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RÉCEPTION DE M. VITET

qui préférait les grands poèmes aux petites pièces, lui disait : « Ifon, crois-moi , Flaccus, tu ne sais pas bien ce que c'est que des épigrammes (1), si tu penses que ce ne sont que jeux et badinages. Est-il plus sérieux, je te le demande, ne se joue-t-il pas bien davantage, celui qui vient me décrire le festin du cruel Térée ou la crudité de ton horrible mets, ô Thyeste?... Nos petites pièces» au moins, sont exemptes de toute ampoule; notre muse ne se renfle pas sous les plis exagérés d'une creuse draperie. — Mais, diras-tu, ce sont pourtant ces grands poèmes qui font honneur dans le monde, qui vous valent de la considération, qui vous classent.— Oui, j^en conviens, on les cite, on les loue sur parole, mais on lit les autres :

Conflteor : laudant illa, sed ista legunt. »

Ainsi, qu'a-t-on lu l'autre jour? qu'a-t-on récité? L'humble et touchante idylle de 1814. Le poète eût-il été satisfait? Je n'ose en répondre : « Vous louez douze vers pour en tuer douze mille, p ne put-il s'empêcher de dire un jour à quelqu'un qui revenait devant lui avec complaisance sur cette idylle première; il disait cela avec sourire et grâce, comme il faisait toujours, mais il devait le penser un peu. Que son ombre se résigne pourtant, qu'elle nous pardonne du moins si ces quelques vers de sa jeunesse sont restés gravés préférablement dans bien des cœurs.

Le fait est que M. Soumet a eu plus d'une manière : la première atteignit son plein développement dans Saiil et dans Clytemnestre ; la seconde, de plus en plus vaste et qui se ressentait des exemples d'alentour, qui y puisait des redoublements d'émulation et des surcroîts de veine, ne se déclara en toute profusion que par la Divine Épopée. On ne l'apprécie-

(1) Prenez épigrammes, non dans le sent particulier de Martial, mais dans le sens plus général de petites pièces, y compris les idylles^ comnift les anciens l'cnlcndaient d*urdiouire.

lait cxattement qu'en se permettant de détacher et de discuter quelques-uns des brillants tableaux dont elle est prodigue. Malgré les différences extrêmes dans le degré de croissance et d'épanouissement, une môme remarque s'appliquerait toutefois aux deux manières. Saint François de Sales ne se hasardait jamais à dire d'une femme qu'elle était belle, il se contentait de dire qu'elle était spécieuse : mot charmant et prudent qui se pourrait détourner sans effort pour qualifier le genre de beauté ijroprc à cette poésie séduisante.

Mais à quoi bon repasser tout à côté sur ce que M. Vitet a touché avec tant de supériorité et d'aisance? Un bon sens élevé, éloquent, règne dans tout ce discours si bien pensé et sihttéraire par l'expression comme par l'inspiration. Le nouvel académicien a fait preuve de tact comme de reconnaissance dans l'hommage qu'il a trouvé moyen de rendre à la mémoire de M. Jouffroy. C'est à lui en eÂet que M. Vitet se rattache de plus près dans le mouvement qui poussait, il y a plus de vingt ans, les jeunes hommes d'alors, comme ils s'appelaient, dans des voies d'innovation studieuse et de découverte. En ce premier partage des rôles divers qui se fit entre amis, selon les vocations et les aptitudes, M. Vitet eut pour mission d'appliquer aux beaux-arts les principes de celte psychologie qui venait enfin, on le croyait, d'être rendue à ses hautes sources : qu'il parlât LXiusique, qu'il traitât d'architecture surtout, comme plus tard de peinture, il multiplia et fit fructifier en tous sens la brancho féconde. En fait d'architecture, il a été l'un des premiers CiHez nous qui ait promulgué des idées générales et produit une théorie historique complète de génération pour les époques du moyen-àge : sur ces points-là, bien des notions, aujourd'hui v.ulg^ires, viennent de lui. Le chapitre littéraire à part qu'il JUbJ]^^^ ^*°s rhistoire de ces années, nous espérons bien le tu)| consaci"^^ ^ loisir; mais aujourd'hui, c'est un peu trop fête pourçe/a^ et Il y a trop de distractions alentour. Ce qui l'a distingué de bonne heure, c'a été le talent do gonéralisiM' et de peindre les

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idées critiques; il y met dans Texpression du feu, de là lumière, et une verve d'élégante abondance. Son morceau sur Lesueur doit se classer en ce genre comme le chef-d'œuvre de sa maturité. Quant à ses Scènes de la Ligue, elles eurent leur à-propos et leur hardiesse dans la nouveauté, et elles ont gardé de l'intérêt toujours. La censure d'alors interdisant au drame tout développement historique un peu vrai et un peu profond, ou se jeta dans des genres intermédiaires, on louvoya, on fit des proverbes et des comédies en volume; c'est ce qui s'appelle peloter en attendant partie : je ne sais si la partie est venue, ou plutôt je sais comme tout le monde qu'au théâtre elle n'a pas été gagnée. M. Vitet, au reste, se hâtait de déclarer, à l'exemple du président Renault , qu'il ne prétendait nullement faire œuvre de théâtre ; il ne voulait que rendre à l'histoire toute sa représentation exactement présumable et sa vivante vraisemblance. Ce genre-là, tel que je me le définis, c'est une espèce de vignette continue qui règne au bas du texte, et qui sert à illustrer véritablement le récit. Le président Hénault et Rœderer l'avaient déjà tenté ; le premier, qui ne nous paraît grave à distance qu'à cause de son titre de magistrat et de sa Chronologie, mais qui était certes le plus dameret des historiens et l'homme de Paris qui soupait le plus (i), se trouvait être avec cela un homme vraiment d'esprit, et la préface de son François 11 fait preuve de beaucoup de liberté d'idées. 11 eut d'ailleurs la justesse de reconnaître tout d'abord que, dans ce genre mixte, où l'auteur n'est ni franchement poète dramatique ni historien, mais quelque chose entre deux, on pouvait très-bien réussir, sans qu'il y eût pour cela une grande palme à cueillir au bout de la carrière : l'auteur n'a devant lui, disait-il, ni la gloire des Corneille, ni celle des

(1) On sait les yen de Voltaire. — Voir encore sar loi le jogement de d'Alembert et ses propres lettres dans le Tolame intitulé Correspondance inidiu de madame Du Dejfand (2 vol., 1809) ; l'opinion de d'Alembert sur le président s'y peut lire au tome I, pages 332 et 251.

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Tite-Live. Or, c'est un inconvénient toujours de s'exercer dans un genre qui, n'étant que la lisière d'un autre ou de deux autres, reste nécessairement secondaire, qui ne se propose jamais le sublime en perspective, et qui ne permet môme pas de l'espérer. Il ne serait pas impQssible, oous le croyons, d'arriver à donner le sentiment réel, vivant et presque dramatique de rhisloire, par rexcellence même du récit; et, au besoin, les belles pages narratives par lesquelles M. Vitel a comblé les intervalles de sa trilogie nous le prouveraient. Ajoutons qu'il n'a pas moins montré tout ce que le genre intermédiaire pouvait rendre, et qu'il Ta poussé à sa limite d'ingénieuse perfection dans la seconde surtout de ses pièces, les États de Blois,

Au discours du récipiendaire, l'un des plus élevés et des plus généreux qu'on ait- entendus, M. le comte Mole a répondu, au nom de l'Académie, avec le goût qu'on lui connaît. Cette faveur du public à laquelle il est accoulunié et qui avait accueilli avidement son précédent discours, qui avait comme saisi ce discours au premier mot, si bien que c'.était à croire (pour employer l'expression du moment) qu'on venait de lâcher l'écluse, — cette faveur ne lui a point fait défaut cette fois sur une surface plus unie et dans des niveaux plus calmes. M. Mole a cru à propos de commencer par quelques considérations sur la puissance de l'esprit en France, et il a trouvé à cette puissance des raisons fines. Lorsqu'il ^ ensuite abordé son sujet, on a senti, à la façon dont il l'a traité, qu'il aurait pu même ne point chercher d'abord à l'élargir. Il a rendu au talent et aux œuvres de M. Vitet une éclatante et flatteuse justice. A un moment, lorsqu'il a dit, par allusion à M. Soumet, qui avait été auditeur sous l'Empire : « L'Empereur n'eût pas manqué sans doute de vous nommer auditeur, » il a fait sourire le récipiendaire lui-môme. On aurait à noter d'autres mots gracieux. M. Vitet a donne sur les jardins une théorie spirituelle et grandiose, qui les rattache à l'architecture encore; M. Mole ne trouverait à y opposer, a-t-il dit,

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que le « for intérieur du promeneur pensif et solitaire, auquel noire vie, notre civilisation active et compliquée fait chercher, avant tout, le calme, le silence et la fraîcheur. » Analysant avec détail le heau travail sur Lesueur et sur les révolutions de Tart, insistant sur l'accord mémorable avec lequel ces trois jeunes gens. Poussin, Champagne et Lesueur, se dégagèrent du factice des écoles et vinrent retremper Part dans le sentiment intérieur et dans la nature, le directeur de 1* Académie a fait entendre de nobles et bien justes paroles : « Constatons-le, a-t-il dit, ces trois hommes étaient de mœurs pures, d'une âme élevée ; tout en eux était d'accord. C'est une source abondante d'inspiration que Thonnèteté du cœur, que le désintéressement de la vie. L'artiste ou Técrivain n'ont, après tout, qu'eux-mêmes à confiera leur pinceau ou à leur plume. On ne puise qu'eu soi-même, quoi qu'on fasse, et l'on ne met que son âme ou sa vie sur sa toile ou dans ses écrits. »

Cette dernière vérité a une portée plus grande et une application plus rigoureuse qu'on n'est tenté de se le figurer, lorsqu'on est artiste de métier et qu'on croit avant tout à la puissance propre du talent et à une certaine verve de la nature. La nature et son impulsion primitive sont beaucoup, j'admettrai même qu'elles sont tout en commençant; mais l'usage qu'on en fait et le ménagement do la vie deviennent plus importants à mesure qu'on avance vers la maturité, et, dans ce second âge, le caractère définitif du talent, sa forme dernière se ressent profondément de l'arriéré qu'on porte avec soi et qui pèse, même quand on s'en aperçoit peu. Il est assez ordinaire, on le sait, d'être bon dans la première partie de la vie ; celte première bonté tient à la nature, à la jeunesse, à ce superflu de toutes ch'jses qu'on sent au dedans de soi ; on a de quoi prêter et rendre aux autres. Ce qui est plus rare et plus méritoire, c'est la bopté dans la seconde moitié de la vie, une bonté active, éclairée, le cœur qui se perfectionne en vieil lisi-ant : cela prouve qu'on a bit bon

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usage de la première part et qu'on n'a pas mésusé du premier fonds. Cette seconde bonté qui est durable, définitive, qui tient au développement de l'être moral à travers les pertes des années, est à la fois une vertu et une récompense. De même, pour le talent de l'artiste et du poète, je dirai qu'il y a une certaine générosité inhérente qui lui est assez ordinaire dans la jeunesse ; mais le développement ultérieur qu'il prendra dépend étroitement de l'usage du premier fonds. Si l'artiste a mal vécu, s'il a vécu au hasard, au seul gré de son caprice et de son plaisir, qu'arrive-t-il le plus souvent lorsqu'il a dépensé ce premier feu, cette première part toute gratuite de la nature? Pour un ou deux peut-être, doués d'une élévation naturelle qui résiste et d'un goût à l'épreuve qui a l'air plutôt de s'aiguiser, qu'arrive-t-il de la plupart en ce qui est de l'œuvre et de la production même? Ou bien le talent insensiblement s'altère, non point dans les détails du métier (il y devient souvent plus habile), mais dans le choix des sujets, dans la nature des données et des images, dans le raffinement ou le désordre des tableaux. S'il a conscience du mal secret qu'il enferme en soi, et de sa gestion mauvaise, aurat-il la force, aura-t-il seulement la pensée d'y échapper? Il est des talents jactancieux qui se font gloire d'étaler et de produire au jour les tristes objets dont ils ont rempli leur vie. Il en est de plus dignes en apparence, qui croient pouvoir dissimuler, et qui, pour cela, ne trouvent rien de mieux que de renchérir du côté de l'exagéré et de la fausse grandeur. Il en est de plus timorés, qui répugnent à mentir aussi bien qu'à se trahir, et qui arrivent bientôt à se taire, car ils n'ont plus rien de bon à dire ou à chanter. En un mot, la clef de bien des destinées poétiques, à ce second âge de développement, se trouverait dans cette relation étroite avec la vie. Qu'on se demande, au contraire, où n'irait pas un talent vrai , fortifié par des habitudes saines, et recueilli , au sortir de la jeunesse, au sein d'une vertueuse maturité. Manzoni le savait bien , lorsqu'il rappelait ce mot à Fauriel : « L'imagination, quand elle

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s*applique aux idées morales, se forlifle et redouble d'énergie avec rage au lieu de se refroidir. » Racine, après des années de silence, en sort un jour pour écrire Athàlie.

Mais je m'aperçois que je m'éloigne, et que j'abuse de la permission de moraliser. On m'excusera du moins si j'y ai trouvé un texte naturel à l'occasion d'une séance littéraire aussi judicieuse, aussi régulièrement belle, et des plus honorables pour l'Académie.

V avril 1846.

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