ABBÉ ET RÉFORMATEUR DE LA TRAPPE
Recueillies et publiées par M. Gonod, bibliothécaire de la villf-
de Glermond-Fcrrand.
Esl-ce pour faire amende honorable, pour faire pénitence d'avoir publié les charmants Mémoires inédits de Fléchier sur les Grands-Jours, que le même savant éditeur nous donne aujourd'hui les Lettres de Rancé? Le fait est que ces agréables Mémoires, dont nous avons rendu compte dans ce journal en nous y complaisant (1), qui ont été lus ici de chacun avec tant d'intérêt et qui ont singulièrement rajeuni, et, pour tout dire, ravivé la renommée sommeillante d'un grave prélat, ont causé dans le pays d'Auvergne un véritable scandale. On a essayé de nier leur authenticité, comme si de tels récits s'inventaient à plaisir, et comme si une langue aussi exquise et aussi polie se retrouvait ou se fabriquait à volonté après le moment unique où elle a pu naître. Puis on s'est rejeté sur le tort qu'une semblable publication faisait à la mémoire de Fléchier, et on s'est porté pour vengeur de sa gloire officielle, comme si, après tout à l'heure deux siècles, il y avait une meilleure recommandation auprès d'une postérité blasée que de parvenir à l'intéresser encore, à l'instruire avec agrément et à faire preuve auprès d'elle des diverses sortes de qualités qui brillent dans
(1) Dans le Journal des Débats. Voir aussi au tome III, page 239, des Portraits contemporains et divers.
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cet écrit familier, esprit d'observation, grâce, ironie et finesse. Enfin on a fait jouer les grosses balleries, et on a crié bien haut à Vimmoralité et à ïirréligion. Le clergé et la noblesse d'Auvergne se sont mis à guerroyer contre le livre, la noblesse surtout ; car on se rappelle qu'elle ne fait pas une très-belle figure dans les Grands-Jours. De loyaux militaires, d'anciens officiers de cavalerie se sont piqués d'honneur ; ils sont venus, plume en main, discuter le plus ou moins de convenance des historiettes racontées par le jeune abbé dans la société de M°^ de Caumartin, et s'inscrire en faux contre ses plus insinuantes malices. Ce serait à n'y pas croire, si nous n'avions • sous les yeux une brochure par laquelle M. Gonod a jugé à propos de répondre à ces pauvretés qui ont fait orage dans le pays; nous ne savions pas que l'Auvergne fût si loin de Paris encore. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'on nous assure que l'éditeur, pour coupor court à ces criailleries de chaque matin, a pris le parti de retirei* je plus d'exemplaires qu'il a pu de la circulation. L'ensemble d^ cette petite tracasserie est un trait de mœurs locales au xix« siècle. Nous savions bien que le succès des Mémoires de Fléchier avait été grand ; nous ne nous doutions pas qu'il eût été tellement à point et de circonstance.
Tant il y a que M. Gonod nous procure aujourd'hui une lecture tout à fait irréprochable et sévère, en nous donnant les Lettres de Rancé. L'ouvrage de M. de Chateaubriand a ran^ené la curiosité publique sur ce grand et saint personnage ; la publication de M. Gonod achèvera de la satisfaire. Qu'on ne s'attende ici à rien de brillant, à rien de flatteur ni même d'agréable, à rien de ce que le talent, ce grand enchanteur, va évoquer à distance et deviner ou créer plutôt que de s'en passer. On a dans ces lettres le véritable Rancé tout pur, parlant en personne, simplement, gravement, avec une tristesse monotone, ou avec une joie sans sourire qui ressemble à la tristesse elle-même et qui ne se déride jamais. On sent, en, lisant ces paroles unies et en s'approcliant de ptèsdu pi'.rson-
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nage, combien il y avait peu, dans ]a religion toute réelle et pratique de ce temps-là, de cette poésie que nous y avons mise après coup pour accommoder l'idée à notre goût d'aujourd'hui et pour nous reprendre à la croyance par Fimagination. Il y avait, même du temps de Rancé, de ces gens du monde curieux et assez zélés qui allaient volontiers passer vingtquatre heures à la Trappe et qui s'en faisaient une partie de dévotion. On serait très-aisément disposé ainsi de nos jours; on irait faire volontiers un pèlerinage dont on parlerait longtemps ensuite et dont on raconterait au public les moindres circonstances et les impressions; mais il y a dans Tidée de durée attachée à une telle vie quelque chose qui effraie, qui glace et qui rebute; or ce quelque chose, on le ressent inévitablement à chaque page des lettres du réformateur de la Trappe. Rien de moins poétique, je vous assure, rien de moins littéraire dans le sens moderne du mot, et j'ajouterai presque comme une conséquence immédiate, rien de plus véritablement humble et de plus sincère.
Les lettres recueillies par M. Gonod sont de différentes dates et adressées à plusieurs personnes; sauf un très-petit nombre, elles se divisent naturellement en trois parts : 1° celles à Tabbé Favier, l'ancien précepteur de Rancé; 2® celles à l'abbé Nicaise, de Dijon, l'un des correspondants les plus actifs du xvn« siècle, et qui tenait assez lieu à Rancé de gazette et de Journal des Savants; 3» celles à la duchesse de Guise, fille de Gaston d'Orléans et l'une des âmes du dehors qui s'étaient rangées sous la direction de l'austère abbé.
Quoique les lettres adressées à Tabbé Favier soient, au moins au début, d'une date très-antérieure à la conversion et à la réforme de Rancé, on y chercherait vainement quelque trace de ses dissipations mondaines et de ses brillantes erreurs. Le jeune abbé se contentait, en ces années fougueuses, d'obéir à ses passions, sans en faire parade par lettres : ce sont d'ailleurs de ces choses qu'on n'a guère coutume d'aller raconter à son ancien précepteur. Celui-ci avait laissé le jeune abbé en
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train de fortes études et de thèses théologiques; il se le figurait toujours sous cet aspect : a Vous avez trop bonne opinion « de ma vocation à Tétat ecclésiastique, lui écrivait Rancô : « pourvu qu'elle ait été agréable à Dieu, c'est tout ce que je
« désire » On a beau relire et presser les lettres de cette
date, on y trouve de bons et respectueux sentiments pour son ancien précepteur, un vrai ton de modestie quand il parle de lui-même et de ses débuts dans Técole ou dans la chaire, de la gravité, de la convenance, mais pas le plus petit bout d'oreille de Tamant de M">^ de Montbazon.
Après la mort de cette dame et pendant les premiers temps de la retraite que fit Rancé à sa terre de Veretz, il se développe un peu plus et laisse entrevoir à son digne précepteur quelque chose de Tétat de son âme : « Les marques de votre souvenir « m'étant infiniment chères, lui écrit-il à la date du 17 juil- « let 1658, j'ai lu vos deux lettres avec tous les sentiments que « je devois, quoique je me sois vu si éloigné de ce que vous « imaginez que je suis, qu'assurément j'y ai trouvé beaucoup de « confusion. Je vous supplie de ne me la pas donner si entière « une autre fois, et de croire que, hors une volonté fort « foible de m'attacher aux choses de mon devoir plutôt qu'à « celles qui n'en sont pas, il n'y a rien en moi qui ne soit tout a à fait misérable et qui ne soit digne de votre compassion « bien plus que de votre estime. )> C'est en ces termes voilés, mais significatifs pour nous, plus significatifs peut-être qu'ils ne Tétaient pour le bon abbé Favier, que Rancé donne les premiers signes de son repentir. Ce repentir de sa part est d'autant plus sérieux et plus sûr qu'il ne vient pas s'étaler en vives images, et qu'il ne se plaît point à repasser avec détail sur les traces des faiblesses d'hier. En général, Rancé coupe court aux paroles; il va au fait, et le fait pour lui, c'est VéternUé à laquelle il rapporte toutes choses. Gela rend les lettres qu'on écrit plus simples, mais ne contribue pas à les rendre variées. L'éternité est un grand fond sombre qui supprime sur les premiers plans toutes les figures.
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Le temps de sa retraite à Veretz se marque par quelques traits plus adoucis et par quelques expressions de contentement, si ce mot est applicable à une nature comme celle de Rancé : « Je vis chez moi assez seul. Je ne suis vu que de trèsce peu de gens, et toute mon application est pour mes livres et « pour ce que j imagine qui est de ma profession. J*y trouve <( assez de goût pour croire que je ne m'ennuierai point de la « vie que je fais... » Mais, après cette sorte d'étape et ce premier temps de repos, Rancé se relève et se met en marche pour une pénitence infatigable et presque impitoyable, à l'envisager humainement : « Je vous assure. Monsieur, écrit-il à « Tabbé Favier (24 janvier 1670), que depuis que Ton veut « être entièrement à Dieu et dans la séparation des hommes, « la vie n'est plus bonne que pour être détruite ; et nous ne « devons nous considérer que tanquam oves occisionis,» A côté de ces austères et presque sanglantes paroles, on ne peut qu'être d'autant plus sensible aux témoignages constants de cette affection toujours grave, toujours réservée, mais de plus en plus profonde avec les années, qu'il accorîje au digne vieillard, son ancien maître; les jours où, au lieu de lui dire Monsieur^ il s'échappe jusqu'au très-cher Monsieur, ce sont les jours d'effusion et d'attendrissement.
Une pensée historique ressort avec évidence de la lecture de ces lettres de Rancé et jusque du sein de la réforme qu'il tente avec une énergie si héroïque : c'est que le temps des moines est fini, que le monde n'en veut plus, ne les comprend ni ne les comporte plus. Cela est vrai de l'aveu de Rancé luimême, et il nous l'exprime à sa manière, quand il dit (lettre du 3 octobre 1675J : «Puisque vous voulez savoir des nou- « velles de notre affaire, je vous dirai, quelque juste qu'elle « fût, qu'elle a été jugée entièrement contre nous; et, pour « vous parler franchement, ma pensée est que l'Ordre de « Cîteaux est rejeté de Dieu; qu'étant arrivé au comble de a l'iniquité, il n'éloit pas digne du bien que nous prétendions « y faire, et que nous-mêmes, qui voulions en procurer le
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« rétablissement, ne méritions pas que Dieu protégeai nos « desseins ni qu'il les fit réussir. » Il revient en plusieurs endroits sur cette idée désespérée; son jugement sur son Ordre est décisif : les ruines mêmes, s*écrie-t-il, en sont irréparables. Et que ne dirait-il pas des autres Ordres s'il se permettait également d'en juger? Il avait résigné à l'abbé Favier son abbaye de Saint-Symphorien-lez-Beauvais, dont ce dernier ne savait trop que faire. Le peu de religieux qui y restaient vivaient avec scandale : « D'y en mettre de réformés , lui écrivait « Rancé, cela n'est plus possible ; les réformes sont tellement « décriées, et en partie par la mauvaise conduite des reli- « gieux, qu'on ne veut plus souffrir qu'on les introduise dans « les lieux où il n'y en a point. Ce sont nos péchés qui en € sont cause. » (Lettre du 14 septembre 1689.) — Ainsi le grand siècle, ce siècle de Louis XIV que nous nous ûgurons de loin comme fervent, était à bout des moines, et cela de Taveu du plus saint et du plus pur des réformateurs monastiques du temps. La différence profonde qui, dans le sentiment de Rancé et .d'après l'institution rigoureuse de l'Église, devait distinguer itss moines proprement dits d'avec le corps du clergé séculier, s'effaçait de plus en plus dans les esprits et n'était plus parfaitement comprise, même des estimables Sainte-Marthe, même des vénérables Mabillon. Aussi on s'aperçoit, dans tout le cours de cette correspondance, à quel point Rancé fit scandale de sainteté à son époque.
t Nous vivons, écrivait-il encore (à l'abbé Nicaise), nous è vivons dans des siècles plus prudents et plus sages , je dis de « la sagesse du monde, et non pas de celle de Jésus-Christ. » Depuis tantôt deux siècles que cette prudence et cette sagesse tout humaines n'ont fait que croître, l'anachronisme du saint réformateur n'est pas devenu moins criant. C'est une réflexion qui ne se peut étouffer en le lisant, et qui en entraine à sa suite beaucoup d'autres.
Les lettres de Rancé à l'abbé Nicaise, sans avoir un intérêt de lecture bien vif, en ont un très-réel pour l'histoire littéraire
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du temps. Cet abbé Nicaise , que Rancé avait connu durant son voyage de Rome, était, comme on sait, le plus infatigable écriveur de lettres, le nouvelliste par excellence et l'entremetteur officieux entre les savants de tous les pays ; c'était un Brossette avec beaucoup plus d'esprit et de variété; il ne résistait pas à l'idée de connaître un homme célèbre et d'entretenir commerce avec lui. Une fois en relation suivie avec M. de la Trappe, il ne lâcha plus prise, et force fut bien au solitaire de continuer une correspondance où la curiosité faisait violence à la charité. Au reste, si Tabbé Nicaise attira plus d'une affaire à son grave et sombre correspondant par les indiscrétions qu'il commit, il lui rendait en revanche mille bons offices, et, pour peu que Rancé eût voulu informer le monde de ses sentiments véritables sur tel ou tel point en litige, il n'aurait eu qu'à s'en rapporter à lui. Ayant fait un voyage à la Trappe dans le printemps de 1687, l'abbé Nicaise n'eut rien de plus pressé que d'en dresser une relation pour la donner au public. Dès que Rancé fut informé de son dessein, il lui écrivit pour le prier de passer la brosse sur tout ce qui le concernait; cette lettre du 17 juillet est d'une humiliation de ton, d'un abaissement d'images qui sent plus l'habitué du cloître que l'homme de goût : non content de s'y comparer à un animal {sicut jumentum factus sum), Rancé trouve que c'est encore un trop beau rôle pour lui dans le paysage, et il descend l'échelle en ne voulant s'arrêter absolument qu'à l'insecte et à l'araignée. Si les esprits malins croyaient remarquer quelque contradiction entre cette première lettre et celle de septembre suivant, dans laquelle on donne à l'abbé Nicaise quelques notes et renseignements à l'avantage de la Trappe, il est bon de savoir (ce que M. Gonod a remarqué) que la fin de cette lettre n'est pas de Rancé, mais de son secrétaire, M. Maine ; et si on recourt en effet à la Relation imprimée de l'abbé Nicaise, on y trouvera aux dernières pages les renseignements mêmes de cette lettre mis en œuvre et rapportés à M. Maine, ce qui prouve que ce passage un peu îiloru'ux