‹ Derniers portraits littérairesChapitre 13 sur 60 · LE CHEVALIER DB HSBE · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER DB HSBE

progrès en cette étude qu'elle ne se plaisoit pins qu'à me faire lire et qu'à s'entretenir avec moi. Son mari en étoit fort aise, parce que je la désennuyois et qu'elle ne lui parloitplus d'aller dans les villes. Encore, pour la divertir, je lui contois souvent quelque aventure à peu près comme la mienne, et je voyois qu'elle étoit souvent attendriOy et que, pour m'en ôter la connoissance, elle se cachoit de son éventail, car je fus longtemps sans m'oser déclarer. » — Mon ami, après m'avoir dit ce qui l'avoit rendu si bon lecteur, se voyant quitte de ce que je lui avois demandé, se tint dans un morne silence. J'a- ▼ois en tant d'attention à son discours, que je l'allois prier de continuer, quand je vis dans ses yeux une tristesse si tendre et si profonde, que je crus qu'il étoit près de s'évanouir. Il comménçoit à extravagoer, et je le remis le mieux qu'il me fut possible. Je sus depuis toute cette aventure, et je n'en fus guère moins touché que lui. Je voudrois TOUS la pouvoir conter tout d'une suite, car je crois que vous seriez bien aise de l'apprendre ; mais, madame, outre que cela ne seroit pas si tôt fait, et que je me lasse fort aisément, il me semble qu'il y a pins de huit heures que je vous écris, et je suis accablé de sommeil. »

La suite de Thistoire ne vient pas et ne vint jamais, et n'est-ce point, en effet, sur ce propos brisé qu'il sied de finir? Ainsi coupé, Taimable récit est plus délicat; un peu de malice s'y mêle ; le conteur n'a voulu que faire valoir les avantages du bien lire ; c'est un conseil et un encouragement qu'il donne aux jeunes gens pour s'y former: que lui demandez-vous davantage?

Ces pages, qui sont au plus tard de l'année 1656, puisqu'elles s'adressent à laduchessede Lesdiguières(l), présagent déjà la réforme discrète qui va se faire dans le roman, et elles promettent M"™* de La Fayette. Elles sont si pures et si châtiées de ton, que Fléchier, jeune et galant> aurait pu les écrire.

(1) La duchesse mourut le 2 juillet 1656, l'année des Provinciales et du miracle de la Sainte-Épine, et elle eut même recours à cette relique, alors dans toute sa vogue, sans pouvoir guérir.

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La seconde lettre que je veux citer est courte, mais fort bizarre ; elle prouve, ce qu'on savait déjà beaucoup trop, combien ce rafifinement de langage et ce précieux tant recherché se combinaient très-bien quelquefois avec un reste de grossièreté dans le procédé et dans les manières. La lettre est adressée à Madame la maréchale ***, qui est probablement M"*' de Clérembaut , fille de M. de Chavigny , personne d'esprit et qui passait pour extrêmement savante :

« Puisque vous êtes si curieuse, madame, que de vouloir apprendre tout ce qui se passa au rendez-vous d'avant-hier, j'aurai tantôt l'honneur devons voir et de vous en dire jusqu'aiix moindres circonstances. Cependant vous saurez qu'il y eut un excellent concert, et qu'après que les musiciens furent las de chanter, on se mit à discourir. Il y avoit sept ou huit des plus belles personnes de la cour, entre lesquelles la duchesse de Montbazon paroissoit fort parée et dans une grande beauté, de sorte qu'on n'avoit les yeux que sur elle. On avoit espéré que la duchesse deLesdiguières(l) s'y trouveroit, et, comme on ne s'y attendoit plus, elle parut, et nous la vîmes poindre avec cet air fin et brillant que vous savez et qui plaît toujours. La duchesse de Montbazon, qui s'avança vers elle, lui parla tout bas et lui ût ensuite des compliments mêlés de louanges, et de la meilleure foi du monde, comme vous pouvez juger. L'autre se couvroit de temps en temps de son manchon, et d'un air modeste, et même timide en apparence, faisoit semblant de n'oser paroitre auprès d'une si belle

(1) Cette duchesse de Lesdiguières, qui revient à tout instant sous la plume du chevalier, la Reine des Alpes^ comme il l'appelle, la même qui joua un certain rôle sous la Fronde et que Sénac de Meilhan a fort agréablement mise en jeu dans ses prétendus Mémoires de la Palatine, était Anne de la Magdeleine de Ragny, fille unique de Léonor de la Magdeleine, marquis de Ragny, et d'Hippolyte de Gondi. Par sa mère, elle se trouvait cousine germaine du cardinal de Retz, qui fit ce qu'il put pour qu'elle lui fût encore autre chose. Mariée en 1632, elle mourut, je l*ai dit, en 1656, laissant le chevalier de Méré dans tout son brillant d'homme à la mode. Tallemant des Réaux a consacré à la duchesse un petit article gaillard à la suite de M. de Roquelaure. Il ne faut pas confondre cette ducheâ«e de Lesdiguières avec sa beile-fllle, qui était une Gondi et nièce du cardinal de Retz.

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personne ; mais on sentoit bien, à la regarder, que ces façons ne tendoient qu'à vaincre pins sûrement et de meilleore grâce. Sitôt que tout le monde fut assis : La conversation, dit monsieur le maréchal, a été fort agréable; mais, A cause de madame, il faut renouveler d'esprit (1) ; elle mérite qu'on n'épargne rien de galant. La belle duchesse ne répondit qu'avec un doux sourire ; mais elle parut si aimable, qu'on s'attacha plus que devant à dire de bons mots et de jolies choses. Ce dessein ne réussit pas toujours, et principalement lorsqu'on témoigne de le souhaiter, si bien que je ne laissai pas de vous trouver fort à dire. Aussi je m'en allois si l'on ne m'eût retenu, et je n'ose vous écrire combien la débauche fut grande ; vous le pouvez conjecturer par l'emportement du sage ***, qui ne se contenta pas de nous parler des secrètes beautés de sa femme, et qui vonloit encore que nous en pussions juger par nous-mêmes. Elle s'en mit fort en colère, et les autres dames, les plus sévères, ne faisoient qu'en rire. Même il y en eut une qui, pour l'apaiser, lui représenta que son mari ne lui vouloit faire autre mal que de nous montrer qu'elle avoit la peau belle, qu'on n'en usolt pas autrement parmi les dames de conséquence et d'une exceUente beauté, surtout un jour de réjouissance comme celui du carnaval. Ces raisons l'adoucirent bien fort, et je vis l'heure qu'elle étoit persuadée; mais enân elle dit que cet honmie, qui paroissoit si sage, n'étoit qu'un fou dans la débauche, et qu'elle ne désarmeroit point qu'on ne l'eût mis dehors, car elle ayoit pris mon épée et menaçoit d'en tuer le premier qui s'approcheroit d'elle. On fit pourtant le traité à des conditions plus douces, et le tumulte finit agréablement. »

Ainsi voilà, en si beau monde, un sage mari qui, pour être en pointe de vin, se met à jouer un très-vilain jeu, et si au vif que la dame alarmée dégaine répée de quelqu*un de la compagnie pour se défendre. Il est vrai que tout cela se passait en carnaval (2).

La dernière lettre que j*ai à produire, et qui est restée jus-

(1) Renouveler desprit, comme on disait rettouvekr de jambei, se remettre en traio de plus beUe.

(2) C'est dans un temps de carnaval aussi que le chevalier écrivait à une

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qu'ici enfouie dans le recueil qu'on ne lit pas, est d'un tout autre caractère que la précédente, et d'un intérêt moral tout particulier ; elle nous rend la conversation d'un des hommes qui causaient le mieux, avec le plus de douceur et d'insinuation, de ce La Rochefoucauld qui n'avait de chagrin que ses MaximeSy mais qui, dans le commerce de la vie, savait si bien recouvrir son secret d'une enveloppe flatteuse. La lettre du chevalier nous le montre devisant et moralisant dans l'intimité ; si fidèle qu'ait voulu être le secrétaire, on sent, à le lire, qu'il n'a pu tout rendre, et l'on découvre bien par-ci par-là quelque solution de continuité dans ce qu'il rapporte : « Il y a, dit La Rochefoucauld, des tons, des airs, des manières qui font tout ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation. » Mais, quoi* que tout cela s'évanouisse dès qu'on écrit, on croit saisir dans le mouvement prolongé du discours quelque chose même de ces tons qui faisaient de ce penseur amer un si doux causeur, et qui attachaient en l'écoutant. Cette page du chevalier devrait s'ajouter, dans les éditions de La Rochefoucauld, à la suite des Réflexions diverses dont elle semble une application vivante. La lettre est adressée à une duchesse dont on ne dit pas le nom :

« Vous voulez que je vous écrive, madame, et vous me Favez com-

jenne dame une lettre incroyable (la 98«), dans laquelle il disserte à fond sur certaine syllabe que les précieuses trouvaient déshonnéte. On noterait bien d'autres endroits encore où une sorte de grossièreté perce sous la quintessence et prend même le dessus ; la lettre 195«, qui contient une th^rie savante sur le mariage à trois ; la 139«, où il fait du bel-esprit sur des choses simplement malpropres; la 30*, où, à travers la gaudriole, les Filles de la Reine sont traitées fort lestement. Mais la 17«, qui est une lettre de rupture, ne saurait se qualifier autrement que de brutale, et elle paraîtrait aujourd'hui indigne d'un honnête homme. Ces taches fréquentes, jusque dans un homme aussi poli que Tétait le chevalier, attestent les mœurs d'alentour et donnent raison à Tallemant des Réaux. C'est sur tous ces points que notre siècle, notre société moyenne, moins raffinée, se rachète pourtant et retrouve en gros ses avantages.

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mandé de si bonne grâce et si galamment, que je n*ai pu vous le re^ faser... Et peut-élre qu'il seroit encore de plus mauvais air de vous manquer de parole que de ne vous rien dire d'agréable. Quoi qu'il en soit, vous me donnez le moyen de me sauver de l'un et de l'autre, en m'ordonnant de vous rapporter la conversation que j'eus avant-hier avec M. de La Rochefoucauld, car il parla presque toujours, et vous savez comme il s'en acquitte. Nous étions dans un coin de chambre, tète à tète, à nous entretenir sincèrement de tout ce qui nous venoit dans l'esprit. Nous lisions de temps en temps quelques rondeaux où l'adresse et la délicatesse s'étoient épuisées (1). —Mon Dieu ! me ditil, que le monde juge mal de ces sortes de beautés ! et ne m'avouerezvous pas que nous sommes dans un temps où l'on ne se doit pas trop 'mêler d'écrire? — Je lui répondis que j'en demeurois d'accord, et que je ne voyois point d'autre raison de cette injustice, si ce n'est que la plupart de ces juges n'ont ni goût ni esprit. — Ce n'est pas tant celai ce me semble, reprit-il, que je ne sais quoi d'envieux et de malin qui fait mal prendre ce qu'on écrit de meilleur. — Ne vous l'imaginez pas, je vous prie, lui repartis-je, et soyez assuré qu'il est impossible de connoitre le prix d'une chose excellente sans l'aimer, ni sans être favorable à celui qui l'a faite. Et comment peut-on mieux témoigner qu'on est stupide et sans goût, que d'être insensible aux charmes de l'esprit ? -—J'ai remarqué, reprit-il, les défauts de l'esprit et du cœur de la plupart du monde, et ceux qui ne me connoissent que par là pensent qce j'ai tous ces défauts, comme si j'avois fait mon portrait. C'est une chose étrange que mes actions et mpn procédé ne les en désabusent pas. — Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet admirable génie (2) qui laissa tant de beaux ouvrages, tant de chefsd'œuvre d'esprit et d'invention, comme une vive lumière dont les uns furent éclairés et la plupart éblouis; mais, parce qu'il étoit persuadé qu'on n'est heureux que par le plaisir, ni malheureux que par la douleur (ce qui me semble, à le bien examiner, plus clair que le jour), on Ta regardé comme l'auteur de la plus infâme et de la plus honteuse

(1) Sans doute le Recueil de Rondeaux imprimé en 1650, celui même d'où La Bruyère a tiré les deux rondeaux qu'on lit dans l'un de ses chapitres.

(2) Épieure.

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débaachey si bien que la pureté de ses mœurs ne le put exempter de cette horrible calomnie. — Je serols assez de son avis, me dit-il, et Je crois qu'on pourroit faire une maxime que la vertu mal entendue n'est guère moins incommode que le vice bien ménagé n'est agréable(l).— <Ah ! monsieur, m'écri9i-je, il s'en faut bien garder; ces termes sont si scandaleux, qu'ils f croient condamner la chose du monde la plus honnôte et la plus sainte. — Aussi n'usé-je de ces mots, me dit-il, que pour m'accommoder au langage de certaines gens qui donnent souvent le nom de vice à la vertu, et celui de vertu au vice. Et parce que tout le monde veut être heureux, et que c'est le but où tendent toutes les actions de la vie, j'admire que ce qu'ils appellent vice soit ordinairement doux et commode, et que la vertu mal entendue soit âpre et pesante. Je ne m'étonne pas que ce grand homme (2) ^ ait eu tant d'ennemis ; la véritable vertu se confie en elle-même, elle se montre sans artifice et d'un air simple et naturel, comme celle d§ Socrate. Mais les faux honnêtes gens, aussi bien que les faux dévots, ne cherchent que l'apparence, et je crois que , dans la morale, Sénéque étoit un hypocrite et qu'Épicure étoit un saint. Je ne vois rien de si beau que la noblesse du cœur et la hauteur de l'esprit; c'est de' là que procède la parfaite honnêteté que je mets au-dessus de tout, et qui me semble à préférer, p6ur l'heur de la vie, à la possession d'un royaume. Ainsi, j'aime la vraie vertu comme je hais le vrai vice ; mais, selon mon sens, pour être effectivement vertueux, au moins pour l'être de bonne grâce, il faut savoir pratiquer les bienséances» juger sainement de toat, et donner l'avantage aux excellentes choses par-dessus celles qui ne sont que médiocres. La règle, à mon gré, la plus certaine pour ne pas douter si une chose est en perfection, c'est d'observer si elle sied bien à toutes sortes d'égards; et rien ne me paroit de si mauvaise grâce que d'être un sot ou une sotte, et de se laisser empiéter aux préventions. Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises; mais nous ne leur devons que de l'apparence : il faut les en payer et se bien garder de

(1) Je rétablis ici deux mots omis qui sont indispensables pour le sens.

(2) Toujours Ëpicure.

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