LS CHEVALIER DE MERE
rable, écrit-il, et qui s'en devroient servir pour rendre justice à cbaque chose, condamnent des mots qui sont fort bons, et dont il est presque impossible de se passer. Les personnes qui en usent trop souvent, et d'ordinaire pour ne rien dire, leur ont donné cette aversion; mais encore qu'il se faille soumettre au jugement et même à Taversion de ces dames, je crois pourtant que Ton ne feroit pas mal de s'en rapporter quelquefois à tant d'excellents bommesqul jugent sainement et sans caprice, et qui sont assemblés depuis si longtemps pour décider du langage. » Il aurait eu voix au chapitre en bien des cas, s'il avait siégé parmi ces excellents hommes. Encore aujourd'hui, s'il s'agissait de bien fixer le moment où le terme d^urbanité^ par exemple, fut introduit, non sans quelque difficulté, dans la langue du monde, à quel témoignage pourrait-on recourir plus sûrement qu'à celui du chevalier, qui, dans une lettre à la maréchale de ***, écrivait : « J'espère, madame, qu'enfin vous donnerez cours à ce nouveau mot d'urbanité que Balzac, avec sa grande éloquence, ne put mettre en usage, car vous l'employez quelquefois... U me semble que cette urbanité n'est point ce qu'on appelle de bons mots, et qu'elle consiste en je ne sais quoi de civil et de poli, je ne sais quoi de railleur et de flatteur tout ensemble. » Nous avons déjà au passage noté de ces locutions qu'il aflectionne et qui avaient cours autour de lui : dire des choses ; faire Vesprit, Ce sont des gallicismes attiques. M°« de Sablé usait volontiers de la première de ces expressions, dire des choses^ donnant à entendre que la manière relève tout et fait tout passer ; c'était sentir d'avance comme Voltaire :
La grâce, en s'exprimant, vaut mieux que ce qu'on dit.
Quant à cet autre mot : faire Vesprit, il était du maréchal de Clérembaut, et le chevalier le confirme aussitôt et l'explique de la sorte : « Je me souviens de quelques bons maîtres qui montroient les exercices dans une si grande justesse qu'il n'y
126 DSBNIBBS POBTHÀITS.
avoit rien de défectueux ni de superflu ; pas un temps de perdu, ni le moindre mouvement qui ne servît à ractk)n. Ces maîtres me disoient que, si une fois on a le corps fait, le reste ne coûte plus guère. H me semble aussi que ceux qui ont Vesprit fait entendent tout ce qu'on dit, et qu*il ne leur faut plus après cela que de bons avertisseurs. » Quand le Dictionnaire de TAcadémie, continué par nos petits-neveux, en sera au mot incompatible^ quel meilleur exemple aura-ton à citer, pour le sens absolu du mot, que ce trait du chevalier contre les raffinés qui ne savent causer, dit-il, qu'avec ceux de leur cabale, et qui voudraient toujours être en particulier, comme s'ils avaient à dire quelque mystère:* a Je trouve d'ailleurs que d'être comme incompatible, et de ne pouvoir souffrir que des gens qui nous reviennent, c'est une heu«reuse invention pour se rendre insupportable à la plupart des dames, parce que, d'ordinaire, elles sont bien aises d'avoir à choisir. » Je pourrais continuer ainsi et varier les détails sur ce mérite d'écrivain et presque de grammairien du chevalier, qui s'en piquait tant soit peu ; mais il ne faut pas abuser. Je crois avoir bien assez dit pour montrer qu'il ne méritait pas le mépris et l'oubli total où il est tombé, et que c'est un de ces personnages du passé qu'il n'est pas inutile ni trop ennuyeux de rencontrer une fois dans sa vie, quand on sait les prendre par le bon côté. M""® de Sablé et M. de La Rochefoucauld, en leur temps, trouvaient plaisir à s'entretenir avec lui : est-ce à nous d'être si difficiles?
Et puis, en relisant tout ceci, une pensée dernière me vient, qui remet chacun à sa place. Qu'est-ce que prétendre tirer de l'oubli? Nous ressemblons tous à une suite de naufragés qui essaient de se sauver les uns les autres, pour périr euxmêmes l'instant d'après.
1" janvier 1848.
MADEMOISELLE AÏSSÉO).
L'imagination humaine a sa part de romanesque ; elle a besoiù dans le passé de se prendre au souvenir de quelque passion célèbre ; de tout temps elle s'est complu à l'histoire, cent fois redite, d'un couple chéri, et aux destinées attendrissantes des amants. Quelques noms semés çà et là , donnés d'ordinaire par la tradition et touchés par la poésie, suffisent. Les choses politiques ont leurs révolutions et leur cours ; les guerres se succèdent, les règnes glorieux font place aux désastres; mais, de temps à autre, là où l'on s'y attend le moins, il arrive que sur ce fond orageux, du sein du tourbillon, une blanche figure se détache et plane : c'est Françoise de Rimini qui console de l'enfer. La Renommée, ce monstre infatigable, du même vol dont elle a touché les ruines des empires, s'arrête à cette chose aimable, s'y pose un moment ; elle en revient, comme la colombe, avec le rameau.
Dans les temps modernes , si la poésie proprement dite a fait défaut à ce genre de tradition, le roman n'a pas cessé ; sous une forme ou sous une autre , certaines douces ligures
(1) Cette Notice a para dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1846 : elle a été reproduite en tête d'une édition AesLeUres de Mademoiselle AUié (1846}, non sans beaucoup d'additions et de corrections qui nous sont venues de bien des côtés. Pour se paâ faire une trop grande surcharge de notes, nous avons rejeté après la Notice celles qui ^ont plus étendues et qui contiennent des pièces à l'appui, en nous servant pour cet ordre d'indications des lettres (A), (B)» (C), etc.
128 DEBNIEBS POHTHAITS.
ont gardé le privilège de servir d'entretien aux générations et aux jeunesses successives. Que dire d'Héloïseî qu'ajouter à ce que réveille le nom de La Vallière? Vers 1663, il entra dans la politique de Louis XIV de secourir le Portugal contre TEspagne, mais de le secourir indirectement; on fournit sous main des subsides , on favorisa des levées, une foule de volontaires y coururent. Entre cette petite armée commandée par Schomberg , et la pauvre armée espagnole qui lui disputait le terrain, il y eut là, chaque été, bien des marches et des contre-marches de peu de résultat, bien des escarmouches et de petits combats, parmi lesquels, je crois, une victoire. Qui donc s'en soucie aujourd'hui? Mais le lecteur curieux, qui ne veut que son charme, ne peut s'empêcher de dire que tout cela a été bon, puisque les Lettres de la Religieuse portugaise en devaient naître.
La tendre anecdote que nous avons à rappeler n'a pas eu la même célébrité ni le même éclat ; elle conserve pourtant sa gracieuse lueur, et ses pages touchantes ont mérité de survivre. A l'époque la moms poétique et la moins idéale du monde , sous la Régence et dans les années qui ont suivi, M"^ Aïssé ofifre l'image inattendue d'un sentiment fidèle, délicat, naïf et discret, d'un repentir sincère et d'une innocence en quelque sorte retrouvée. Entre ces deux romans si dissemblables, si comparables en plus d'un trait, qui marquent les deux extrémités du siècle , Manon Lescaut^ Paul et Virgi-^ nie. M"* Aïssé et son passionné chevalier tiennent leur place, et par le vrai, par le naturel attachant de leur aifection et de leur langage, ils se peuvent lire dans l'intervalle. Il est intéressant de voir, dafis une histoire toute réelle et où la fiction n'a point de part, comment une personne qui semblait destinée par le sort à n'être qu'une adorable Manon Lescaut redevient une Virginie : il fallait que cette Circassienne, sortie des bazars d'Asie , fût amenée dans ce monde de France pour y relever comme la statue de l'Amour fidèle et de la Pudeur repentante.
MADEMOISELLB AÎSSB* 129
Les Lettres de M"® Aîssé, imprimées pour la première fois eo 1787 (à la veille même de Paul et Virginie), ont eu depuis plusieurs éditions ; elles étaient accompagnées dès Tabord de quelques courtes notes dues à la plume de Voltaire, qui les avait parcourues en manuscrit. On les réimprimait dès 1788. En 1805, elles reparurent avec une Notice bien touchée de M. de Barante, qui avait recueilli quelques détails nouveaux (dont un pourtant très-hasardé, on le verra) dans la société de M. Suard. C'est ainsi encore qu'elles ont été reproduites eu 1825. Le style avait subi de petites épurations dans ces éditions successives ; il y avait pourtant dans le texte bien d'autres points plus essentiels, ce me semble, à éclaircir, à corriger : on ne saurait imaginer la négligence avec laquelle presque tous les noms propres, cités chemin faisant dans ces Lettres, ont été défigurés ; quelques-uns étaient devenus méconnaissables. De plus, un grand nombre des dates d*euvoi sont fautives et incompatibles avec les événements dont il est question ; il y a eu des transpositions en certains passages , et tel paragraphe d'une lettre est allé se joindre à une autre dont il ne faisait point d'abord partie. Enfin il est arrivé que des notes plus ou moins exactes, écrites en marge du manuscrit, sont entrées mal à propos dans le texte imprimé. A une première et rapide lecture , ces inconvénients arrêtent peu; on ne suit que le cours des sentiments de celle qui écrit. Une édition correcte n'en était pas moins un dernier hommage que méritait et qu'attendait encore cette mémoire charmante, si peu en peine de la postérité, et n'aspirant qu'à un petit nombre de cœurs. Un érudit bien connu par sa cousdeuce, sa rectitude et sa sagacité d'investigation en ces matières, M. Ravenel, après s'être avisé le premier de tout ce qu'avaient de défectueux les éditions antérieures , a préparé dès longtemps la sienne, qui est en voie de s'exécuter. Un ami dont le nom reviendra souvent sous notre plume, et dont le talent animé d'un pur zèle fait faute désormais en bien des endroits de la littérature, M. Charles Labitte, devait s'y asso*
1 SO BSSlrtBRS POfiTltÀITS.
cier à M. Raveiïel : c'est avec les notes de Tun, c'iBSt moyennant lesrenseignements continus et les directions de l'autre, qu'il m'est permis ici et venir repasser sur cette histoire et d'en fixer quelques particularités avec plus de précision qu'on n'avait liait jusqu'à présent. L'érudition ou ce qui pourrait en avoir l'air, en s'appliquant à ces sujets qui en sont si éloignés par nature, change véritablement de nom et prend quelque chose de la piété qm se met en quête vers les moindres reliques d'un mort chéri.
M. de FeiTiol, ambassadeur de France à Constantinople, vit mi jour, parmi les esclaves qu'on amenait vendre au marché, une petite fille qui paraissait âgée d'environ quatre ans, et dont la physionomie l'intéressa : les Turcs avaient pris et saccagé une ville de Gircassie, ils en avaient tué ou emmené en esclavage les habitants; l'enfant avait échappé au massacre de ses parents, lesquels étaient princes, dit-on, en leur pays. Du moins les souvenirs de la petite fille lui retraçaient un palais où elle était élevée, et une foule de gens empressés à la servir. M. de Ferriol acheta assez cher (1,500 livres) la petite Circassienne; il était coutumier d'acheter de belles esclaves, et ee n'était guère dans un but désintéressé (1). Ici il
(1) Voici une petite anecdote à Tappui : « M. le comte de Nogent, qui 8*appelle Bautni en son nom, est lieutenant-général des armées du roi, fils et peut-être petit-fils d'offlcier-général, frère de TA**^^ la duchesse de Biron. C'est un homme qui toujours Ta porté fort haut et a fait le seigneur à la cour. Sa hauteut lui a attiré une scène fort déplaisante, en insultant à sa Xable, à Nogent-le-Roi, pendant les vacances, un officier de son voisinage au sujet d'un mariage pour sa fille. 11 a même eu la sottise de demander une réparation devant les juges de Chartres. Cela a donné occasion à cet officier de faire ou faire faire un petit mémoire que l'on a trouvé parfaitedient écrit, et qui a été répandu dans tout Paris... Dans le mémoire en question, l'officier parle de la noblesse de la mère : on demanderait à propos de quoi. C'est une petite allusion sur ce que M. de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, ramena ici deux esclaves très-belles. 11 en garda une pour lui ; le comte de Nogent, qui peut-être était son ami, prit l'autre. Non-seulement il l'a gardée, mais il l'a épousée, et c'est d'elle que Tient la fille à marier qui a fait le sujet de
UÂMMOismxiE jâssé. 131
ne parait pas que son intention fût beaucoup plus pure ni exempte d'arrière-pensée : il songeait à Tavenir et à cultiver cette jeune fleur d'Asie. Étant revenu en France, il y amena l'enfant (1) et la plaça, en attendant mieux, chez sa belle-sœur Mme de Ferriol. Celle-ci, Tencin de son nom , sœur de la célèbre chauoinesse et du futur cardinal, était digne de la famille à tous égards, belle, galante et. intrigante. Le mari, M. de Ferriol, receveur-général des finances du Dauphioé, .et conseiller puis président au parlement de Metz, ne joua dans la vie de sa femme qu'un rôle insignifiant et commode. La grande liaison de M«»e de Ferriol fut avec le maréchal d'Uxeiles. Les recueils du temps (2) donnent comme s'appliquant au premier éclat de leurs amours l'ode de J.-B. Rousseau imitée d'Horaee :
Quel charme. Beauté dangereuse,
ladhpnte. » (/ottnm/de ravocat BarMer, ayril 1732, p. 578-579, bibtioAhèque du roi, mas., ropplém. franc., n« 2036^.)
(1) M. de Ferriol eut plusieurs missions et fit plusieurs voyages et sejours à Gonstantinople. Une première fois, en 1692, il ftit envoyé auprès de ramtMBsadettr de France, qui le présenta an grand-vizir, et celui-ci Tautorisa à ]e suivre à l'armée; M. de Ferriol fit ainsi les campagnes de 1692, 1693 et 1694, dans la guerre des Turcs et des Hongrois mécontents contre TEmpereur. Revenu en France au printemps de 1695, il reçût en boats 1696 une nouvelle'mission, et cette fois il est accrédité directement auprès du grand-vizir ; il fait la campagne de 1696, celle de 1697, passe Thiver et le printemps de 1 698 à Gonstantinople, s'embarque pour la France le 22 juin 1698, et arrive à Marseille le 20 août. — C'est dans ce second voyage qu'il acheta et qu'il amena en France lâi jeune Âïssé. — En 1699, M. de Ferriol, qui n'avait eu jusque-là que des mJsaions temporaires, remplaça à Gonstantinople, en qualité d'ambassadeur, M. Gastagnères de Ghateauneuf. Parti de Toulon dans les derniers jours de juillet 1699, il alla résider en Turquie durant plus de dix ans, ne fut remplacé qu'en novembre 1710 par M. Desalleurs, et ne rentra en France que le 23 mai 1711. Ges dates, que nous devons aux bienveillantefi communications de M. Mlgnet, nous seront tout à l'heure précieuses.
(2) Bibliothèque du roi , mss., dans le Recueil dit de Maurepas (XXX, page 279, année 1716). — Voir ci-après la note (A).
132 DSBNIEBS PO&TBMTS.
Assoupit ton nouveau Paris ?
Dans quelle oisiveté honteuse De tes yeux la douceur flatteuse Â-t-elle plongé ses esprits ?
La fin de Tode semblait menacer Tamant crédule de quelque prochaine inconstance de la perfide :
Insensé qui sur tes promesses Croit pouvoir fonder son appui.
Sans songer que mêmes tendresses, Mêmes serments, mêmes caresses.
Trompèrent un autre avant lui !
Mais il ne parait pas que le pronostic ait eu son efifet : Mme de Ferriol comprit vite que son crédit dans le monde et sa considération étaient attachés à cette liaison avec le maréchalministre, et elle s'y tint. On voit, dans les lettres nombreuses que lord Bolingbroke adresse à M^e de Ferriol (i ), qu'il n'en est aucune où il ne lui parle du maréchal comme du grand intérêt de sa vie. Il résulte du témoignage de M^e Aïssé qu'il y avait dans cet état plus de montre que de fond, et que le crédit de la dame baissa fort avec l'éclat de ses yeux (2). Tant qu'elle fut jeune pourtant, M^e de Ferriol parut fort recherchée, et elle eut rang parmi les femmes en vogue du temps. Ses deux fils, MM. de Pont-de-Veyle et d'Argental, surtout ce dernier, furent élevés avec la jeune Aïssé comme avec une sœur. Les Registres de la paroisse Saint-Eustache, à la date du 21 dé-
(1 ) Lettres historiques^ politiques^ philosophiques et littéraires de lord BoliDgbroke ; 3 vol. in-8o, 1808. Ces lettres sont une source des plus ea- Bentielles pour l'histoire d' Aïssé.
(2) «Tout le monde est excédé de ses incertitudes (il s'agissait d'un voyage à faire à Pont-de-Veyle en Bourgogne) ; le vrai de ses difilcultés, c'est qu'elle ne voudrait point quitter le maréciial, qui ne s'en soucie point et ne ferait pas un pas pour elle. Mais elle croit que cela lui douae de la considération dans le monde. Personne ne s'adresse à elle pour demander des grâces au vieux maréchal... » (Lettre XI.)
MADEMOISELLE AÏSSB. 133
eembre 1700, nous montrent damoiselle CharloUe Haidée{i) et Ifrj^tit Antoine de Ferriol (Pont-de-Veyle), représentant tous deux le parrain et la marraine absents au baptême de d'Argental, « lesquels, est-il dit des deux enfants témoins, ont déclaré ne savoir signer. » Aissé pouvait avoir sept ans au plus à cette date de i700, ayant été achetée en i697 ou 1698. L'éducation répara vite ces premiers retards. Un passage des Lettres semble indiquer qu'elle fut mise au couvent des Nouvelles Catholiques, mais c'est surtout dans le monde qu^elle 8e forma. Cette décadence de Louis XIV, où la corruption pour éclater n'attendait que l'heure, faisait encore une société bien spirituelle, bien riche d'agréments; cela était surtout vrai des femmes et du ton ; le goût valait mieux que les inœurs; on sortait de Saint-Cyr, après tout, on venait de lire U Bruyère. On retrouverait jusque dans M"»® de Tencin la bogue de M<ne de Maintenon. L'esprit d'Aîssé ne fut pas lent i s'orner de tout ce qui pouvait relever ses grâces naturelles saosleurôter rien de leur légèreté, et la jeune Circassienne^ Ul jeune Grecque (D), comme chacun l'appelait autour d'elle, continua d'être une créature ravissante, en même temps qu'elle devint une personne accomplie.
Une grave, une fâcheuse et tout à fait déplaisante question se présente : Quel fut le procédé de M. de Ferriol l'ambassadeur à l'égard de celle qu'il considérait comme son bien, lorsqu'il la vit ainsi ou qu'il la retrouva grandissante et mû« rissante, tempestiva viro^ comme dit Horace? Cette question semblait n'en être plus une depuis longtemps; on a cité un passage tiré d'une lettre de M. de Ferriol à W^^ Aîssé, trouvée dans les papiers de M. d'Argental, duquel il ressortait trop nettement, ce semble, qu'elle aurait été sa maîtresse; mais ce
(1) Elle s'appelait Charloue, du nom de Tambassadeur (CAar /es), qui fut safts doute son parrain. Haidée^ Aïsséy paraissent n'être que des variantes de transcriptiou d'un même nom de femme bien connu chez les Tares. La plus adorable entre Ui héroïnes du Don Juan de Byron est une Uaidée. — Voir ci-après les notes (B) et (C).
134 DËBNISBS P0BTRA1TS.
passage isolé en dit plus peut-être qu'il ne convient d'y entendre, à le lire en son lieu et en son vrai sens. Nous donnerons donc ici la lettre entière, qui n'a été publiée qu'assez réceniinent(l) ; elle ne porte avec elle aucune indication de date ni d'endroit.
Lettre de Jf . de Ferriolf ambassadeur à Constantinople, à mademoiselle
AUsi.
« Lorsque je vous retiray des mains des infidelles, et que je vous acheptay, mon intention n'estoit pas de me préparer des chagrins et de me reîidre malheureux ; an contraire, je prétendis profiter de la décision du destin sur le sort des hommes pour disposer de vous & ma volonté, et pour en faire un jour ma fille ou ma maistresse. Le mesme destin vent que vous soies Tune et Tautre, ne m'estant pas possible de séparer l'amour de Tamitié, et des désirs ardens d'une tendresse de père; et tranquile, conformés vous au destin, et ne séparés pas ce qu'il semble que le Ciel ayt pris plaisir de joiudre.
« Vous auriés esté la maistresse d'un Turc qui auroit peut estre partagé sa tendresse avec vingt autres, et je vous aime uniquement, au point que je veux que tout soit commun entre nous, et que vous disposiés de ce que j'ay comme moy mesme.
« Sur touttes choses plus de brouilleries, observés vous et ne donnés aux mauvaises langues aucune prise sur vous ; soyés aussy un peu circonspecte sur le choix de vos amyes, et ne vous livrés à elles que de bonne sorte; et quand je seray content, vous trouverez en moy ce que vous ne trouveriés en nul autre, les nœuds à part qui nous lient indissolublement. Je t'embrasse, ma chère Âîssé, de tout mon cœur. »
Voilà une lettre qui certes est bien capable , à première lecture, de donner la chair de poule aux amis délicats de la tendre Aîssé ; M. de La Porte, qui la publia en 1828, la prend dans son sens le plus grave, sans même songer à la discuter,
(1) Parla Sociéi4 des Bibliophiles français, 9nnée 1828.
MADEMOISELLE AÏSSE. iZ6
Si alarmante qu'elle soit, elle se trouve pourtant moins acca« Liante à la réflexion, et, pour mon compte, je me range tout à fait à ravis de M. Ravenel, que notre ami, M. Labitte, partageait également : cette lettre ne me fait pas rendre les armes du premier coup. Qu'y voit-on en effet? Raisonnons un peu. On y voit qu'à un certain moment M. de Ferriol fut jaloux de quelqu'un dont on commençait à jaser auprès d'Aïssé ; qu'à cette occasion il signifia à celle-ci ses intentions, jusque-là obscures, et sa volonté, dont elle avait pu douter, se considérant plutôt comme sa fille : Le même destin veut que vous soyez Vune et Vautre. ,. Cette parole, remarquez-le bien, s'applique à ravenir bien plus naturellement qu'au passé. L'enfant est dévoue une jeune fille ; elle n'a pas moins de dix-sept ou dix-huit ans, alors que M. de Ferriol (je le suppose rentré «n France) a soixante ans bien sonnés, car il ne rentre qu'en mai 1714 (i). Voilà donc qu'aux premiers nœuds, en quelque sorte légitimes, qui, dit-il, les lient déjà indissolublement ^ et qu'il a soin de mettre à part, le tuteur et maître croit que le temps est venu d'en ajouter d'autres. Il se déclare pour la première fois nettement , il se propose et prétend s'imposer : reste toujours à savoir s'il fut accepté, et rien ne le prouve. J'insiste là-dessus : la phrase qui, lue isolément, semblait constater une situation établie, accomplie, et sur laquelle on s'est jusqu'ici fondé , comme sur une pièce de conviction , pour rendre l'esclave à son maître , n'indique qu'un ordre pour l'avenir, un commandement à la turque; or, encore une fois, rien n'indique que l'aga ait été obéi.
Je ne parle ici qu'en me réduisant aux termes mêmes de la lettre ; mais il y a plus , il y a mieux : le caractère d'Aïssé est connu; sa noblesse, sa délicatesse de sentiments, sont manifestes dans ses Lettres et par tout l'ensemble de sa con-
(1) Lorsqu'il mourut en octobre 1722, U est dit dans les registres de Saint-Roch qu'U était âgé d'environ soixante-quinze ans. — Voir ci-«prèi ia note (E).
1S6 BEBNIEHS POHTBAITS.
duite. Il n'y avait pour elle de ce côté-là qu'un danger, c'était dans ces années obscures, indécises, où la puberté naissante 4e la jeune fille se confond encore dans l'ignorance de l'en^ fant, alors qu'on peut dire :
Il n'est déjà plus nuit, il n'est pas encor jour.
Or, ces années-là, ces années entre chien et hup^ elle les passa à quatre cents lieues de M. de Ferriol, et rien n'est plus probant en telle matière que Valibi (i). Lorsqu'il revint dans l'été de 1711, elle avait déjà atteint à cet âge oix l'on n'est plus abusée que lorsqu'on le veut bien ; elle avait de dix-sept à dix-huit ans, et M. de Ferriol en avait environ soixantequatre. Ce sont là aussi des garanties , surtout, je le répète, quand le caractère d'ailleurs est bien connu, et qu'on a affaire à une personne d'esprit et de cœur, qui va tout à l'heure résister au Régent de France.
A quelle date la lettre qu'on a lue fut-elle écrite ? Dans quelle circonstance et à quelle occasion? M"« Aïssé, en ses Lettres, a raconté avec enjouement l'histoire de ce qu'elle appelle ses amours avec le duc de Gèvres^ amours de deux enfants de huit à dix ans> et dont elle se moquait à douze : a Comme on nous voyait toujours ensemble, les gouverneurs et les gouvernantes en firent des plaisanteries entte eux, et
(1) On a dit dans une note précédente qu*il résidait à Constantinople en qualité d'ambassadeur ; il y était arrivé le 1 1 janvier 1700. Tandis qu'Alssé, en France, cessait d'être un enfant, il avait maille à partir ailleurs ; l'extrait suivant, puisé aux sources, ne laisse rien à désirer : « En 1709, des plaintes ayant été portées contre lui par divers membres de la nation française, il est rappelé le 27 mars 1710. Son rappel est fondé sur Tétat de sa santé, dont il ne se plaint pas. Bien que remplacé par le comte Desalleurs, qui prend en main les afifaires de Tambassade le 2 novembre 1710, M. de Ferriol n'en continue pas moins de correspondre avec la cour sur les affaires, se plaint vivement de M. Desalleurs, qui le lui rend bien, et enfin s'embarque le 30 mars 1711 pour la France, où il arrive le 23 mai. » — Voir ci-après la note (F).
MADEMOISELLE ÀISSE. 137
cela vint aux oreilles de mon aga, qui, comme vous le jugez, fit un beau roman de tout cela. » Serait-ce à propos de ce bruit, commenté et grossi après coup, que la semonce aurait été écrite? A-t-elle pu l'être de Constantinople même et en prévision du retour, ce qui serait une grossièreté de plus ? Quoi qu'il en soit , dans cette même lettre où M*^ Aïssé raconte ses amours enfantines, elle ajoute, en s'adressant à son amie , M""® de Galaudrini : a Quoi ! madame , vous me croiriez capable de vous tromper ! Je vous ai fait Taveu de toutes mes faiblesses ; elles sont bien grandes ; mais jamais je n'ai pu aimer qui je ne pouvais estimer. Si ma raison n'a pu vaincre ma passion, mon cœur ne pouvait être séduit que par la vertu ou par tout ce qui en avait l'apparence. » Un tel langage dans une bouche si sincère, et de la part d'une conscience si droite , n'exclut-il pas toute liaison d'un certain genre avec M. de Ferriol? Il n'y en a pas trace dans la suite de ces lettres à M"« de Calandrini. Chaque fois qu' Aïssé, dans cette confidence touchante, se reproche ses fautes, ce n'est que par rapport à une seule personne trop chère , et il n'y parait aucune allusion à une autre faiblesse, plus ou moins volontaire^ qui aurait précédé et qu'elle aurait dû considérer, d'après ses idées acquises depuis , comme une mortelle flétrissure. Lorsqu'elle résiste aux instances de mariage que lui fait son passionné chevalier, parmi les raisons qu'elle oppose, on ne voit pas que la pensée d'une telle objection se soit présentée à elle ; elle ne se trouve point digne de lui par la fortune , par la situation , et non point du tout parce qu'elle a été la victime d'un autre. Lorsqu'elle parle de l'ambassadeur défunt, elle le fait en des termes d'affection qui n'impliquent aucun ressentiment , tel qu'un pareil acte aurait dû lui en laisser. « Pour parler de la vie que je mène , et dont vous avez la bonté, écrit-elle à son amie(1), de me demander des . détails, je vous dirai que la maîtresse de cette maison est
(1) Lettre XIV.
188 DSBNIEBS POBTBAITS.
bien plus (liffi^Uô ^ vivre que \e pauvre ambassadeur, » Parlerait-elle sar ce ton de quelqu'un qui lui rappellerait décidément une faute odieuse, avilissanle? Pourquoi ne pas admettre que ce pauvre ambassadeur^ déjà vieux et vaincu du temps, comme dit le poète , finit par se décourager et par devenir bon homme?
Et en effet, jusqu'à la publication du fragment malencontreux, on avait cru dans la société que si M. de Ferriol avait eu à un moment quelque dessein sur elle, M^^^ Aïssé avait dû à la protection des fils de M*"^ de Ferriol, et particulièrement à celle de d'Argental, de s'être soustraite aux persécutions de l'oncle. C'était le sentiment des premiers éditeurs , héritiers des traditions et des souvenirs de la fiamille Galandrini ; personne alors ne le contesta (l).L'jlnn^e littéraire, parlant d'Aïssé au sujet de cette publication, disait : «c Elle se fit aimer de tout le monde ; malheureusement tout autour d'elle respirait la volupté. Cette éducation dangereuse ne la séduisit cependant pas au point de la faire céder aux vues de Ml de Ferriol, qui, peu généreux, exigeait d'elle trop de reconnaissance, et d'un grand prince qui voulait en faire sa maîtresse ; mais elle la disposa à la tendresse , et le chevalier d'Aydie en profita (â). » Le récit de M. Craufurd (3) rentre tout à fait dans cette opinion qu'on avait généralement , et on sent qu'il ne change d'avis que sur la prétendue preuve écrite. Nous croyons avoir réduit cette preuve à sa juste valeur.
Le fait est qu'à dater d'un certain moment, qui pourrait bien n'être autre que celui de la tentative avortée , M^^*" Aîssé
(1) On irouYO dans le Journal de Skaris, du 28 novembre 1787, une lettre signée Villars qui reproche à l'éditeur d'avoir mêlé à sa publication des anecdotes défavorables à la famille Ferriol ; le témoignage de M. d'Argénial^ encore vivant, y est invoqué. Cette lettre, écrite dans un intérêt de famille, prouve une seule chose, c'est qu'on était loin de croire alors et qu'on n'avait jamais admis jusque-là qu'AYssé eût été sacrifiée à l'ambassadeur. — Voir ci-après la note (G).
(2) Année littéraire, 1788, tome VI, page 209.
(a) Essais de Littérature française, tome l*"^, page 188 (3« édition).
MADEMOISBLLB AÏSSE. 189
eut son domicile habituel chez M^^^de Ferriol, et ce. ne fut plas ensuite que dans les deux dernières années de la vie de Tambassadeur qu'elle retourna près de lui pour lui rendre les soins de la reconnaissance. Il mourut le â6 octobre 1722, A rage d'environ soixante-quinze ans. Est-il besoin d'ajouter que, durant ce dernier séjour (1), elle était plus que préservée par toutes les bonnes raisons et par Tamour même du chevalier d'Aydie, qui l'aimait dès lors, comme on le voit d*après certains passages des Lettres de lord Bolingbroke? Je transcrirai ici quelques-uns de ces endroits qm ont de l'intérêt à travers leur obscurité et malgré le sous-entendu des allusions.
B(dingbroke écrivait à M"^ de Ferriol, le 17 novembre 1721, ea l'invitant à venir passer les fêtes de Noël à sa campagne de la Source, près d'Orléans : « Nous avons été fort agréablement surpris de voir que U^^ Aîssé veuille être de la partie et renoncer pendant quelque temps aux plaisirs de Paris. Peut-être ne fait-elle pas mal de visiter ses amis au fond d'une province, comme d'autres y vont visiter leurs mères. Quel que soit le motif qui nous attire ce plaisir, nous lui eu sommes très obligés... » Et sur une autre page de la même lettre, dans une apostille pour M. d'Argental : « N'auriez-vous pas contribué à nous procurer le plaisir d'y voir M"® Aïssé? Je soupçonne fort que vos conseils, et peut-être le procédé d'une autre personne , lui ont inspiré un goût pour la campagne, que je tâcherais de cultiver, si j'avais quelques années de moins. » — Quel est ce procédé ? et de quelle autre personne s'agit-il ? Nous chercherons tout à l'heure. — Un mois après, Bolingbroke écrivait encore à M"' de Ferriol ( 30 décembre 1721) : <( Je compte que vous viendrez ; je me flatte même de
( 1 ) M>B« de Ferriol, qui avait habité d'abord rue des Fossés-Montmartre, logeait en dernier lieu rue Neuve-Saint-AugusUn, et l'ambassadeur demeurait dans le même hôtel ; ainsi ces diverses installations pour Aïssé se réduibaient au plus à un changement d'appartement.
140 BERNIEBS POBTBÀITS.
Tespérance d'y voir M"« du Deffand ; mais, pour M"« Aïssé, je ne l'attends pas. Le Turc sera son excuse, et un certain chrétien de ma connaissance, sa raison. » Ainsi, dès lors, M"« Aïssé était aimée du chevalier d'Aydie (car c'est bien lui qui se trouve ici désigné) ; et si elle restait à Paris, sous prétexte de ne pas quitter M. de Ferriol , elle avait sa raison secrète, plus voisine du cœur.
A une date antérieure, le 4 février 17 J9, il est question , dans un autre billet de Boiingbroke à d'Argental , de je ne sais quel événement plus ou moins fâcheux survenu à Taimable Circassienne ; je donne les termes mêmes sans me flatter de les pénétrer : « Je vous suis très-obligé, mon. cher monsieur, de votre apostille ; mais la nouvelle que vous m'y envoyez me fâche extrêmement. M*^^ Aïssé était si charmante, que toute métamorphose lui sera désavantageuse. Gomme vous êtes de toits ses secrets le grand dépositaire (1), je ne doute point que vous ne sachiez ce qui peut lui avoir attiré ce malheur : est-elle la victime de la jalousie de quelque déesse, ou de la perfidie de quelque dieu? Faites-lui mes très-humbles compliments, je vous supplie. J'aimerais mieux avoir trouvé le secret de lui plaire que celui de la quadrature du cercle on de fixer la longitude. » Comme ce billet à d'Argental est écrit en apostille d'une lettre à M"« de Ferriol et à la suite de la même page, on ne doit pas y chercher un bien grand mystère. Cette métamorphose, qui ne saurait être que désavantageuse, pourrait bien n'avoir été autre chose que la petite vérole qu'aurait envoyée à ce charmant visage quelque divinité jalouse; dans tous les cas il ne parait point qu'elle ait laissé beaucoup de traces , et le don de plaire fut après ce qu'il était avant.
(1) Tu seras de mon cœur Tunique secrétaire.
Et de tous nos secrets le grand dépositaire.
C'est Dorante qui dit cela dans le Menteur (acte II, scène vi]. Boiingbroke savait sa littérature française par le menu.
MADEMOISELLE AÎSSÉ. 141
La phrase qu*on a lue plus haut sur le procédé d*UDe certaine personue, lequel était de nature, selon Bolingbroke, à faire désirer à M"« Aïssé un éloignemenl momentané de Paris, pourrait bien s'appliquer à ce qu'on sait d'une tentative du Régent auprès d'elle. Ce prince, en effet , l'ayant rencon- Me chez M"® de Parabère, la trouva tout aussitôt à son gré et ne douta point de réussir ; il chercha à plaire de sa perscmne, en même temps qu'il fit faire sous main des offres séduisantes, capables de réduire la plus rebelle des Danaê; finalement il mit en jeu M"' de Ferriol elle-même, peu scrupuleuse et propre à toutes sortes d'emplois. Rien n'y put faire, et M"« Aïssé, décidée à ne point séparer le don de son cœur d'avec son estime, déclara que si on continuait de l'obséder, elle se jetterait dans un couvent. Une telle conduite semble assez répondre de celle qu'elle tint envers M. de Ferriol ; les deux sultans eurent le même sort; seulement elle y mit avec rnn toute la façon désirable, tout le dédommagement du respect filial et de la reconnaissance.
L*ambassadeur mort (octobrie 1722), M"® Aïssé revint loger chez !!"• de Ferriol qui manqua de délicatesse jusqu'à lui reprocher les bienfaits du défunt. Indépendamment d'un contrat de 4,000 livres de rentes viagères, ce Turc, qui avait du bon, et dont Taffection pour celle qu'il nommait sa fille était réelle, bien que mélangée, lui avait laissé en dernier lieu un billet d'une somme assez forte, payable par ses héritiers. Cette somme à débourser tenait surtout à cœur à M"® de Ferriol, et elle le fit sentir à M"« Aïssé, qui se leva, alla prendre le billet et le jeta au feu en sa présence.
Ce dut être en 1721 ou 1720 au plus tôt, que les relations de M"* Aïssé et du chevalier d'Aydie commencèrent : elle le vit pour la première fois chez M"* du DefiTand, jeune alors , mariée depuis 1718, et qui était citée pour ses beaux yeux et sa conduite légère, non moins que pour son imagination vive cl féconde , comme elle le fut plus tard pour sa cécité patiente, sa fidéhté en amitié et son inexorsùble justesse de rai-
142 D2BNIEBS POETBAITS.
son. Le chevalier Biaise-Marie d'Aydie, né vers 4690, fils de François d'Aydie et de Marie de Sainte-Aulaire, était propre neveu par sa mère du marquis de Sainte-Aulaire de l'Académie française (1). Ses parents eurent neuf enfants et peu de biens; trois filles entrèrent au couvent, trois cadets suivirent rétat ecclésiastique. Biaise, le second des garçons , qui avait titre àlerc tonsuré du diocèse de PérigueuXy chevcdier non profès de rOrdre de Saint-Jean de Jérusalem, fut présenté à la cour du Palais-l^oyal par son cousin le comte de Rions, lequel était ramant avoué et le mari secret de la duchesse de Berry, fille du Régent. Rions avait la haute main au Luxembourg; il introduisit son jeune cousin, dont la bonne mine réussit d'emblée assez bien pour attirer un caprice passager de cette princesse, qui ne se les refusait guère. Le chevalier était donc dans le monde sur le pied d*un homme à la mode, lorsqu'il rencontra M"« Aïssé, et, de ce jour-là, il ne fut plus qu'un homme passionné, délicat et sensible. Les premiers temps de leur liaison paraissent avoir été traversés ; la résistance de la jeune femme, la concurrence peut-être du Régent, quelques restes de jalousie sans doute de M. de Ferriol, compliquèrent cette passion naissante. Le chevalier fit un long voyage, et on le voit au bout de la Pologne, à Wilna» en juin 1723; mais, à son retour, M^^® Aïssé était vaincue, et on n'en pourrait douter, lors même qu'on n'en aurait d'autre preuve que ce passage d'une lettre de Bolingbroke à d'Argental (de Londres, 28 décembre 1725): «Parlons, en premier lieu, mon respectable magistrat, de l'objet de nos amours. Je viens d'en recevoir une lettre : vous y avez donné occasion, et je vous en remercie. En vous voyant, elle se souvient de moi ; et je meurs de peur qu'en me voyant elle ne se souvienne de vous. Hélas ! en voyant le Sarmate, elle ne songe ni à l'un ni à l'autre. Devineriez-vous bien la raison de
(1 ) J'emprunterai beaucoup, dans tout ce que j'aurai à dire du chevalier d*Aydie, à une notice manuscrite dont je dois communicaUon h la bien* teiUanca de M. U eomte de Siiinie-Àuiaire.
ceci? Faites-lui mes tendres compliments. J'suraî Thonnetn* de lui répondre au premier jour... Mille compliments à M. votre frère. Tadore mon aimable gouvernante (1) ; mandezmoi des nouvdles de son cœur, c'est devant tous qu'il s'épanche. »
Ce passage en sous-entendait beaucoup plus cpi'il n'en exprimait, et Tannée précédente il s'était passé un événement dont bien peu de personnes avaient eu le secret. W^ Aissé, sentant qu'elle allait devenir mère, n'avait pu prendre sur elle de se confier à M"** de Ferriol, qui aurait trop triomphé de voir le naufrage d'une vertu naguère si assurée, et qui n'était pas femme à comprendre ce qui sépare une tendre faiblesse d'une séduction par intérêt ou par vanité. Dans son anxiété croissante, et les moments du péril approchant, la jeune femme recourut à M«»* dfe Villétte, qui, depuis un an ou deux ans, avaâ pris nom lady Bolingbrdke. Cette dame aimable et spirituelle avait épousé en premières notei le marquis *e Villettte, proche parent de M™» de Mainténort (51), veuf et père d^à de plusi^iirâ enfônts, du nombre desquels était cette etermante M»« de GÈfius. M"» de Villétte, â peu près du mène âge que sa belle-âUe et sortie également de Saint-Cyr, avait, (tens son veuv^e, contracté une union fort intime, fort effective, avec lord Bolingbrdke, àlo!^ réfugié en France: taatùx m passait le temps chez elle, à sa campagne de Marsilly, près de Nogent-sur-Seine; tantôt elle habitait chez lui, à sa jolie retraite de la Source, près d'Orléans, où VoHaire les visitait. Dans un voyage qu'elle fit à Londres pour les intérêts de l'homme illustre et orageux dont elle avait su fixer le cœur, elle avait paru comme sa femme et elle en garda le nom, quoique de malins amis aient voulu douter que le sa-
(1) Toajoars MU« Alssé; il U désigne ainsi par suite de quelque plaisanterie de société et par allusion probablement au rôle où il l'avait vue dans les derniers temps de M. de Ferriol.
(2) Philippe Le Valois, marquis de Villétte, chef d'escadre, dont M«d9 Munmerqué vient de publier les Mémoires (1844}.
144 DSRNIBRS POBTBAITS;
cremeat ait jamais consacré entre eux le lien. Peu nous importe ici : elle était bonne, elle était indulgente; elle entra vivement dans les tourments de la pauvre Aïssé et n'épargna rien pour pourvoir à ses embarras.,Elle fit semblant de l'emmener en Angleterre vers la fin de mai 1724 : pendant ce temps, Bolingbroke, resté en France, écrivait de la Source à Hme (jg Ferriol, pour mieux déjouer tous soupçons (2 juin 1724): «Avez-vous eu des nouvelles d'Aïssé? La marquise (M""« de Villette) m'écrit de Douvres : elle y est arrivée vendredi au soir, après le passage du monde le plus favorable. La mer ne lui a causé qu'un peu de tourment de tête; mais pour sa compagne de voyage, elle a rendu son dîner aux poissons. »
On conjecture que ce fut à cette époque môme qu'Aïssé, retirée dans un faubourg de Pans, entourée des soins du chevalier et assistée de la fidèle Sophie, sa femme de chambre, donna le jour à une fille, qui fut baptisée sous le nom de Ce- Unie Lehlond. On retrouve lady Bolingbroke de retour en France dès septembre 1724; probablement elle fut censée ramener sa compagne; les détails du stratagème nous échappent. Il est certain d'ailleurs qu'elle se chargea d'abord de l'enfant ; elle put l'emmener en Angleterre où elle retournait à la fin d'octobre, même année; quelque temps après, la petite fille reparut pour être placée au couvent de Notre-Dame à Sens, S0U3 le nom de miss Black (1) et à titre de nièce de lord Bolingbroke. L'abbesse de ce couvent était une fille même de M"« de Villette, née du premier mariage. Tout cela, on le voit, concorde et s'explique à merveille ; on a le cadre et le canevas du roman ; mais c'est de la physionomie des personnages et de la nature des sentiments qu'il tire son véritable et durable intérêt.
Le chevalier d'Aydie, dans sa jeunesse, offrait plus d'un de
(1) Ce nom de fantaisie, miss Black, semble avoir été donné pour faire contraste et contre-vérité à celui de Céiénic LeOlond.
Mademoiselle aÏss^. 145
ces traifèqui s'adaptent d'eux-mêmes à un héros de romrm; Voltaire, écrivant à Thieriot et lui parlant de sa tragédie é'Adék^ïde Du Guesclin à laquelle il travaillait alors, disait (24 février 1733) : «C'est un sujet tout français et tout de mon invention, où j'ai fourré le plus que j'ai pu d'amour, de jalousie, de fureur, de bienséance, de probité et de grandeur d^âme. J'ai imaginé un sire de Couci, qui est un très-digne homme, comme on n'en voit guère à la cour; un très-loyal chevalier, comme qui dirait le chevalier d'Âydie, ou le chevalier de Froulay. » 11 avait dans le moment à se louer des bons offices de tous deux près du garde des sceaux ; il y revient dans une lettre du 13 janvier 1736, à Thieriot encore: « Si vous revoyez les deux chevaliers sans peur et sans reproche, joignez, je vous en prie, votre reconnaissance à la mienne. Je leur ai écrit; mais il me semble que je ne leur ai pas dit assez avec quelle sensibilité je suis touché de leurs bontés, et combien je suis orgueilleux d'avoir pour mes protecteurs les deux plus vertueux hommes du royaume. » -^ La Correspondance de M"^ du Deffand (1) nous donne également à connaître le chevalier par le dehors et tel qu'il était aux yeux du monde et dans l'habitude de l'amitié. Plusieurs lettres de lui nous le font voir après la jeunesse et bonnement retiré en famille dans sa province. Nous donnerons ici au long son portrait tracé par M°*«du Deffand; elle soupçonnait, mais elle ne marque pas assez profondément (car le monde ne sait pas tout) ce qui était le trait distinctif de son être, la sensibilité, la passion et surtout la tendre fidélité dont il se montra capable : ce sera à M"« A'issé de compléter M°*® du Deffand sur ces points-là.
Portrait de M. le chevalier d'Aydie par madame la marquiee du
Deffand ('i^).
« L'esprit de M. le Chevalier d'Âydie est chaud, ferme et vigou-
(1) Les deux volumes iii-8'' publiés en 1809.
(2) Grâce à une copie manuscrite qui provient des papiers mêmes du
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reux ; tout en lui a la force et la vérité du sentiment. On dit de M. dé Fontenelle qu'à la pjace du cœur il a un second cerveau; on pourrait croire que la tête du Chevalier contient uu second cœur. Il prouve la vérité de ce que dit Rousseau, que c'est dans notre cœur que notre esj^rit ré|ide (1).
« Jamais les idées du Chevalier ne sont affaiblies, subtilisées ni refroidies par une vaine métaphysique. Tout est premier mouvement en lui ; il se laisse aller à l'impression que lui font les sujets qu'il traite. Souvent il en devient plus affecté, à mesure qu'il parle ; souvent il est embarrassé au choix du mot le plus propre à rendre sa pensée, et l'effort qu'il fait alors donne plus de ressort et d'énergie à ses paroles. Il n'emprunte les idées ni les expressions de personne ; ce qu'il voit, ce qu'il dit, il !e voit et il le dit pour la première fois. Ses définitions, ses images sont justes, fortes et vives; enfin le Chevalier nous démontre que le langage du sentiment et de la passion est la sui)lime et véritable éloquence.
« Mais le cœur n'a pas la faculté de toujours sentir, il a des temps de repos ; alors le Chevalier parait ne plus exister. Enveloppé de ténèbres, ce n'est plus le même homme, et l'on croirait que, gouverné par un Génie, le Génie le reprend et l'abandonne suivant son caprice (2). Quoique le Chevalier pense et agisse par sentiment, ce n'est
Chevalier, nous pouvons donner ce portrait, un peu différent de ce qu'il esl dans la Correspondance de Mm^ du Deffand ; on a fait subir à celuid, comme il arrive trop souvent, de prétendues petites corrections qui Tont écourté.
(1) Dans le portrait tel qu'il a été imprimé en 1809, cette phrase sur Rousseau est supprimée, et l'on y a mis l'observation sur Fontenelle au passé : On a dit de M. de Fontenelle qu'il avait... Il résulte, au contraire, de notre version plus exacte et plus complète, que Fontenelle vivait encore quand Mme du Deffuid traçait ce portrait. Quant à Rousseau, il s'agit ici de Jean-Baptiste, qui a dit dans son Épître à M. de Breteuil :
Votre cœur seul doit être votre guide : Ce n'est qu'en lui que notre esprit réside.
(2) L'imprimé de 1809 donne ici une version différente et qui mérite d'être reproduite, parce qu'elle ne laisse pas d'être heureuse et qu'elle semble de la plume même de l'auteur : « ... Alors le Chevalier n'est plus le même homme : toutes ses lumières s'éteignent ; enveloppé de ténèbres, s'il parle, ce n'est plus avec la même éloquence ; ses idées n'ont plus la même justesse, ni ses expressions la même énergie, elles ne sonl
HABBMOISELLB AÏSSB. 147
peat-étre pas néanmoins l'homme du monde le plus passionné ni le plos tendre ; il est affeeté par trop de divers objets pour pouvoir rétre fortement par aucun en particulier. Sa sensibilité est, pouf ainsi dire, distribuée à toutes les différentes facultés de son âme, et cette diversion pourrait bien défendre son cœur et lui assurer une liberté d'autant plus douce tt d'autant plus solide, qu'elle est également éloignée de l'indifférence et de la tendresse. Cependant il croit aimer ; mais ne s'abuse-t-il point ? Il se passionne pour les vertus qui se trouvent en ses amis ; il s'échauffe en parlant de ce qu'il leur doit, mais il se sépare d'eux sans peine, et Ton serait tenté de croire que personne n'est absolument nécessaire à son bonheur. En un mot, le Chevalier parait plus sensible que tendre.
« Plus une âme est libre, plus elle est aisée à remuer. Aussi quiconque a du mérite peut attendre du Chevalier quelques moments de sensibilité. L'on jouit avee lui du plaisir d'apprendre ce qu'on vaut par les sentiments qu'il vous marque, et cette sorte de louanges et d'approbation est bien plus flatteuse que celle que l'esprit seul accorde et où le cœur ne prend point de part.
« Le discernement du Chevalier est éclairé et fin, son goût trèsjuste ; il ne peut rester simple spectateur des sottises et des fautes du genre humain. Tout ce qui blesse la probité et la vérité devient sa querelle particulière. Sans miséricorde pour les vices et sans indulgence pour les ridicules, il est la terreur des méchants et des sots ; ils croient se venger de lui en l'accusant de sévérité outrée et de vertus romanesques ; mais l'estime et l'amour des gens d'esprit et de mérite le défendent bien de pareils ennemis.
« Le Chevalier est trop souvent affecté et remué pour que son humeur soit égale ; mais cette inégalité est plutôt agréable que fâcheuse. Chagrin sans être triste, misanthrope sans être sauvage, toujours vrai et naturel dans ses différents changements, il plaît par ses propres défauts, et l'on serait bien fâché qu'il fût plus parfait. >
qa*exagéréeB ; on voit qu'il se recherche sans se trouver t l'original a disparu, il ne reste plus que la copie. » Cette expression ; Use recherche ioru se trouver, nous parait d'une trop bonne langue pour ne pas prove* Pir de 11<M du Deffand,
148 1>EBN1Ë11S :^ORTBATTâ.
Sans être un bel-esprit, comme cela devenait de mode à celte date, le chevalier d'Aydie avait de la lecture et du jugement ; 11 savait écouter et goûter ; son suffrage était de ceux qu'on ne négligeait pas. Lorsque d'Alembert publia en 4753 ses deux premiers volumes de Mélanges, M"*® du Deffand consulta les 'diverses personnes de sa société; elle alla, pour ainsi dire, aux Voix dans son salon, et mit à part les avis divers pour que Fauteur en pût faire ensuite son profit ; c^est sans doute ce qui a procuré l'opinion du chevalier d'Aydie qu'on trouve recueillie dans les Œuvres de d*Alembert (1). Très-lié avec Montesquieu, il écrivait de lui avec une effusion dont on ne croirait pas qu'un si grave génie pût être l'objet, et qui de loin devient le plus piquant comme le plus touchant des éloges : « Je vous félicite, madame, du plaisir que vous avez de revoir M. de Formont et M. de Montesquieu ; vous avez sans doute beaucoup de part à leur retour, car je sais l'attachement que le premier a pour vous, et l'autre m'a souvent dit avec sa naïveté et sa sincérité ordinaire : « J'aime cette femme de tout mon cœur; elle me plaît, elle me divertit ; il n'est pas possible de s'ennuyer un moment avec elle. » S'il vous aime donc, madame, si vous le divertissez, il y a apparence qu'il vous divertit aussi, et que vous l'aimez et le voyez souvent. Eh ! qui n'aimerait pas cet homme, ce bon homme, ce grand homme, original dans ses ouvrages, dans son caractère, dans ses manières, et toujours ou digne d'admiration ou aimable?» — Sans donc nous-étendre davantage ni anticiper sur les années moins brillantes, on saisit bien, ce me semble, la physionomie du chevalier à cet âge où il est donné de plaire : brave, loyal, plein d'honneur, homme d'épée sans se faire de la gloire une idole, homme de goût sans viser à l'esprit, cœur naturel, il était de ceux qui ne sont tout entiers eux-mêmes et qui ne trouvent toute leur ambition et tout leur prix que dans l'amour.
On ne possède aucune des lettres qu'Aïssô lui adressa ; nous
(1) Œuvra pouhumei, an tii, tome l^^^^, page U7,
XABESOISKLU AISSB. 149
n^âTODS l'image de œlte passion, à la fois violente et délicate, que réfléchie dans le sein de Taniitié et déjà voilée par les lannes de la religion et da repentir. La fille d*A!ssé et du chevalier avait deux ans ; leur liaison oHitinuait avec dés redoublements de tendresse de la part du chevaher, qui bien souvent pensait à se faire relever de ses \osax pour épouser Tamîe à laquelle il aurait voulu assurer une position avouée et la paii de rame. H semblait, en effet, qu'une inquiétude secrète se fût logée au cœur de la tendre Aîssé, et qu'elle n'osât jouir de son bonheur. Les attendrissements mêmes que lui causaient les témoignages du chevalier étaient trop vifs pour elle et la consumaient. Elle n'aurait rien voulu accepter qui fût contre l'intérêt et contre l'honneur de famille de celui qu'elle aimait. Une sorte de langueur passionnée la minait en silence. C'est alors que, dans l'été de 1726, M"« de Calandrini vint de Genève passer quelques mojs à Paris, et se lia d'amitié avec elle. Cette dame, qui, par son mariïige, tenait à l'une des premières familles de Genève, était Française et Parisienne, fille de M. Pellissary, trésorier général de la marine; elle avait eu l'honneur d'être célébrée, dans son enfance, par le poète galant Pavillon (1). Une sœur de M™« de Calandrini avait épousé le vicomte de Saint-John, père de lord Bolingbroke, qu'il avait eu d'un premier lit : de là l'élroile liaison des Calandrin avec les Bolingbroke, les Villette et les Ferriol. Genève ainsi tenait son coin ohez les tories et dans la Régence. M"*» de Calandrini était à la fois une femme aimable et une personne vertueuse ; elle s'attacha à Tintéressante Aïssé, gagna sa confiance, reçut son secret, et lui donna des conseils qui peuvent paraître sévères, et qu' Aïssé ne trouvait que justes. Celle-ci, née pour les affections, et qui les avait dû refouler jusque-là, orpheline dès
(1) Voir dans les Œuvres d*Ét!enne PaviUon (1760, tome l^S page 169) la lettre, moitié vers et moitié prose, adressée à M"* Julie do Pellissary, Igée de huit aiis. Dans Tune des lettres suivantes (page 176), sur le ma' riaye de mademoiselle de Pellissary avec M. Warlhon, il faut lire SaiiU" John et noB pas Warihon,
150 DBBNIESS POBTBAITS.
Tenfânce, n*ayant pas eu de mère et Pétant à son tour sans oser le paraître, amante heureuse mais troublée dans son aveu, du moment qu*elle rencontra un cœur de femme digne de Tentendre, s'y abandonna pleinement, elle éclata : « Je vous aime comme ma mère, ma sœur, ma fille, enfin comme tout ce qu*on doit aimer. » De vifs regrets aussitôt, des retours presque douloureux s'y mêlèrent : « Hélas î que n'étiez-vous M"»* de Ferriol? Vous m'auriez appris à connaître la vertu! » Et encore : « Hélas I madame, je vous ai vue malheureusement beaucoup trop tard. Ce que je vous ai dit cent fois, je vous le répéterai : dès le moment que je vous ai connue, j'ai senti pour vous la confiance et l'amitié la plus fortes. J'ai un sincère plaisir à vous ouvrir mon cœur ; je n'ai point rougi de vous confier toutes mes faiblesses; vous seule avez développé mon âme ; elle était née pour être vertueuse. Sans pédanterie, connaissant le monde, ne le haïssant point, et sachant pardonner suivant les circonstances, vous sûtes mes fautes sans me mésestimer. Je vous parus un objet qui méritait de la compassion, et qui était coupable sans trop le savoir. Heureusement c'était aux délicatesses mêmes d'une passion que je devais l'envie de connaître la vertu. Je suis remplie de défauts, mais je respecte et j'aime la vertu... » Cette idée de vertu entra donc distinctement pour la première fois dans ce cœur qui était fait pour elle, qui y aspirait d'instinct, qui était malade de son absence, mais qui n'en avait encore rencontré jusque-là aucun vrai modèle. Cette pensée se trouve exprimée avec ingénuité, avec énergie, en maint endroit des lettres ; elles suivirent de près le départ de M"« de Calandrini, à dater d'octobre 1726. M"« Âîssé cause avec son amie de ses regrets d'être loin d'elle, du monde qu'elle a sous les yeux et qu'elle commence à trouver étrange, et aussi elle touche en passant l'état de ses propres sentiments et de ceux du chevalier ; c'est un courant peu développé qui glisse d'abord et peu à peu grossit. Après bien des retards, bien des projets déjoués, il y a un voyage qu'elle fait à Genève; il y en a un à Sens où elle voit
MADEMOISELLE AÎSSB. Idl
au couvent sa fille chérie. Sa santé décroit, ses scrupules de conscience augmentent, la passion du chevalier ne diminue pas; tout cela mène au triomphe des conseils austères el à une réconciliation diiétienne en vue de la mort, conclusion douce et haute, pleine de consolations et de larmes.
Ce qui lait le charme de ces lettres, c'est qu'elles sont toutes simples et naturelles, écrites avec abandon et une sincérité par&ite. « n y règne un ton de mollesse et de grâce, et cette vérité de sentiment si difficile à contrefîEdre (1). » Je ne les conseillerais pas à de beaux-esprits qui ne prisent que le compliqué, ni aux fastueux qui ne se dressent que pour de grandes dioses; mais les bons esprits, et qui connaissent les entrâmes (pour parler comme Aîssé elle-même), y trouveront leur compte, c'est-à-dire de Tagrément etime émotion saine. Voltaire, qui avait eu communication du manuscrit pendant son séjour en Suisse, écrivait à d'Argental (de Lausanne, 42 mars 1758} : a Mon cher ange, je viens de lire un volume de lettres de mademoiselle Alssé, écrites à une madame Calandrin de Genève. Cette Circassienne était plus naïve qu'une Champenoise. Ce qui me plaît de ses lettres, c'est qu'elle vous aimait onnme vous méritez d'être aimé. Elle parle souvent de vous comme j'en parle et comme j'en pense. v> La naïveté de U}^ Aïssé n'était pourtant pas si champenoise que le malin veut bien le dire, ce n'était pas la naïveté d'Agnès; elle savait le mal, elle le voyait partout autour d'elle, elle se reprochait d'y avoir trempé; mais du moins sa nature généreuse et décente s'en détachait avec aversion, avec ressort. Elle commence par nous raconter des historiettes assez légères, les nouvelles des théâtres, les grandes luttes de laPelIissier et de la Le Maure, la chronique de la Comédle^italienne et de l'Opéra (son ami d'Argental était très-initié parmi ces demoiselles) ; puis viennent de menus tracas de société, les petits scandales, que la bonne M"« de Parabère a été quittée par M. le Pre-
(1) xVrlick du Mercure de France ^ août 1788, pago 181.
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mier (1), et qu'on lui donne déjà M. d'Alincourt. C'est une petite gazette courante, comme on en a trop peu en cette première partie du siècle. Mais que de certains éclats surviennent et réveillent en elle une surprise dont elle ne se croyait plus capable, comme le ton s'élève alors ! comme un accent indigné échappe! « A propos, il y a une vilaine affaire qui fait dresser les cheveux à la tète : elle est trop infâme pour l'écrire ; mais tout ce qui arrive dans cette monarchie annonce bien sa destruction. Que vous êtes sages, vous autres, de maintenir les lois et d'être sévères! il s'ensuit de là l'innocence. » N'en déplaise à Voltaire, cette petite Champenoise a des pronostics perçants ; et ceci encore, à propos d'un revers de fortune qu'avait éprouvé M"»« de Calandrini : « Quelque grands que soient les malheurs du hasard, ceux qu'on s'attire sont cent fois plus cruels. Trouvez-vous qu'une religieuse défroquée, qu'un cadet cardinal, soient heureux, comblés de richesses? Ils changeraient bien leur prétendu bonheur contre vos infortunes. »
Un trait bien honorable pour M*^« Aïssé, c'est l'antipathie violente et comme instinctive qu'elle inspirait à M™«de Tencin. Je ne veux pas faire de morale exagérée ; c'est la mode aujourd'hui de parler légèrement des femmes du xviii® siècle ; j'en pense tout bas bien moins de mal qu'on n'en dit. Tant qu'elles furent jeunes, je les livre à vos anathèmes, elles ont fait assez pour les mériter ; mais, une fois qu'ellesavaient passé quarante ans, ces personnes-là avaient toute leur valeur d'expérience, de raison, de tact social accompli ; elles avaient de la bonté même et des amitiés solides, bien qu'elles sussent à fond leur La Bruyère. M"*® de Parabère, une des plus compromises de ces femmes de la Régence, joue un rôle charmant dans les Lettres d'Aïssé, et, comme dit celle-ci, « elle a pour moi des façons touchantes. » C'est elle et M™« du Deffand qui, lorsque la malade désire un confesseur, se chargent de lui en trouver un, car il
(1) Le premier écuyer, M. de Bcringhen.
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154 BEENIEBS POBTBAITS.
partage avec M"^' de Parabère et les louanges reconnaissantes de la fin, est jugée sévèrement dans cette correspondance d'Aïssé; rien ne peut compenser Teffel de la lettre xvi, où se trouve racontée cette étrange histoire du raccommodement de la dame avec son mari, cette reprise de six semaines, puis le dégoût, l'ennui, le départ forcé du pauvre homme, et l'inconséquente délaissée qui demeure à la fois sans mari et sans amant. Toute cette avant-scène de la vie de M"*® du Deffand serait restée inconnue sans le récit d'Âïssé. Je sais quelqu'un qui a écrit : « Ce qu'était l'abîme qu'on disait que Pascal voyait toujours près de lui, Vennui l'était à M"« du Deffand ; la crainte de Vennui était son abîme à elle, que son imagination voyait constamment et contre lequel elle cherchait des préservatifs et, comme elle disait, des parapets dans la présence des personnes qui la pouvaient désennuyer. » Jamais on n'a mieux compris cet effrayant empire de l'ennui sur un esprit bien fait, que le jour où, malgré les plus belles résolutions du monde, l'ennui que lui cause son mari se peint si en plein sur sa figure, — où, sans le brusquer, sans lui faire querelle, elle a un air si naturellement triste et désespéré, que l'ennuyeux lui-même n'y tient pas et prend le parti de déguerpir. M"' du Deffand, on l'apprend aussi par là, eut beaucoup à faire pour réparer, pour regagner la considération qu'elle avait su perdre, même dans ce monde si peu rebelle. Elle y travailla, elle y réussit complètement avec les années; dix ou douze ans après cette vilaine aventure, elle avait la meilleure maison de Paris, la compagnie la plus choisie, les amis les plus illustres, les plus délicats ou les plus austères, Hénault, Montesquieu, d'Alembert lui-même. Plus les yeux qu'elle avait eus si beaux se fermèrent, et plus son règne s'assura. On le conçoit même aujourd'hui encore quand on la lit. Toute cette justesse, cet à-propos de raison, cette netteté d'imagination qu'elle n'avait pas su garder dans sa conduite, elle l'eut dans sa parole; et du moment qu'elle ne quitta guère son fauteuil, tout fut bien (1).
(I) Le genre de précision dans le bien-dire, que je trouve étiez IM"* du
V4CEM0ISELLB AIsSÉ. 15.5
Mais ce qui intéresse aTant tout dans ce petit volume, c*e$t Âissé elle-même et son tendre chevalier ; la noble et discrète personne sm't tout d'abord, en parlant d'elle et de ses sentiments, la règle qu'elle a posée en parlant du jeu de certaine prima donna : c II me semble que, dans le rôle d'amoureuse, quelque violente que soit la situation, la modestie et la retenue sont choses nécessaires ; toute passion doit être dans les inflexions de la voix et dans les accents. H faut laisser aux hommes et aux magiciens les gestes violents et hors de mesure; une jeune princesse doit être plus modeste. Voilà mes réflexions. » L'aimable princesse circassienne fait de la sorte en ce qui la touche, sans trop s'en douter; elle se contient, elle se diminue plutôt. A la manière dont elle parle d'elle et de sa personne, on serait par moments tenté de lui croire des charmes médiocres et de chétifs agréments. Écoutez-la, elle prend de la limaille, elle est maigre; à force d'aller à la chasse aux petits oiseaux daos ses voyages d'Ablon, elle est hàlée et noire comme un corbeau. Peu s*en faut qu'elle ne dise d'elle comme la spirituelle M"* De Launay en commençant son portrait : « De Launay est maigre, sèche et désagréable... » Oh! non pas! et n'allez pas vous fier à ces façons de dire, encore moins pour l'aimable Aïssé; elle était quelque chose de léger,
DefEand et chez les femmes d'esprit de la première moitié du xviii* siècle, me semble ne pouvoir être mieux déflni en général que par ce que Mi>«De Launay dit de la ducliesse du Maine : « Personqe, dit-elle, n'a jamais parié avec plus de justesse , de netteté et de rapidité, ni d'une manière plus noble et plus naturelle. Son esprit n'emploie ni tours, ni figures, ni rien de tout ce qui s'appelle invention. Frappé vivement des objets, il les rend comme la glace d'un miroir les réfléchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer. » Voilà Tidéal primitif du bien-diro parmi les femmes du xviiP siècle, au moment où elles se détachent du pur genre de Louis XIY. Il y a eu des variations sans doute, des degrés et des nuances, mais on a le type et le fond. M"« du Deffand portait plus de feu, plus d'imagination dans le propos ; pourtant chei elle, comme chez Mil* De Launay, comme chrz d'autres encore, ce qui frappe avant tout, c'est le tour précis, l'observation rigoureuse, la perfection juste, ni plus ni moins. L'écueil est un peu de sécheresse»
1«')6 DIBNIEBS FORTBAITS.
de ravissant, de tout fait pour prendre les cœurs; ses portraits le disent, la voix des contemporains Fatteste, et le sansfaçon môme dont elle accommode ses diminutions de santé ressemble à une grâce (1).
Au moral on la connaît déjà : de ce qu'elle a des scrupules, de ce que des considérations de vertu et de devoir la tourmentent, ne pensez pas qu'elle soit difficile à vivre pour ceux qui Taiment ; on sent, à des traits légèrement touchés, de quel enchantement devait être ce commerce habituel pour le mortel unique qu'elle s'était choisi ; ainsi dans cette lettre xvi« (celle môme où il était question de M"« du Deffand) : « J'ai lieu d'être très-contente du chevalier; il a la même tendresse et les mêmes craintes de me perdre. Je ne mésuse point de son attachement. C'est un mouvement naturel chez les hommes de se prévaloir de la faiblesse des autres : je ne saurais me servir de cette sorte d'art ; je ne connais que celui de rendre la vie si douce à ce que j'aime, qu'il ne trouve rien de préférable; je veux le retenir à moi par la seule douceur de vivre avec moi. Ce projet le rend aimable ; je le vois si content, que toute son ambition est de passer sa vie de même (2). » Elle ne le voyait pas toujours aussi souvent qu'ils auraient voulu. Sa santé, à lui aussi, devenait parfois une inquiétude, et sa poitrine délicate alarmait. Ses affaires le forçaient à des voyages en Périgord ; son service, comme officier des gardes, le retenait à Versailles près du roi ; il accourait dès qu'il avait une heure, et surprenait bien agréablement, jouissant du bonheur visible qu'il causait. Le joli chien Patie, comme s'il comprenait la pensée de sa maltresse, se tenait toujours en
(1) Ce négligé qui se retrouve dans son langage et sous sa plume la distingue encore des autres femmes d'esprit du moment, dont le style, avec tant de qualités parfaites de netteté et de précision, ne se sauvait pas de quelque sécheresse. Le tour d'AYssé a gardé davantage du xyii« siècle ; elle court, elle voltige, elle n'appuie pas.
(2} C'est le même sentiment, le même vœu enchanteur, à jamais consacré par Virgile :
, . . ^ Hic ipso tecum consumerer œvo ,'