MADEMOISELLE AÏSSÉ. 1Ô
sentinelle à la porte pour attendre les gens du chevalier. — Cependant Aïssé était une de ces natures qui n'ont besoin que d*être laissées à elles-mêmes pour se purifier ; elle allait toute seule dans le sens des conseils de M"« de Calandrini. Le chevalier, dans son dévouement, n'y résistait pas. Sans partager les vues religieuses de son amie, et pensant au fond comme son siècle, il consentait à tout, il se résignait d'avance à tous les termes où Ton jugerait bon de le réduire, pourvu qu'il gardât sa place dans le cœur de sa chère Sylvie, c'est ainsi qu'il la nommait. La pauvre petite, placée au couvent de Sens, faisait désormais leur nœud innocent, leur principal devoir à tous deux ; ils se consacraient à lui ménager un avenir. Tout ce qu'on racontait de cet enfant était merveille, tellement qu'il n'y avait pas moyen de se repentir de sa naissance. Lors de la visite qu'Aïssé lui fit à son retour de Bourgogne, dansl'aulomne de 4729, on trouve de délicieux témoignages d'une tendresse à demi étouffée, le cri des entrailles de celle qui n'ose paraître mère. Enfin les tristes années arrivent, les heures du mal croissant et de la séparation suprême. Le chevalier ne se dément pas un moment; ce sont des inquiétudes si vraies, des agitations si touchantes, que cela fait venir les larmes aux yeux à tous ceux qui en sont témoins. Moins il espère désormais, et plus il donne; à celle qui voudrait le modérer et qui trouve encore un sourire pour lui dire que c'est trop, il semble répondre comme dans AdéM'de du Guesclin:
C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime !
« Il faut pourtant que je vous dise que rien n'approche de l'étal de douleur et de crainte où Ton est : cela vous ferait pitié ; tout le monde en est si touché, que l'on n'est occupé qu'à le rassurer. Il croit qu'à force de libéralités il rachètera ma vie; il donne à toute la maison, jusqu'à ma vache, à qui il a acheté du foin ; il donne à l'un de quoi faire apprendre un métier à son enfant ; à l'autre, iK)ur avoir des palatines et des rubans,
IfiS DERNIERS PORTRAITS.
à tout ce qui se rencontre et se présente devant lui : cela vise quasi à la folie. Quand je lui ai demandé à quoi tout cela était bon, il m'a répondu : «A obliger tout ce qui vous environne à avoir soin de vous. » — C'est assez repasser sur ce que tout le monde a pu lire dans les lettres mêmes. M"^' Aïssé mourut le 15 mars 1733; elle fut inhumée à Saint-Roch, dans le caveau de la famille Ferriol. Elle approchait de Tâge de quarante ans (1). .
La fidèle Sophie, qui est aussi essentielle dans Thistoire de sa maîtresse que Test la bonne Rondel dans celle de M"<> De Launay, ne tarda pas, pour la mieux pleurer, à entrer dans un couvent.
Mais le chevalier! sa douleur fut ce qu'on peut imaginer ; il se consacra tout entier à cette tendre mémoire et à la jeune enfant qui désormais la faisait revivre à ses yeux. Dès qu'elle fut en âge, il la relira du couvent de Sens, il l'adopta ouvertement pour sa fille, la dota et la maria (1740) à un bon gentilhomme de sa province, le vicomte de Nanthia (J). « Ma mère m'a souvent raconté, écrit M. de Sainte-Aulaire (2), que, lors de l'arrivée en Périgord du chevalier d'Aydie avec sa filie, l'admiration fut générale ; il la présenta à sa famille, et, suivant la coutume du temps, il allait chevauchant avec elle de château en château ; leur cortège grossissait chaque jour, parce que la fille d' Aîssé emmenait à sa suite et les hôtes de la maison qu'elle quittait et tous les convives qu'elle y avait rencontrés. i>
(1) Nous voulons pourtant rappeler ici en note (ne trouvant pas moyen de le faire autrement) que, dans cette dernière maladie (1732), Voltaire avait envoyé à M'i^ AYssé un ratafia pour Festomac, accompagné d'un quatrain galant qui s'est conservé dans ses œuvres. De loin (ô vanité de la douleur mêm^ ), tout cela s'ajoute, se mêle, l'angoisse unique et déchirante, l'intérêt aimable et léger, un trait gracieux de bel-esprit célèbre, et un cœur d'amant qui se brise. Même pour ceux qui ne restent pas indifférents, c'est devoir, dans cet inventaire final, de tenir compte de tout. — Voir ci-après les notes (H) et (I).
(2) Dans la notice manuscrite sur le chevalier d'Aydie, dont nous lui de- Tons communication.
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Ainsi allait, héritière des grâces de sa mère, cette jmine reine des coeurs. Nous retrouvons le chevalier à Paris Tannée suivante (décembre 1741), adressant à sa chère petiu, comme il rappelle, toutes sortes de recommandations sur sa prochaine maternité (K), et il ajoutait : « M. de Boisseuil, qui doit retourner en Périgord au mois de janvier, m'a promis de se chaîner du portrait de votre mère. Je ne doute pas qu^il ne vous fasse grand plaisir. Vous verrez les traits de son visage ; que ne peut-on de même peindre les qualités de son âme? » Cependant, rage venant, pour ne plus quitter sa fille, il dit adieu à Paris et se fixa au château de Mayac, chez sa sœur la marquise d'Âbzac. Vingt années déjà s'étaient écoulées depuis la perte irréparable. Les lettres qu'on a de lui, écrites à M"« du Beffand (1753-1754), nous le montrent établi dans la vie domestique, à la fois fidèle et consolé. La main souveraine du temps apaise ceux mêmes qu'elle ne parvient point à glacer. C'est bien au fond le même homme encore, non plus du tout brillant^ devenu un peu brusque, un peu marqué d'humeur, mais bon, affectueux, tout aux siens et à ses amis, c'est le même cœur : « Car vous qui devez me connaître, vous savez bien, madame, que personne ne m'a jamais aimé que je ne le lui aie bien rendu. » Que fait-il à Mayac? il mène la vie de campagne, surtout il ne lit guère ; «Le brave Julien, dit-il, m'a totalement abandonné : il ne m'envoie ni livres, ni nouvelles, et il faut avouer qu'il me traite assez comme je le mérite, car je ne lis aujourd'hui que comme d'Ussé , qui disait qu'il n'avait le temps de lire que pendant que sou laquais at^ tachait les boucles de ses souliers. J'ai vraiment bien mieux à faire, madame; je chasse, je joue, je me divertis du matin jusqu'au soir avec mes frères et nos enfants, et je vous avouerai tout naïvement que je n'ai jamais été plus heureux, et dans une compagnie qui me plaise davantage. » Il a toutefois des regrets pour celle de Paris; il envoie de loin en loin des retours de pensée à mesdames de Mirepoix et du Cbâtel, aux présidents Hénault et de Montesquieu, à Formont, à d'Alem*