‹ Derniers portraits littérairesChapitre 23 sur 60 · DBANIEBS POBTBAITS · texte numérisé non relu

DBANIEBS POBTBAITS

dente lettre (elle manqtié)^ que mon séjour à Patterdale était une plaisanterie ; mais ce qui n*en est pas une^ c'est la situa* tion où je suis actuellement, dans une petite cabane, dans un petit village, avec un chien et deux chemises. J'ai reçu des lettres de mon père, qui me presse de revenir, et je le rejoindrai dans peu. Mais je suis déterminé à voir le peuple des campagnes, ce que je ne pourrais pas faire si je voyageais dans une chaise de poste. Je voyage donc à pied et à travers champs. Je donnerais, non pas dix louis, car il ne m'en resterait guère, mais beaucoup, un sourire de M"« Pourrat, pour n'être pas habitué à mes maudites lunettes. Gela me donne un air étrange, et Tétonnement répugne à l'intimité du moment, qui est la seule que je désire. On est si occupé à me regarder, qu'on ne se donne pas la peine de me répondre. Gela va pourtant tant bien que mal. En trois jours, j'ai fait quatre-» vingt-dix milles; j'écris le soir une petite lettre à mon père, et je travaille à un roman que je vous montrerai. J'en ai, d'écrites et de corrigées, cinquante pages in-8°; je vous le dédierai si je l'imprime (1). — J'ai rencontré à Londres votre médecin, je l'ai trouvé bien aimable; mais je ne suis pas bon juge et je me récuse, car nous n'avons parlé que de vous. Écrivez-moi toujours à Londres. On m'envoie les lettres à la poste de quelque grande ville par laquelle je passe.

« J'ai balancé comment je voyagerais ; je voulais prendre un costume plus commun, mais mes lunettes ont été un obstacle. Elles et mon habit, qui est beaucoup trop gentleman-Uke, me donnent l'air d'un broken gentleman, ce qui me nuit on ne peut pa^ plus. Le peuple aime ses égaux, mais il hait la pauvreté, et il hait les nobles. Ainsi quand il voit un gentleman qui a l'air pauvre,lil l'insulte ou le fuit. Mon seul échappatoire, c^est de passer, sans le dire , pour quelque joumeyman qui s'en .retourne de Londres où il a dépensé son argent, à la bou-

(1) €e livre n*a jamais para. Nous avons, dit M. GauIIieur, les feuilles manuscrites qui ont été mises au net, et Tébauche du reste. G'est un romsijk dafis la forme épistolaire.

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tique de son maître. Je pars ordinairement à sept heures; je vaisau taux de quatre milles par heure jusqu'à neuf. Je déjeune. A dix et demie, je repars jusqu'à deux ou trois. Je dîne mal et à très-bon marché. Je pars à cinq. A sept, je prends du thé, on quelquefois, par économie ou pour me lier avec quelque voyageur qui va du même côté, un ou deux verres de brandy. Je marche jusqu'à neuf. Je me couche à minuit assez fatigué. Je dépense cinq à six shellings par jour. Ce qui augmente beaucoup ma dépense, c'est que je n'aime pas assez le peuple pour vouloir coucher avec lui, et qu'on me fait, surtout dans les villages^ payer pour la chambre et pour la distinction. Je crois que je goûterai un peu mieux le repos, le luxe, les bons lits, les voitures et l'intimité. Jamais homme ne se donna tant de peine pour obtenir un peu de plaisir.

« Vous croirez que c'est une exagération ; mais quand je suis bien fatigué, que j'ai du linge bien sale, ce qui m'arrive quelquefois et me fait plus de peine que toute autre chose , qu*une bonne pluie me perce de tous côtés, je me dis : « Ah ! « que je vais être heureux cet automne, avec du hnge blanc, « une voiture et un habit sec et propre ! »

« Je réponds de mon père : il sera iaché contre moi et de mon équipée, quoiqu'il m'assure l'avoir pardonnée; maisje suis déterminé à devenir son ami en dépit de lui. Je serai si gai, si libre et si franc, qu'il faudra bien qu'il rie et qu'il m'aime (1).

« En général, mon voyage m'a fait un grand bien ou plutôt

(1) C'est de son père que Benjamin Constant parle dans Adolphe, quand il dit : « Je ne demandais qu'à me livrer à ces impressions primi- « tives et fougueuses qui jeUent l'âme hors de la sphère commune... Je « trouvais dans mon père^ non pas un censeur, mais un observateur « froid et caustique... Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit pre- « mières années, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure avec lui. « Ses lettres étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sen- « Bibles ; mais à peine étions-nous en présence l'un de l'autre, qu'il y « avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expliquer, « el qui réagissait sur moi d'une manière pénible. >

dix grands biens. En premier lieu, je me sers moi tout seul, oe'^qui ne m'était jamais arrivé. Secondement, j'ai vu qu'on pouvait vivre pour rien ; je puis à Londres aller tous les jours au spectacle, bien dîner, souper, déjeuner, être bien vêtu, pour douze louis par mois. Troisièmement, j'ai été convaincu qu'il ne fallait, pour être heureux, quand on a un peu vu le monde, que du repos.

« Je vous souhaite tous ces bonheurs et mets le mien dans votre indulgence. Demain je serai à Methwold, un tout petit village entre ceci et Lynn, et au delà de Newmarket, dont Cheslerford, d'où je vous écris ce soir, n'est qu'à cinq lieues. — Adieu, madame ; ajoutez à ma lettre tous mes sentiments pour vous, et vous la rendrez bien longue.

« Constant. »

« Westmoreland. — Patterdale, le 27 août 1787.

« Il y a environ cent mille ans, madame, que je n'ai reçu de vos lettres, et à peu près cinquante mille que je ne vous ai écrit. J'ai tant couru à pied, à cheval et de toutes les manières, que je n'ai pu que penser à vous. Je me trouve trèsmal de ce régime, et je veux me remettre à une nourriture moins creuse. J'espère trouver de vos lettres à Londres, où je serai le 6 ou 7 du mois prochain, et je ne désespère pas de vous voir à Colombier (i) dans environ six semaines: cent lieues de plus ou de moins ne sont rien pour moi. Je me porte beaucoup mieux que je ne me suis jamais porté : j'ai une espèce de cheval qui me porte aussi très-bien, quoiqu'il soit vieux et usé. Je fais quarante à cinquante milles par jour. Je me couche de bonne heure, je me lève de bonne heure, et je n'ai rien à regretter que le plaisir de me plaindre et la dignité de la langueur (2).

(1) Près de Neucbâtel ; Mme de Charrière y passait la plus grande partie de Tannée.

[2] Un des premiers dééirs de Benjamin Constant, à son adolescence,

BBNJÀMm CONSTANT ST MADAME DE GHABHIÈBE. 195

« Vous avez tort de douter de Texistence de Patterdale. Il est très-vrai que ma lettre datée d'ici était une plaisanterie ; mais il est aussi très- vrai que Patterdale est une petite town^ dans le Westmoreland, et qu'après un mois de courses en Angleterre, en Ecosse, du nord au sud et du sud au nord, dans les plaines de Norfolk et dans les montagnes du Glackmannan, je suis aujourd'hui et depuis deux jours ici, avec mon chien, mon cheval et toutes vos lettres, non pas chez le curé, mais à l'auberge. Je pars demain, et je couche à Keswick, à vingt-quatre milles d'ici, où je verrai une sorte de peintre, de guide, d'auteur, de poète, d'enthousiaste, de je ne sais quoi, qui me mettra au fait de ce que je n'ai pas vu, pour que, de retour, je puisse mentir comme un autre et donner à mes mensonges un .air de famille. J'ai griffonné une description bien longue, parce que je n'ai pas eu le temps de l'abréger, de Patterdale. Je vous la garantis vraie dans la moitié de ses points, car je ne sais pas, comme je n'ai pas eu la patience ni le temps de la relire, où j'ai pu être entraîné par la manie racontante. Lisez, jugez et croyez ce que vous pourrez, et puis offrez à Dieu votre incrédulité, qui vaut mille fois mieux que la crédulité d'un autre.

« rai quitté l'idée d'un roman en forme. Je suis trop bavard de mon naturel. Tous ces gens qui voulaient parler à ma place m'impatientaient. J'aime à parler moi-même, surtout quand vous m'écoutez. J'ai substitué à ce roman des lettres intitulées Lettres écrites de Patterdale à Paris dans Vété de 1787, adressées à madame de C, de Z. (M"*« de Charfat de Toyager seul, à pied, vivant au jour le jour comme Jean-Jacques Rousseau ; mais il y avait entre l'illustre Genevois et le gentilhomme Taudois cette différence, que celui-ci trouvait à peu près partout, grâce àsoD Dom et au crédit de sa famille, des bourses ouvertes et un accueil que le pauvre Jean-Jacques ne put jamais rencontrer au début de sa carrière. On vient de voir comment le voyage pédestre s'est transformé en promenade achevai. Le jeune Constant pouvait bien ressentir, grâce à son imprévoyance calculée, une gêne d'un mènent, mais jamais les au« poisses de la misère. §a détresse était plus on moins factice,

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rière de Zoel). Cela ne m'oblige à rien. Il y aura une demiintrigue que je quitterai ou reprendrai à mon gré. Mais je vous demande, et à M. de Charrière, qui, j'espère, n'a pas oublié son fol ami, le plus grand secret. Je veux voir ce qu'on dira et ce qu'on ne dira pas, car je m'attends plus au châtiment de l'obscurité qu'à l'honneur de la critique. Je n'ai encore écrit que deux lettres ; mais, comme j'écris sans style, sans manière, sans mesure et sans travail, j'écris à trait de plume... »

<t A dix-huit milles de Patterdale, Âmbleside, le 81.

« Je suis resté jusqu'au 30 à Patterdale. Je n'ai point encore été à Keswick. Je n'y serai que ce soir, et j'en partirai demain matin pour continuer tout de bon ma route que les lacs du Westmoreland et du Cumberland ont interrompue. Je viens d'essuyer une espèce de tempête sur le Windermere, un lac, le plus grand de tous ceux de ce pays-ci, à deux milles de ce village. J'ai eu envie de me noyer. L'eau était si noire et si profonde (1), que la certitude d'un prompt repos me tentait beaucoup; mais j'étais avec deux matelots qui m'auraient repêché, et je ne veux pas me noyer comme je me suis empoisonné, pour rien. Je commence à ne pas trop savoir ce que je deviendrai. J'ai à peine six louis : le cheval loué m'en coûtera trois. Je ne veux plus prendre d'argent à Londres chez le banquier de mon père. Mes amis n'y sont point. Fil just trust to fate. Je vendrai, si quelque heureuse aventure ne me fait rencontrer quelque bonne àme, ma montre et tout ce qui pourra me procurer de quoi vivre, et j'irai comme Goldsmith, avec une viole et un orgue sur mon dos, de Londres en Suisse. Je me réfugierai à Colombier, et de là j'écrirai, je parlementerai, et je me marierai; puis, après tous ces rai, je dirai, comme Pangloss fessé et pendu : « Tout est bien. »

(1) Parodie de ce passatt célèbre de la Nouvelle Héloïse : « La roche egt escarpée, l'euu est prmoode, et je suis au désespoir !,.. »

BBNJAMIIf OONSÏAMT ET MADAME DE GUABBISAE. 197

• A quatorze milles d'Ambleside, Kendal, 1*' septembre.

« ... C'est une singulière lettre que celle-ci, madame, —je ne sais trop quand elle sera finie, — mais je vous écris, et je ne me lasse pas de ce plaisir-là comme des autres. — Me voici à trente milles de Keswick, où j*ai vu mon homme. — J*ai vingt-deux milles de plus à faire. Je vous écrirai de Lancaster. La description de Patterdale est dans mon porte-manteau, — et je ne puis le défaire. Je vous renverrai de Manchester, où je coucherai demain ; —je vais à grandes journées par économie et par impatience. — On se fatigue de se fatiguer comme de se reposer, madame. — Pour varier ma lettre, je vous envoie mon épitaphe. — Si vous n'entendez pas parler de moi d'ici à un mois, faites mettre une pierre sous quatre tilleuls qui sont entre le Désert et la Chablière(i), et faites-y graver l'inscription suivante ; — elle est en mauvais vers, et je vous prie de ne la montrer à personne tant que je serai en vie. — On pardonne bien des choses à un mort, et l'on ne pardonne rien aux vivants. —

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