II. Soumet e/9 méritait beauroup m effet. Poète d'iin viai
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talent, doué par la nature de qualités riches et raros, amoureux de la gloire immortelle et capable de longues entreprises, il ne lui a manqué peut-être au début qu'une de ces disciplines saines et fortes qui ouvrent les accès du grand par les côtés solides, et qui tarissent dans sa source, et sans lui laisser le temps de grossir, la veine du faux goût. Je ne me risquerai pas à repasser en ce moment sur des traits qui ont été touchés à la fois avec discrétion et largeur. Il n*y aurait, après tout ce qui a été dit, qu'une manière de rajeunir le sujet, ce serait de le prendre d'un peu près et de l'étudier plus familièrement. Sans doute, et c'est là un des signes les plus distinctifs de M. Soumet, il était et il restait poète en toute chose; celte noble passion des beaux vers, qu'on a si bien caractérisée en lui, ne le quittait jamais ; elle faisait son enchantement au réveil, son entretien favori durant le jour, elle embellissait jusqu'à ses songes, et on aurait pu appliquer à cette vie toute charmée et enorgueillie des seules muses le vers de Stace comme sa devise la plus fidèle :
Pieriosque dies et amantes carmina somnos.
Il avait un don qui aide fort au bonheur de qui le possède, et qui simplifie extrêmement ce monde d'ici-bas, la faculté de répandre et d'exhaler la poésie comme à volonté. Cette vapeur idéale des contours, qui d'ordinaire, pour naître et pour s'étendre, a besoin de la distance et de l'horizon, il la portait et la voyait autour de lui jusque dans les habitudes les plus prochaines. Entre la réalité et lui, c'était comme un rideau léger, mais suffisant, à travers lequel tout se revêtait aisément de la couleur de ses rêves. Il était de ceux enfin qu'il ne siérait pas, même pour être vrai, de vouloir trop dépouiller de ce manteau aux plis flottants dont il aimait à draper ses figures et dont lui-même on l'a vu marcher enveloppé. Tout cela reste juste, et pourtant dans la vie réelle, dans l'exacte ressemblance, les choses ne se passent jamais tout à fait ainsi :
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M. Souiâel avait ses contrastes^ et il serait intéressant de les noter. M. de Rességuier a dit de lui dans une épitre :
Et c'est pea qu'ils soient beaux tes vers, ils sont charmants.
Cela était plus vrai de l'homme même, aimable, imprévu, d'un sourire fin, parfois d'une malice gracieuse et qui n'altérait en rien l'exquise courtoisie ni la parfaite bienveillance. H y aurait encore d'antres traits frappants, singuliers, où revivrait la personne du poète : j'ai regret de n'y pouvoir insister. Martial a dit dans une excellente épigramme, en s'adressant au lecteur épris des belles tragédies et des poèmes épiques de son temps : « Tu lis les aventures d'OEdipe et Thyeste couvert de soudaines ténèbres, et les prodiges des Médées et des Scyllas; laisse-moi là ces monstres... Viens-t'en lire quelque chose dont la vie humaine puisse dire : Cela est à moi. Tu ne trouveras ici ni Centaures, ni Gorgones, ni Harpies : nos pages à nous sentent l'homme :
Qni legis Œdipodem caligantemqne Thyesten,...
Hoc lege quod possit dicere vita : Mewn e*t. Non hic Gentaoros, non Gorgonas Harpyiasqne
Inventes ; hominem pagina nostra sapit. »
Dans l'intérêt même des poètes généreux et déçus qui, en des âges tardifs, ont visé à recommencer ces grandes gloires, une fois trouvées, des Sophocle et des Homère, dans l'intérêt de ceux qui étaient comme Ponticus du temps de Properce, ou comme M. Soumet du nôtre, je voudrais du moins qu'on pût les peindre au naturel tels qu'ils furent, et que cette réalité qu'on chercherait vainement dans leurs œuvres majestueuses se retrouvât dans l'expression entière de leur physionomie, car la physionomie humaine a toujours de la réalité. Ils y perdraient peut-être un peu en éloges généraux, en hommages traditionnels, mais ils gagneraient en originalité ; ils se graveraient dans les mémoires de manière à ne s'y plus con-
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foudre avec personne, et quand ils sont surtout de la nature de M. Soumet, en les connaissant mieux, on ne les en aimerait que davantage (i).
Puisque je viens de citer Martial, je le citerai encore; j'y pensais involontairement, tandis qu'on célébrait et (qui plus est) qu'on récitait avec sensibilité les vers toucbants de la Pauvre fille; ce n'est qu'une courte idylle, et voilà qu'entre toutes les œuvres du poète elle a eu la meilleure part des honneurs de la séance. Martial , s'adressant à un de ses amis
(1) M. Soumet avait beaucoup de jolis mots, plus d'une épigrainme sous air de madrigal. A son ami le poëte Guiraud qui faisait d'assex beaux vers, mais qui bredouillait en les récitant : « Prends garde, Guiraud, lui disait Soumet: tu es comme les dieux, tu te nourris d'ambroisie, tu manges la moitié de tes vers. » Au même qui, dans une discussion, en était venu à forcer le ton sans s'en apercevoir : « Guiraud, lui disait-il, tu parles si haut qu'on ne t'entend pas. » 11 disait de son gendre, en le présentant comme un homme savant et qui parlait peu : « C'est un homme de mérite, il se tait en sept langues! » — Soumet était caressant et malin, un peu creux d'idées, voulant par moments faire croire •k je ne sais quelle métaphysique qu'il ne possédait pas, très-aimable quand il ne parlait que de vers, pourtant très-comédien toujours, même dans les moindres circonstances de la vie, ne s'élanl jamais consolé de la fuite de la jeunesse, et en prolongeant l'illusion jusqu'à la fin. Il ne pouvait se faire h l'idée de nôtre plus le beau Soumet^ et il donnait aux longues boucles de sa perruque des airs de chevelure adolescente. — 11 n'avait en tout que sept ou huit ouvrap^es dans sa bibliolhèque, Homère, l'Enéide, Dante, CamoCns, le Tasse, Milton, et la Divine Épopée, laquelle, selon lui, tenait lieu de toutes les épopées précédentes, et dispensait de toutes les épopées futures. En fait de poëme épique, il n'y avait plus qu'à tirer l'échelle après lui. Au-dessus de ces sept ou huit volumes qui tenaient sur un seul rayon, on voyait, en manière de trophée, une plume d aigle donnée par Emile Deschamps, et avec laquelle Soumet élait censé avoir écrit son poëme,- il vous la montrait sans sourire; mais bientôt toutes ces solennités d'apparat ne tenaient pas, et quelque plaisanterie soudaine, quelque frivolité spirituelle venait plulôt trahir le trop peu de sérieux du fond. Ce peu de sérieux s'étendait à tout. A Baour-Lormian qui se plaignait d'être aveugle, il disait : « Quoi ! La Motte a été aveugle, Homère a été aveugle, Delillc a été aveugle, Milton a été aveugle, et Lormian veut y voir! » — Voilà une note bien [)eu académique, mais qui n'en est paj? moins vraie et de toute exaclilude, (186JJ.