit un prc^lème qui lui pèse. Que le goût ne soit pas la même chose que la morale, nous le savons à merveille ;lnai8 est-il possible qu'il s'en sépare à ce point, et qcre la perfeotion de Fun se rencontre dans la ruine et la perversion de l'autre? Quoi! se peut-il? Combien de corruption pour cette perfection! combien de fumier pour cette fleur! De quels ^ments es^dla donc pétrie cette grâce suprême et dernière qui n'a qu'un point et un moment? Car cette déhcatesse-tà, qui est celle de la fin, ressemble, on Ta dit, à ces viandes élites qui ne sauraient attendre un inslMit de pliis. Disons vite qci'H est trtr cerlai»fafkt primitif et sain, né du cœur et de la nature, plus rude parfois, mais tout généreui, et dont la franche saveur répare et ne s'épuise pas. Il y a Lucrèce enfin tout à Topposé de Pétrone ; il y en a quelqtied aalreg encore dans l'intervalle, et Ton n'est pas absolument tenu de choisir entre rhistorien d'Encolpe et le vertueux acadé* micien Thomas.

Il y avait, si j'ose dire, un peu de ce dernier dans 11. de Méré. J'ai UàX assez voir qti'il n'a jamais su triompher de sa roideur. Si Pétrone et le chevalier de Grammont étaient les deux héros de Saint^Êvremond, Pétrone et le maréchal de Glérembaut étaient ceux de notre chevalier, et, si habile de conduite que pût être ce maréchal au parler iiègue (I), je le soupçonne sans injure d'avoir été un modèle un peu moins ravissant que le beau-frère d'Hamilton. Pour les idées aussi tâen que pour les agrém^its, le chevalier peut bien n'être

(1) Sorte maréchal de Glérembaut (Palluau), plus adroit courtisan que grand gnerrief , on peut voir les Mémoires de M<>» de Mottivifle, ^i man 1649. -^ ia craindrais pourtant de ne pas donner une idée assaa faTOfap ble du maréchal, si je n'indiquais un passage de Saint-Ëvremood dans un très-agréable morceau sur la Retraite, et encore dans la Conversation avec le due de CùndùU, Ninon paraît aussi atolr fait grand cas de Tetprit du maréchal. U^ Gornucl parlait de lui plut légèrement.

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{««ftis ftlté nu delà â*une oertàine «amoe et n^ardr t»6!ni pereé la gtace, même «n bit d*épie«réi6iDe. Je n'en voudrais qu'une petite preuve que je jette à l*avaiiee ici. Les anciens avaient remarqué que de toutes les écoles de philosophie on passait dans ô^le d'Épicure, mais qu*une fois dans celle-ci on 7 restait et qu'on ne passait point à d'autres. Cela est encore vrai, même des modernes; les vrais épicuriens, ceux qui sont allés une fois au fond , m*ont bien Tair de vivre tels jusqu'au bout et de mourir tels, sauf les convenances. Or le chevalier vieillissant se convertit tout de bon, et ce ne fut pas, comme La Rochefoucauld , à Textrémité, et pour. pUre une fin; il suffît de lire les écrits de ses dernières années pour voir quel bizarre amalj^me se faisait, dans son esprit, de son ancien jai^oo ù'honnéte homme avec j^s nouveaux sentiments de dévot» J'en conclus qu*jil oa fut Jamais à fond deiaaecia de La Rochefoucauld , de5aint^£yremand et de Ninon. Le seul ouvrage da M. 4e Aléré qui vaille aujourd'hui la peine qu'on s'y arrête avec détail, oe asxûi ses Lettrée ; Von en pournii imr un eeiAaia nonbre de fiiog4iUères el d'iatéressaolea. J'«i do&aepai trois ici. Ia première eat l0agtt«; mais, je ne sais si je m'aiiuse, elle me parait charaiiafite, ^ elle a sembié telle à de bons juges sur qui je l'ai eœa]Fée.<rest tout ua petit roman finement touché, tendre et disopet, un tableau peint de couleurs du temps, qui , à demi passées, font sourire et plaisent enoore. Le chevalier écrit à la duchesse de Lesdiguières sur son st^et favori, sur les mahres en fait d'usage et d'agréments. Mais où les trouver ces maîtres ac-comiHis?lls sont souvent si libertins qu*ils échappent et qu'on ne les a pas comme on veut :

« Le meilleur expédient, poursuit-il, pour appjrendre une chose en peu de temps et sans maître, c'est de s'imaginer qu'on n'a que cette seule voie pour obtenir ce qu'on souhaUe le plus. Les violents désira sont industrieux, et c'est ce qu'on dit que | lorsqu'on aime j on aq trouve rien d'impossible*

108 • DÏBTfîERS PORTftAITS.

« Uft de Mêë amis, fort galant homme, m'ëtànt nn Jour venu voir, lisoit je ne sais quoi que j*avoi8 écrit ; il le lisoit d'ane manière qne J'en fus charmé, quoique je n'eusse jamais eu de plaisir à le lire. Je lui demandai comment il avoit acquis cette science. — « Ha ! me répondît mon ami avec un profond soupir, de quoi m'allez-vous parler ? En reyenant de Rome, je passai par une ville de France ; c'étoit sur la un de mai , et le soir , prenant le frais dans un jardin où les dames se promenoient, j'en vis une qui me blessa dans la foule, sans dessein de me nuire, car elle ne m'avoit pas regardé , et je ne lui aTois pu dire un seul mot. Cependant j'en devins, en moins de deux heures, si ardemment amoureux, que je fus toute la nuit sans dormir. Son visage et sa taille, son air à marcher et sa mine enjouée avec un sourire flatteur me repassoient devant les yeux, et ses paroles m'avoient tant plu qu'il me sembloit que je l'entendois encore discourir, et j'en étois enchanté, de sorte que, le lendemain, je la cherchoia partout ; et, conune je m'en informels, j'appris qu'il y avoit peu de temps qu'elle étoit mariée , et que, dès le matin, elle étoit partie pour retourner dans une maison de campagne, et que cette maison étoit dans un désert. Je sus aussi que son mari étoit inaccessible aux gens du monde, qu'il ne songeoit qu'à son ménage et qu'à goûter le repos et les douceurs de la retraite. Je ne cherchois que des personnes qui me pussent parler d'elle , et j'en trouvois assez , parce que tout le monde l'aimoit; et tant de choses qu'on m'en disoit augmentoient le désir que j'avois de la revoir et m'en ôtoient l'espérance. J'étois bien triste , et je ne savois par où me consoler ; car de l'ôter de mon cœur, cela me sembloit impossible; et, quoique le peu d'apparence de pouvoir passer ma vie auprès d'elle m'eût désespéré , je me plai* sois trop à m'en souvenir pour essayer de l'oublier.

« La maison où demeuroit cette dame étoit au milieu d'une grande forêt, et située entre deux collines par où passe une petite rivière dont l'eau est aussi claire et aussi pure que celle d'une source vive; et ce qui la rend bien considérable, c'est que cette dame s'y est quelquefois baignée. La ville où j'étois est à cinq lieues de cette maison, et j'allois souvent rôder de ce côté-ià, non pas en espérance de voir cette aimable personne ; mais, comme je ne me sentois malheureux que par son absence, il me sembloit que plus je m'approchois du lieu

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oè elle étoit, moins j'étois à plaindre. Voilà, disoie-je, Tendioit qui possède tout ce qui m'est cher au monde» et le seul qui m'est défendu I Plus ]e la considérols, plus j'étois vivement touché , et je ne pouYois m'en éloigner sans redoubler mes soupirs et mes plaintes. Hélas ! disois-je en soupirant, que ses domestiques sont heureux qui peuvent la regarder et lui parler 1 mais n'en pourrois-je pas être en me déguisant? Je ne puis vivre en Tétat où je suis, et je n'ai plus à garder ni mesure , ni bienséance. — Je savois que son mari avoit deux enfants encore jeunes , d'une première femme , et je m'allai mettre dans l'esprit de feindre que j'étois de ces précepteurs libertins qui courent le monde. Un jour que je n'en pouvois plus, un de mes gens, qui m'avoit suivi> m'avertit que la nuit s'approchoit et qu'il n'y aToit point de lune ; je m'arrêtai dans un village à l'entrée de la forêt» et là, parce que cet homme étoit secret et fidèle , je lui conmiuniquai mon dessein qui l'étonna ; mais il fallut m'obéir. Je le fis partir tout à l'heure avec ordre de ce qu'il avoit à faire, d'envoyer mon équipage chez moi, de dire que j'avois pris une autre route , et de m'apporter on habit conmie je le voulois (c' étoit lui qui m'habilloit), et je lui recommandai surtout de ne pas tarder.

« Je fus en ce lieu deux jours dans une grande impatience de commencer le rôle que j'allois jouer. Enfin mon honune revint sur le midi, et tout aussitôt je montai à cheval et perçai dans la forêt pour changer d'habit. J'avançois insensiblement du côté de la maison, et. D'en étant plus qu'à deux mille pas , je descendis de cheval dans Qoe touffe d'arbres fort épaisse, et je fus longtemps à m'ajuster : car» eiicore que je me voulusse déguiser , je songeois beaucoup plus à prendre l'air et la mine d'un honnête homme. Quand je me fus mis le plus décemment que je pus, mon homme, prenant mon cheval, se retira du côté de la ville , et je demeurai seul avec un petit sac de bardes que je portai sous mon bras jusqu'à une ferme proche de la maison, et je priai la fermière de me le garder. Après , j'entrai dans la cour où il y avoit trois ou quatre dogues qui se vouloient déchaîner. Le maître vint à ce bruit , et je le saluai. C'étoit un homme a?ancé en âge, fort timide et d'une foible constitution ; mais il aimoit à se faire craindre ; et parce qu'il avoit cru que ces dogues m'avoient épouvanté , il me dit qu'il seroit bien dangereux de se promener la

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nuit antanr de ches lui -, et me faisant entrer dans une salle, !1 me demanda ce que je cfaerchois : Je suis, lui dis-je, un homme de lettres qui me mêle dlnstruire les jeunes gens. — Vous êtes propre et leste, r^rit-il ; mais D'aTez-vous ni bonnet ni chemise, et marchez-vOus conune cela sans bardes P — Je lui répondis que j'avois laissé mon paquet chez une femme proche du chÀtean , pour me présenter plus respectueusement et pour offrir mon senrice de meilleure grâce. — C'est bien fait, me dit-41 , et je me doute que tous savez chanter et fitîre quelques méchants vers. Tous vos confrères se mêlent de Tnn et de Tautre ; œ sont des vagabonds qui ne vont de çà, de là, que pour apporter du scandale et séduire quelque innocente, et quand on les pense tenir, ils ne manquent jamais de faire un trou à la nuit. -— Je lui repartis que j'étois d'un esprit plus modéré, que j'avois passé deux ans et demi chez un gentilhomme de Normandie à élever ses enfants, et que je ne les avois point quittés qu'ils ne fussent bons latins et bons philosophes; du reste, qu'il n'avoit pas besoin d'un autre que de moi pour apprendre à messieurs ses enfants à faire des armes ni à danser, ^e je savois tous les exercices, parce que j'avois été cinq ans à Rome auprès d'un jeune homme de qualité qui m'aimoit et me faisoit instruire par ses maîtres ; -«et pour lui montrer mon adresse , je me mis en garde avec une canne que j'avois ,- j'allongeois et parois , j'avançois et reenlols en maître, et puis , ayant quitté ma canne, je fis quelques pas forts de ballet et plusieurs caprioles qui le réjouirent ; mais ce qui lui plut encore, je ne fus pas difficile pour mes appointements.

« 11 m'ordonna de me reposer, et monta dans l'appartement de madame pour lui raconter cette aventure. Elle m'envoya quérir tout aussitôt, et cette nouvelle, quoique je n'en dusse pas être surpris, m'ôta presque la respiration. Je ne pouvois vivre en l'absence de cette aimable personne, et je ne l'osois aborder ; j'avois tant d'amour et de joie, tant de respect et de crainte, que quand je me voulus lever, il me prit un tremblement comme d'un accès de fièvre. Enfin, m'étant remis le mieux que je pus, j'entrai dans un cabinet fort propre où Je fis la révérence à la plus belle femme qu'on ait jamais vue ; je me baissai avec beaucoup de respect pour lui baiser la robe, mais elle m'en empêcha et me voulut bien saluer aussi civilement

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^ae 8i ]e n'acmse pas été déguisé. Elle tenoit nti livre à* À strié entre ses mains, et sur ses genoux la Jérusalem du Tasse (1), car elle savoit parfaitement la langue italienne, et faisoit cas de ces deux livres comme une personne de bon goût, de sorte qu'elle aimoit à s'en entretenir, et môme à les ouïr lire d'un ton agréable. Je m'en aperçus bien vite, parce qn'en s'informant de ce que je savois, elle me demanda si je savois lire ; et comme son mari tronvoit cette question fort plaisante de s'enquérir d'un docteur s'il savoit lire, et qu'il en rioit à ne s'en pouvoir apaiser : Il y a, dit -elle, plus de mystère à lire qu'on ne pense ; — et cela me fit bien connoître qu'elle s'y plaisoit et qu'elle avoit le sentiment délicat. Aussi, pour dire le vrai, e'étoit le principal divertissement qu'elle pût avoir dans une si grande solitude.

« On le vint avertir qu'on avoit servi à souper, et monsienr me fit mettre auprès de ses enfants et me dit qu'il souhaiteroit bien de les voir savants, mais de la science du monde plutôt que de celle des docteurs. — Autrefois, continua-t-il^ j'étudiai plus que je n'eusse voulu, parce que j'avois un père qui, n'ayant pas étudié, rapportoit à l'ignorance des lettres tout ce qui lui avoit mal réussi. Gela l'obligea de me laisser jusqu'à l'âge de vingt-deux ans au collège, et lorsque j'en fus sorti, je connus par expérience qu'excepté le latin que j'étois bien aise de savoir, tout ce qu'on m'avoit appris m'étoit non-seule* ment inutile, mais encore nuisible, à cause que je m'étois accoutumé à parler dans les disputes sans entendre ni ce qu'on me disoit, ni ce que je répondois, comme c'est l'ordinaire. J'eus beaucoup de peine à me défaire de cette mauvaise habitude quand j'allai dans le monde, et même à ne pas user de ces certains termes qui n'y sont pas bien reçus, outre que je me frouvois si neuf et si mal propre à ce que les autres faisoient que je ne m'osois montrer en bonne compagnie. Je m'imagine donc que tout ce qu'on doit le plus désirer pour aller dans le monde, c'est d'être honnête homme et d'en acquérir la réputation; mais, pour y parvenir, que jugeriez-vous de plus à propos et de plus nécessaire? — Alors je m'écriai d'une façon modeste et respectueuse : Ah ! monsieur, que vous parlez de bon sens et en habile homme ! Si

(1) La Urmaicm BiVAttréet c'élaieut les plus belles nouveautés d'alorii

VOUS vouliez vous-même instruire ces messieurs, ils n'anroient que faire d'un autre précepteur ni d'un autre gouverneur pour se rendre aussi aimables par leur procédé que par leur présence... »

Je supprime ici le discours de Tamoureux, dans lequel il ne manque pas de définir en détail les qualités de Vhonnéte homme^ et de se {siire valoir par là auprès de la dame en même temps qu'auprès du mari.

« Gomme je discourois de la sorte (continue-t-il), madame m'écoutoit avec une attention qui témoignoit assez qu'elle se plaisoit à m'entendre. Monsieur, de son côté, prenant un visage riant, but à ma santé, et, me faisant goûter d'excellent vin, m'en demanda mon avis. Il aimoit la bonne chère, et sa table étoit bien servie. Madame aussi» qui plaisoit partout, étoit de bonne compagnie à la table, et nous y fûmes plus d'une heure sans qu'eUe fit le moindre semblant d'en vouloir sortir. Â la fin, s'étant levée, elle se retira dans son cabinet» et le maître en son appartement fort éloigné de celui de madame, où II n'alloit que bien peu, car on eût dit qu'il ne l'avoit épousée que pour l'ôter au monde. On me donna une chambre fort commode, et je m'étonnois qu'en un lien si sauvage U y eût tant d'ordre et de propreté ; mais j'admirois principalement qu'une si rare personne y fût cachée. Que je serois heureux, disois-je en soupirant d'amour et de joie, si je me pouvois insinuer dans son cœur ! Le meilleur moyen qui s'en présente dépend de bien lire ; il faut donc que je tâche de lui plaire en tirant la quintessence de tous les agréments qui la peuvent toucher par la meilleure manière de lire ; elle consiste à bien prononcer les mots, et d'un ton conforme au sujet du discours, que ma parole la flatte sans l'endormir, qu'elle l'éveille sans la choquer, que j'use d'inflexions pour ne la pas lasser, que je prononce tendrement et d'une voix mourante les choses tendres, mais d'une façon si tempérée, qu'eUe n'y sente rien d'affecté (1). Je fls en peu de jours tant de

(1) C'est aussi le précepte d'Ovide :

£lige quod dociii moUitcr ore legas.

(i4r( d*aimer, liv, lil.)

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