LE GHEYÀLIER DB MERE
les approuTer dans son cœur (l), de pear d'offenser la raison univeraeUe qui les condamne. Et puis, comme une vérité ne Ta jamais seule, il arrive aussi qu'une erreur en attire beaucoup d'autres. Sur ce principe qu'on doit souhaiter d'être heureux, les honneurs, la beauté, la Tslenr, l'esprit, les richesses et la vertu même, tont cela n'est à désirer que pour se rendre la vie agréable (2). 11 est à remarquer qu'on ne voit lien de pur et de sincère, qu'il y a du bien et du mal en toutes les choses de la vie, qu'il faut les prendre et les dispenser à notre osage, que le bonheur de l'un seroit souvent le malheur de l'autre, et que la vertu fuit l'excès comme le défaut. Peut-être qu'Aristide et Socrate n'étoient que trop vertueux , et qu'Âlcibiade et Phédon ne l'étoient pas assez ; mais je ne sais si, pour vivre content et comme nn honnête homme du monde, il ne vaudroit pas mieux être Âlcibiade et Phédon qu'Aristide ou Socrate. Quantité de choses sont nécessaires pour être heureux, mais une seule suffit pour être à plaindre ; et ce sont les plaisirs de l'esprit et du corps qui rendent la vie douce et plaisante, comme les douleurs de l'un et de l'autre la font troover- dure et fâcheuse. Le plus heureux homme dn monde n'a jamais tons ces plaisirs à souhait. Les plus grands de l'esprit, autant qoe j'en puis juger, c'est la véritable gloire et les belles connoissanees, et je prends garde que ces gens-là ne les ont que bien peu, qui s'attachent beaucoup aux plaisirs du corps. Je trouve aussi que ces plaisirs sensuels sont grossiers, sujets au dégoût et pas trop à rechercher, à moins que ceux de l'esprit ne s'y mêlent. Le plus sensible est ceikii de l'ipour; mais il passe bien vite si l'esprit n'est de la partie. Et comme les plaisirs de l'esprit surpassent de bien loin ceux du corps, il me semble aussi que les extrêmes douleurs corporelles sont beaucoup plus insupportables que celles de l'esprit Je vois, de plus, que ce qui sert d'un côté nuit d'un autre ; que le plaisir fait souvent naître la douleur, comme la douleur cause le plaisir, et que notre félicité dépend assez de la fortune et plus encore de notre conduite. — Je l'écoutois doucement quand on nous vint interrompre, et j'étois presque d'accord de tout ce qu'il disoit. Si vous me voulez
(1] On retrouve tout à fait ici cette peif^^dederrtère dont a parléPascal. (2] Je rétablis cette phrase telle qu'elle est dans l'édition de 1G82 ; elle a été corrigée maladroitement dans la réimprt:£8ion de Hollande.
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croire, madame, vous goûterez les raisons d'un si parfaitement honnête homme, et vous ne serez pas la dupe de la fausse honnêteté. »
Dans ce curieux discours, qui semble renouvelé d'Aristippe ou d'Horace, on a pu relever au passage bon nombre de pensées toutes faites pour courir en maximes ; on a dû sentir aussi par instants quelques-unes des idées familières au chevalier, qui se sont glissées comme par mégarde dans sa rédaction , mais tout aussitôt le pur et vrai La Rochefoucauld recommence. Par exemple, c'est bien La Rochefoucauld qui dit: « Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises ; mais nous ne leur devons que de l'apparence : il faut les en payer et se bien garder de les approuver dans son cœur. » Puis c'est le chevalier qui, pour arrondir sa phrase , ajoute : de peur d'offenser la rcUson universelle qui les condamne. Il ne s'est pas aperçu que cette raison universelle et tant soit peu platonicienne n'était pas compatible avec les idées de La Rochefoucauld. Et, en général, le chevalier ne paraît pas s'être bien rendu compte de la portée de celte doctrine insinuante : il ne pense qu'à l'extérieur et à la façon de l'honnête homme ; La Rochefoucauld allait un peu plus avant et savait mieux le fin mot (i).
Cette lettre une fois connue, je n'ai plus guère longtemps affaire avec le chevalier ; il était surtout bon, lui le maître des cérémonies, à nous introduire auprès des autres, de ceux qui valent mieux que lui. Il paraît s'être retiré à une certaine époque dans son manoir des champs et n'avoir plus été du monde. Il avait été gros joueur et s'était mis sur le corps force dettes, il en convient, et une foule de créanciers, quoiqu'il n'ait point fait entrer cette condition dans sa définition de
(1) M. de La Rochefoucauld était mort depuis le mois de mars 1680, quand le chevalier fit imprimer la lettre à la fin de 1681, et il ne paraît pas que cette profession, au fond si épicurienne, ait choqué personne, ql même qu'on Tait seulement remarquée.
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rbonnête homme (i). La piété, dit-on, de la marquise de Sevret, sa belle-sœur, contribua à déterminer sa conversion. Un mot d'une lettre de Scarron, si on y attachait un sens sérieux, ferait croire qu'il avait été hérétique dans sa jeunesse (2). On ne sait d'ailleurs rien de précis. Ce qui reste pour nous bien certain, c'est qu'il était de ces esprits distingués d'abord, fins et déliés, mais qui se figent vite et qui ne se renouvellent pas. Les écrits sortis de sa plume dans ses dernières années sont insipides; il baisse à vue d'oeil, il se rouille ; il parle de la cour en bel-esprit redevenu provincial ; il a des ressouvenirs d'épicurien qu'il amalgame comme il peut avec des visées platoniques, et, dans son type d'honnête homme qui est sa marotte éternelle, après avoir épuisé la hste des anciens philosophes, il va jusqu'à essayer en quelques endroits d'y rattacher... qui?... je ne sais comment dire : celui qu'il appelle le parfait modèle de toutes les vertus et qui n'est rien moins que le Sauveur du monde. Le chevalier vieillissant, avec ses airs solennels, n'est plus qu'une ruine, le monument singulier d'une vieille mode, un de ces originaux qu'il aurait fallu voir poser devant La Bruyère.
n obtint pourtant, à celte époque, une sorte de célébrité par ses écrits; on le trouve assez souvent cité par Bouhours, par Daniel, par Bayle, par ceux qui, étant un peu de province ou de collège et arriérés par rapport au beau monde, le
(1) Voir la lettre 11«, où il se montre comme assiégé par les créanciers, qui l'empêchaient de sortir de ciiez lui et de faire des visites ; la lettre 37», sur le triste étal de ses affaires; la lettre 8«, sur une dette de jeu. On reconnaît encore le joueur d'alors et le contemporain du chevalier de Grammont à de certaines anecdotes; en voici une qu'il entame en ces termes : « Il y avoit à la suite de Monsieur un fort galant homme qui ne laissoit' pourtant pas d'user de quelque iniustrie en jouant ...» (Œuv, posth., p. 150). Celte petite industrie sert de texte à un bon mot et ne le scandalise pas autrement. Que les plus honnêtes gens ont donc de peine à ne pas être de leur temps et à ne pas se sentir de la coutume !
(2) Ce qui cadrerait peu avec la conjecture précédente (page 87), qu'il aurait été chevalier de Malte. Je ne fais que poser ces petits proi)lème8 pour les biographes futurs, s'U en vient.
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croyaient un modèle du dernier goût, n eut ce que j'appelle un succès de Hollande, lui à qui les manières de Hollande déplaisaient tant. Chez nouîs, M°« de Sévigné l!a écrasé d'un mot, pour avoir osé critiquer Voiture : « Corbinelli, dit-elle (1), abandonne le chevalier de Méré et son chien de style, et la ridicule critique qu'il fait, en collet-monté, d'un esprit Ubre, badin et charmant comme Voiture : tant pis pour ceux qui ne Fentendent pas ! » Ceci demande quelque explication et touche à un point très-fin de notre littérature. J*ai dit que M. de Méré était bon surtout à nous initier près des autres, et j'en profite jusqu'au bout.
Dans une lettre à Saint-Pavin, le chevalier, en lui envoyant
(1) Lettre du 24 novembre 1679. — Mais, à propos de }\^^ de Sévigné et de ses rigueurs, je m'aperçois que j'ai omis de dire, sur la foi des meilleurs biograpties modernes, que le chevalier de Méré en avait été aotrelois amoureux ; c'est que je n'en crois rien, et je soupçonne qu'il y a eu ici quelque méprise. Ménage, dans VÉpUre dédicatoire de aes Ob' servations sur la Langue jrançoUe^ disait à M. de Méré : « Je vous prie de vous souvenir que, lorsque nous fesions notre cour ensemble à une dame de grande qualité et de grand mérite, quelque passion que j'eusse pour cette illustre personne, je souffrois volontiers qu'elle vous aimÂt plus que moi, parce que je vous aimois aussi plus que moi-même. » C'est sur cette seule phrase que porte la supposition ; on n'a pas mis en doute qu'il ne fût question de W^^ de Sévigné, comme si Ménage ne connaissait pas d'autres grandes dames à qui il eut l'honneur de faire sa cour avec passion (style du temps). Il dit positivement ailleurs : « Ce fut moi qui introduisis le chevalier de Méré chez MiD^de Lesdiguières... Il la vit jusqu'à sa mort, et, après elle, il passa à M°>0 la maréchale de Clérembaut. » {Menagiana, tome II.) Je crois tout à fait que c'est de cette duchesse, déjà morte, qu'il s'agit dans la phrase précédente. Mid^ de Lesdiguières, en effet, aima bientôt le chevalier plus que le bon pédant Ménage qu'il n'eut pas de peine à supplanter, et celui-ci, qui n'anrait pas si galamment proclamé sa défaite auprès de Mme de Sévigné, en prenait très-bien son parti pour ce qui était de la duchesse ; car ici il n'y avait pas moyen de se faire illusion, et la préférence était plus claire que le jour. Notez que le nom de M">fi de Sévigné ne revient jamais sous U plume du chevalier, qui ne se fait pas faute de citer à tout moment les dames de ses pensées. Je soumets ces observations à la eritique attentive des deux excellents biographes MM. de Monmerqué et Walckcnaer, qui ont dès longtemps comme la haute main sar ce beau domaine de notre histoire littéraire.
LE CHEVALIER DE UBBÉ. ISS
ie& remarques sur la Justesse dans lesquelles Voiture est cri« tiqué, lui avait dit :
« Je ne sais si vous trouverez bon que j'observe des fautes contre la justesse en cet auteur. Je pense aussi que je n'en eusse rien dit sans M™^ la marquise de Sablé qui ne croit pas que jamais homme ait approché de Téloquence de Voiture, et surtout dans la justesse qu'il avoit à s'expliquer. Et combien de fois ai-je entendu dire à cette dame : Mon Dieu ! quUl avoii V esprit juste ! quUl pensait juste ! qu'il parlait et qu'il écrivait juste l jusqu'à dire quUl rioit si juste et si à propos, qu*à le voir rire elle devinoit ce qu'on avoit dit. J'ai connu Voiture : on sait assez que c'étoit un génie exquis et d'une subtile et haute intelligence ; mais je vous puis assurer que dans ses discours ni dans ses écrits, ni dans ses actions, il n'avoit pas toujours cette extrême justesse, soit que cela lui vint de distraction ou de négligence. Je fus assez étourdi pour le dire à M^^^ la marquise de Sablé, un soir que j'étois allé chez elle avec M°>® la maréchale de Glérembaut; je m'offris même de montrer dans ses Lettres quantité de fautes contre la justesse, et vous jugez bien que cela ne se passa pas sans dispute. M°>« la maréchale prit le parti de M™« la marquise, soit par complaisance ou qo'en effet ce fût son sentiment. Quelques jours après» je fis ces observations, où je ne voulus pas insulter ; je me contentai d'apprendre à ces dames que je n'étois pas chimérique et que je n'imposois à personne. Un de mes amis fit voir à M°>® la marquise les endroits que j'avois remarqués, et cette dame, que toute la cour admire, me parut encore admirable en cela qu'elle ne les eut pas plutôt vus qu'elle se rendit sans murmurer. Je vous assure aussi que M™« de Longueville, que Voiture a tant louée, trouve que j'ai raison partout. Que si M. le Prince, comme vous dites, se montre un peu moins favorable à mes observations, c'est que, dès sa première enfance, il estime cet excellent génie, et que les héros ne reviennent pas aisément. Aussi je tiens d'un auteur grec que c'étolt un crime à la cour d'Alexandre de remarquer les moindres fautes dans les œuvres d'Homère. »
Voilure et Homère ! Mais, après avoir ri, on remarque pourbMit cet accord singulier des personnes les plus spirituelles
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d'alors, de M"* de Sévigné, de M"»« de Sablé, celte Se vigne de la génération précédente. Boileau lui-même ne parle de Voiture qu'avec égards et en toute révérence. Pour se rendre compte de la grande réputation du personnage et, en général, pour s'expliquer ces hommes qui laissent après eux des témoignages d'eux-mêmes si inférieurs à la vogue dont ils ont joui, il faut se dire que les contemporains, surtout dans la société, s'attachent bien plus à la personne qu'aux œuvres du talent ; là où ils voient une source vive, volontiers ils l'adorent, tandis que la postérité, qui ne juge que par les effets, veut absolument, pour en faire cas, que la source soit devenue un grand fleuve.
Qu'on soit Voiture ou Bolingbroke, la postérité vous demande ce que vous aurez laissé plutôt que ce que vous aurez été, et elle se montrera même d'autant plus exigeante que vous aurez eu plus de nom.
Pour la réputation du chevalier, il est à regretter que, dans ses beaux jours, il n'ait pas eu une place à l'Académie française ; il en était très-digne à sa date. D'Olivet ensuite lui aurait consacré une de ses petites notices en deux ou trois pages d'un style si exact et si excellent, et qui l'aurait fixé à son rang littéraire. Si on me demandait, en effet, ce qu'était proprement et par-dessus tout le chevalier de Méré, je n'hésiterais pas à répondre : C'était un académicien. Ses écrits, surtout ses Lettres et ses Conversations avec le maréchal de Clérembaut, fourniraient matière à une infinité de remarques pour les définitions précises et pour les fines nuances des mots en usage dans le langage poli. Le chevalier est tout à fait un écrivain. Son style a de la manière ; mais, entre les styles maniérés d'alors, c'est un des plus distingués, des plus marqués au coin de la propriété et de la justesse des termes. Il avait le sentiment du mieux et de la perfection dans l'expression, même en causant. Il aimait les choses bien prises. J'ai dit qu'il était précieux ; il se sépare pourtant, par plus d'un endroit, des précieuses. «Quelques dames qui ont l'esprit admi-