‹ Derniers portraits littérairesChapitre 41 sur 60 · LETTRES DE RANGÉ · texte numérisé non relu

LETTRES DE RANGÉ

de là correspondance est bien de lui. Au reste, quelque temps après, Rancé pris pour juge reçut la Relation manuscrite de son ami; il la lut sans dégoût, et il lui en écrivit agréablement et assez au long, non sans y insinuer quelques conseils qui ont probablement été suivis : «J'ai lu avec plaisir, disait- « il, les marques de votre estime et de votre amitié ; vous « m'y faites, à la vérité, jouer un personnage que je ne mérite « point, et on auroit peine à m'y reconnoître. Cependant, « comme il est difficile de se voir peint en beau sans en « prendre quelque complaisance, j'appréhende avec raison « que je n'y en aie pris plus qu'il n'appartient à un mort, et « que vous n'ayez en cela donné une nouvelle vie à mon or- « gueil et à ma vanité, et je vous en dis ma coulpe. y> Voilà qui est de l'homme d'esprit resté tel sous le froc, de celui dont Nicole disait qu'il avait un style de qualité. Le reste de la lettre appelle pourtant sur les lèvres un sourire involontaire, lorsqu'on voit Rancé entrer assez avant dans le détail de ce que l'abbé Nicaise aurait pu dire. C'est toujours un rôle délicat de donner des conseils sur un ouvrage dans lequel on se trouve loué , soit que , comme M. de La Rochefoucauld, on revoie d'avance l'article que M"** de Sablé écrivait pour le Journal des Savants sur le livre des Maximes, soit qu^ci, comme Rancé, on soit simplement consulté par l'auteur sur la Relation d'un voyage à la Trappe, et qu'on lui suggère quelque idée de ce dont il serait plus à propos de parler : « Comme , par exemple , du nouvel air que vous respirâtes en arrivant dans la terre où habitent des gens qui font précisément et uniquement dans le monde ce qu'ils sont obligés d'y faire, etc., etc., faire' un petit éloge de la solitude et des solitaires^ autant que le peu de moments que vous les avez vus vous ont permis de les connoître, etc., etc. »

Hâtons-nous de corriger ce que notre remarque semblerait avoir d'un peu railleur et enjoué , en déclarant qu'à part ce passage, rien dans cette correspondance n'accuse le moindre vestige subsistant d'amour-propre mondain ni de vanité.

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Rancé s'y montre- aussi mort que possible à tous les mouvements et à tous les bruits du dehors , et aux disputes même où il est enjeu. C'est bien là véritablement celui qui a le droit de se rendre avec sincérité ce témoignage ; « Ce que je puis tt vous dire, Monsieur, c'est qu'il y a longtemps que les « hommes parlent de moi comme il leur plaît ; cependant « ils ne sont pas ventbs à bout de changer la couleur d'un seul « de mes cheveux. » L'abbé Nicaise, toujours aux aguets et le nez au vent, met bien des fois la patience du saint à Tépreuve et agace en quelque sorte sa curiosité. La plupart des nouvelles qu'il commente, ou des ouvrages qu'il préconise (voulant toujours savoir le jugement qu'on en porte), n'arrivent point jusqu'à la Trappe; Rancé se tue à le lui dire avec douceur, avec tranquillité : <c Nous n'avons vu ni même ouï « parler d'aucun des livres dont vous m'écrivez. La répu- «i blique des lettres ne s'étend point dans des lieux où elle (( sait qu'elle n'a que des ennemis, occupés sans cesse à dés- « apprendre ou à oublier ce que la curiosité leur avoit fait « rechercher, pour renfermer toute leur application et leur « étude dans le seul livre de Jésus-Christ. » Chaque lois que l'incorrigible Nicaise recommence, Rancé réitère cette profession d'oubli : « Tous les livres dont vous me parlez ne vien- « nent point jusqu'à nous, parce qu'on les regarde comme « perdus et comme jetés dans un puits d'où il ne doit rien re- « venir. » Le bon abbé Nicaise ne se décourage point pourtant; à défaut des ouvrages d'autrui, il enverra les siens propres, et il espère apprendre du moins ce qu'on en pense. Passe encore quand l'abbé archéologue soumet au saint homme ^explication d'un ancien tombeau et des symboles ou inscriptions qui le recouvrent; cela donne sujet du moins à son austère ami de moraliser en ces hautes paroles : « Les « hommes, lui écrit Rancé à cette occasion, sont à plaindre « en bien des choses, mais particulièrement dans la vanité « de leurs tombeaux. Quel rapport entre ces enrichissements, « cette sculpture si achevée, et cette cendre, cette poussière ù

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« laquelle tous ces ornements, quelque précieux qu'ils puis- « sent être, ne donnent ni rehaussement ni valeur? Ces pa- « rôles du plus excellent de tous les livres après l'Écriture « sainte me reviennent, et je ne puis m'empôcher de vous ce les dire : Disce humiliari, pulvis atque cinis. Voilà, Monsieur, <( la pensée la plus naturelle et la plus utile que puisse nous « donner la vue du plus superbe de tous les tombeaux. » Sur quoi Tabbé Nicaise, en vrai littérateur qu'il est, s'empare des paroles mêmes de Rancé pour en faire un nouvel enrichissement à son tombeau et à sa dissertation ; il n'a garde de laisser tomber de si magnifiques pensées sans en profiter comme autour, sinon comme homme. C'est ainsi que Balzac, si l'on s'en souvient, profitait des paroles de Saint-Cyran. Mais il y a mieux : le même Nicaise ne s'avise-t-il pas, un autre jour, de composer une Dissertation sur les Sirènes^ ou Discours sur leur forme et figure, et d'envoyer son écrit tout droit à la Trappe? Oh ! pour le coup, Rancé ne put s'empêcher de sourire, et on surprend ce mouvement de physionomie, chez lui si rare, à travers les simples lignes de sa réponse : « J'ai jeté « les yeux sur votre ouvrage des Sirènes, mais je vous avoue « que je n'ai osé entrer avant dans la matière. Toutes los es- « pèces fabuleuses se sont réveillées, et j'ai reconnu que je « n'ctois pas encore autant mort que je le devrois être. C'est « une pensée qui a été suivie de beaucoup de réflexions; a voilà comme quoi on profile de tout. »

Les lettres à Tabbé Nicaise, à part ces éclairs passagers, sont d'ailleurs remplies de pensées graves, élevées, fondamentales, de fréquents rappels à ce moment qui doit décider pour jamais de nos aventures. Il y a un endroit qui m'a paru un charmant exemple de ce qu'on peut appeler Veuphémisme chrétien : il s'agit de la mort, comme toujours ; mais Rancé évite d'en prononcer le nom, tout en y voulant tourner et comme apprivoiser l'esprit un peu faible de son ami, qui est vieux ot de plus malade en ce moment. Après lui avoir donc proposé les choses d'en haut comme les seules qui méritent

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d'être désirées, il ajoute : a C'est un sentiment dont vous devez être rempli dans tous les temps, mais particulièrement qtutnd nous sommes plus près de ressentir le bonheur qu'il y a de les avoir aimées. » Est-il une manière plus douce et plus insinuante de dire : à mesure que nous sommes plus près de la mort? Les anciens disaient, quand ils voulaient faire allusion à cet instant : Si quid minus féliciter contigerit. Aux seuls chrétiens comme Rancé il appartient de renchérir avec vérité sur cette délicatesse d'expression, et de dire, pour rendre en plein la même chose : Si quid felicius contigerit. C'est qu'en effet, à ne considérer que ce passage fatal, la perspective entière est retournée. Horace dit de la mort : In œternum eœilium, partir pour l'éternel exil; et le chrétien dit : S'en retourner dans la patrie éternelle, Touteja différence des points de vue est là.

Quoiqu'à la simple lecture ces lettres de Rancé, si on n'y prend pas garde, semblent uniformes, et toutes assez semblables entre elles, on en extrairait quantité de belles et grandes pensées ; j'en ai déjà donné plus d'une et je les ai détachées ainsi à dessein, car, comme elles sont dans un fond sombre, il est presque nécessaire de les offrir à part pour les faire remarquer. Quelle plus haute pensée, par exemple, que celle-ci, qui pourrait servir comme d'épigraphe et de devise à la vie du grand réformateur : « Il faut faire de ces œuvres et de ces actions qui subsistent indépendamment des passions différentes des hommes! » — Et quelle délicatesse encore dans cet autre mot qui décèle une tendresse d'âme subsistante sous la dure écorce : « Ce seroit une chose bien douce d'être tellement dans l'oubli, que l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis ! » Remarquez que cet oubli profond de la part du monde, joint au souvenir fidèle de la part des amis, est la conciliation parfaite qu'embrasse le vœu du solitaire. L'amitié trouve moins son compte dans ce vers ancien si souvent cité :

Obhtusque meorum, obliviscendus et illis,

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vers OÙ il ne faudrait pas voir d'ailleurs la pensée dUIomcc, mais une boutade d'un moment.

Les lettres à la duchesse de Guise sont toutes d'édification, nobles, assez développées, sobres pourtant. Ce dernier caractère se retrouve partout dans la correspondance de Rancc ; même lorsqu'il prend la plume, je l'ai dit, il va sans cesse au but, il coupe court aux phrases. Parlant de la mort de M. de Noce, pénitent de qualité et l'un des ermites voisins de la Trappe, il écrit à M"^« de Guise, qui le questionnait : « Il n'y a point. Madame, de circonstances brillantes dans la a mort du solitaire. Son passage a été paisible et tranquille... « D'agonie, il n'en eut point, et on s'aperçut seulement qu'il « cessoit de vivre parce qu'il ne respiroit plus. Dieu ne voûte lut pas qu'il dit rien de remarquable, parce que cela abrège <« les Relations. » Abréger^ abréger les choses qui passent, c'est là le sentiment permanent de Rancé ; il n'aperçoit aucune branche inutile sans y porter à l'instant la cognée.

Cela même nous avertit de ne pas trop prolonger en parlant de lui; il y aurait beaucoup à dire encore sur sa polémique avecMabillon, dont on peut suivre ici toutes les phases, sur ses relations si constantes et si unies avec Bossuet ; mais c'est assez indiquer l'intérêt sérieux de cette publication. Nous aurions voulu que les notes fussent plus fréquentes et plus courantes au bas des pages. Quand on a du goût comme M. Gonod, on se méfie de son érudition et on craint de trop dire. Il en est résulté qu'il n'a pas toujours dit assez; le lecteur a besoin d'être guidé à chaque pas plus qu'on n'imagine. Il est une foule d'allusions qui fuient et qu'on aurait pu atteindre par d'habiles conjectures. A certains endroits, sous des désignations un peu vagues, il me semblait entrevoir de loin Leibniz (pag. i05, 108, 413), à d'autres Bayle (pag. i52); M. Gonod aurait peut-être eu moyen d'éclaircir et de fixer ces aperçus lointains. Nous nous permettons de les lui recommander, si le recueil en vient à une seconde édition.

Indépendamment de l'histoire littéraire, celle de la langue

n'est pas sans avoir à profiter ou du moins à glaner dans les Lettres de Rancé. Le style, en sa mâle nudité, offre des singularités intéressantes, des expressions qui sentent leur propriété première, des locutions françaises, mais vieillies et toutes voisines du latin. Ainsi, quand Rancé nous dit que le Père Mabillon a fait un petit traité très-recherché et très exact, ce mot recherché est pris en bonne part, exquisitus. On aurait plus d'une remarque à faire en ce genre. Mais que dirait Rancé de voir que nous songions au Dictionnaire de l'Académie en le lisant? C'est pis que n'eût fait l'abbé Nicaise (i),

39 septembre 1846.

(1) J*avais déjà parlé de Rancé h propos de sa Vie par M. de Chateaubriand (Voir au tome l*', page 36, des Portraits contemporains) ; depuis j'ai reparlé de Rancé tout à fait à fond, au tome \\\ de Port-Royal, pages 632 et guiv.

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