MADAME DE STAAL-DELAUNAY
PUBLIÉS PAR M. BABBlàBE.
Nous sommes d(^cidément le plus rétrospectif dos siècles ; nous ne nous lassons pas de rechercher, de remuer, de déployer pour la centième fois le passé. En même temps que Tactiviié industrielle et l'invention scientifique se portent en avant dans toutes les voies vers le nouveau et vers Finconnu, raclivitc intellecluoUe, qui ne trouve pas son aliment suffisant dans les œuvres ni dans les pensées présentes, et qui est souvent en danp^erde tourner sur elle-même, se rejptteen arrière pour se donner un objet, et se reprend en tous sens aux choses d'autrefois, à celles d'il y a quatre mille ans ou à celles d'hier : peu nous importe, pourvu qu'on s'y occupe, qu'on s'y intéresse, que l'esprit et la curiosité s'y logent, ne fût-ce qu'en pas>ant. De là ces réimpressions sans nombre qui remetttmt sous les yeux ce que les générations nouvelles ont hâte d'appren«lre,ceque les autres sont loin d'avoir oublié. Aujourd'hui, un homme d'esprit bien connu de nos lecteurs (1), M. Barrière, publie un choix fait avec goût parmi les nombreux Mémoires du xviii« siècle, depuis la Régence jusqu'au Directoire;
(Il î)o:4 Irct'Miro du Journal den Déhnt.s dnn» loqiipl (''crit M. Ba^^i^^p, ri où cet article sur M°>^ de Staal-Delaunay fut d'abord inséré.
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c'est une heureuse idée, et qui permettra de revoir au naturel une époque déjà passée pour plusieurs à Tétat de roman.
Voilà, si je compte bien, la troisième fois depuis 1800 que la vogue et la publication se tournent aux Mémoires de ce tempslà. Le premier moment de reprise a été celui même de la renaissance de la société, sous le Consulat et aux premières années de l'Empire. C'est alors que le vicomte de Ségur publia les Mémoires de Bezenval, que M. Craufurd publia ceux de M™« du Hausset, et qu'on vit paraître cette suite de petits volumes chez le libraire Léopold Collin : Lettres de MM^* de Villarsy de Tencin^ de M^^^Aïsséy etc., etc. Le second moment a été sous la Restauration ; ici l'intérêt historique et politique dominait. On vit de longues séries complètes de Mémoires sur le xvni® siècle et sur la Révolution française ; M. Barrière y eut grande part comme éditeur. Aujourd'hui, dans ce retour de vogue, ce n'est plus que d'un intérêt de goût qu'il s'agit, et, selon nous, cette indifférence curieuse n'est pas la disposition la moins propice pour bien juger, pour rectifier ses anciennes impressions et s'en faire de définitives.
M"« de Staal méritait à bon droit d'ouvrir la série, car c'est avec elle que commencent véritablement le genre et le ton propres aux femmes du xviir siècle. Un maître éloquent, M. Cousin, dans l'esquisse pleine de feu qu'il a tracée des femmes du xvii*», leur a décerné hautement la préférence sur celles de Tâge suivant ; je le conçois : du moment qu'on fait intervenir la grandeur, le contraste des caractères, l'éclat des circonstances, il n'y a pas à hésiter. Qu'opposer à des femmes dont les unes ont porté jusque dans le cloître des âmes plus hautes que celles des héroïnes de Corneille, et dont les autres, après toutes les vicissitudes et les tempêtes humaines, ont eu l'heur insigne d'être célébrées et proclamées par Bossuet? Pourtant comme, en fait de personnes du sexe, la force et la grandeur ne sont pas tout, je ne saurais pour ma part pousser la préférence jusqu'à l'exclusion. Ni les femmes du xyi» siècle elles-mêmes, bien qu'elles aient eu le tort d'être effleurées
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par Bran lôme, ni celles du xviii% bien que ce soit Tair du jour de leur étie d'autant plus sévère qu'elles passent pour avoir été plus indulgentes, ne me paraissent tant à dédaigner. De quoi s'agit-il en effet, sinon de grâce, d'esprit et d'agrément (je parle de cet agrément qui survit et qui se distingue à travers les âges)? Or l'élite des femmes à ces trois époques en était abondamment et diversement pourvue. Cette diversité me rappelle le charmant conte des Trois Manières^ dont chacune, auprès des Athéniens de Voltaire, réussit à son tour ; et s'il y avait une quatrième manière de plaire, il ne faudrait pas lui chercher querelle. Jepousserai<% même la hcence jusqu'à ne pas exclure du concours tout d'emblée les femmes du xix« siècle, si le moment de les juger était venu. Mais n'en demandons pas tant pour le quart d'heure , tenons-nous à M"« de Staal-Delaunay et à notre sujet.
Puisque à propos de femmes j'ai prononcé ce mot de siècle (terme bien injurieux), on me passera encore d'insister sur quelques distinctions que je crois nécessaires, et sur le classement, autre vilain terme, mais que je ne puis éviter. Les femmes du xvi« siècle, ai-je dit, ont été trop mises de côté dans les dernières études qu'on a faites sur les origines de la société polie : Roederer les a sacrifiées à son idole qui était rhôtel Raipbouillet. On reviendra, si je ne me trompe, à ces femmes du xvf siècle, à ces contemporaines des trois Marguerite, et qui savaient si bien mener de front les affaires, la conversation et les plaisirs : « J'ai souvent entendu des fem- « mes du premier rang parler, disserter avec aisance, avec « élégance, des matières les plus graves, de morale, de poli- « tique, de physique. » C'est là le témoignage que déjà rendait aux femmes françaises un Allemand tout émerveillé, qui a écrit son itinéraire en latin, et à une date (46i6) où l'hôtel Rambouillet ne pouvait avoir encore produit ses résultats (i). Quoi qu'il en soit, le xvir siècle s'ouvre bien en effet avec M"® do
(1) Cet Allemand, qui s'appelait /««(c Zinzerling, a publié son voyage sons ce titre: Jodoci Sinceri liinerarium Gnlliœ..., IfiiO.
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Rambouillet, de môme qu'il se clôt avec M«e de Maintenon. Le XVIII* commence avec M°« la duchesse du Maine et avec M""* de Staal , de même qu'on en sort par Tautre M™« de Staël et par M»« Roland : je mets ce dernier nom à dessein, car il marque tout un avènement, celui du mérite solide et de la grâce s'introduisant dans la classe moyenne pour y avoir sa part croissante désormais. Je sais combien le vrai goût et le plus fin a été longtemps Tapanage presque exclusif du monde aristocratique ; combien, à certains égards, et malgré tant de changements survenus, il en est encore un peu ainsi. 11 ne devient pas moins évident que plus on va, et plus Tamabililé sérieuse, la distinction du fond et du ton se trouvent naturellement compatibles avec une condition moyenne; et le nom de M"* Roland signifie tout cela. A partir d'elle on a commencé à posséder comme un droit ce qui n*était guère auparavant qu'une audace et une usurpation. Les femmes du xviii» siècle proprement dit, dont le type primitif s*est transmis sans altération depuis la duchesse du Maine, et à travers cos noms si connus de M^^ de StaaI-Delaunay, de MM™" de Lambert, du Deffand, de la maréchale de Luxembourg, de M°® de Coislin, de M™« de Créquy, jusqu'à M"'^ de Tessé et à la princesse de Poix, peuvent pourtant se partager elles-mêmes en deux moitiés assez distinctes, celles d'avant Jean-Jacques et celles d'après. Toutes les dernières, les femmes d'après Jean-Jacques, c'est-à-dire qui ont essuyé son influence vi se sont enflammées un jour pour lui, ont eu une veine de sentiment que les précédentes n'avaient point cherchée ni connue. Celles-ci, les femmes du xvni« siècle antérieures à Rousseau (et M"® de Siaal-Dclaunay en offre l'image la plus accomplie et la plus fidèle), sont purement des élèves de La Bruyère; elles l'ont lu de bonne heure, elles l'ont promptement vérifié par l'expérience. A ce livre de La Bruyère, qui semble avoir donné son cachet à leur esprit, ajoutez encore, si vous voulez, qu'elles ont lu dans leur jeunesse la Pluralité des Mondes et la Recherche de la Vérité.
MÉMOIHES D^ MADAME B£ STAAL-DELAUNAT. 431
M"* de Staai commence donc le xviii* siècle dans la série des écrivains-femmes aussi nettement que Fontenelle Ta fait dans son genre. Elle était née bien plus tôt qu'on ne croit et que ne Tont dit tous les biographes. Un érudit à qui Ton doit tant de rectifications de cette sorte, M. Ravenel, a éclaifci ce point qui ne laisse pas d'être important dans l'appréciation de la vie de M*^® Delaunay. Je rappelle M"® Delaunay par habitude, car ^autre rectification de M. Ravenel) (i) elle ne se nommait pas ainsi : sou père s'appelait Cordier; mais, ayant été obligé de s'expatrier pour quelque cause qu'on ne dit pas, il laissa en France sa femme jeune et belle qui reprit son nom de famille {Delaunay)^ et la fille, à son tour, prit le nom de sa mère qui lui est resté. La jeune Cordier-Delaunay naquit à Paris le 50 août 4684, et non pas en 1693, comme on Ta cru généralement. Elle se trouvait ainsi de neuf ans plus âgée qu'on ne Ta supposé; non pas qu'elle ait dissimulé son âge ; elle n'indique point, il est vrai, dans ses Mémoires, la date précise de sa naissance (les dates, sous la plume des femmes, c'est toujours peu élégant) ; mais elle mentionne successivement dans le récit de sa jeunesse certaines circonstances historiques qui pouvaient mettre sur la voie. Il résulte de ces neuf années de plus qu'elle a sans les paraître, que le temps qu'elle passe au couvent et avant son entrée à la petite cour de Sceaux remplit toute la durée de sa premièie jeunesse; qu'elle a vingt-sept ans bien sonnés lorsqu'elle entre chez la duchesse du Maine, et qu'elle est déjà une personne faite qui pourra souifrir de sa condition nouvelle, mais qui n'y prendra aucun pli que celui de la contrainte. Il suit aussi de cette forte avance, qu'elle avait trente-cinq ans lors de ses amours à la Bastille avec le chevalier de Ménil, et qu'elle ne se maria enfin avec le baron de Staal que dans sa cinquante et unième année. De là, durant le cours de cette existence dont la fleur fut si courte et si vite envolée, on voit combien les choses vinrent
(1] Journal de lu Librairie, 1836, feuilleton n^ 36, page 3.
peu à point, et l'on comprend mieux dans ce ferme et cliarmant esprit cet art d*ironie fine, ce ton d'enjouement sans gaieté qui nait de l'habitude du contre-temps.
Un mot souvent cité de M"»® de Staal donnerait à croire que ses Mémoires n'ont pas toute la sincérité possible. Je ne me suis peinte qu'en buste, répondit-elle un jour à une amie qui s'étonnait à l'idée qu'elle eût tout dit. Le mot a fait fortune, et il a fait tort aussi à la véracité de l'auteur. C'est, selon nous, bien mal le comprendre et tirer trop de parti d'un trait avant tout spirituel. M"** de Staal était une personne vraie, et son livre est un livre vrai dans toute l'acception du mot : ce caractère y parait empreint à chaque ligne. Après cela, que sur certains points délicats et réservés elle n'ait pas tout dit; que, par exemple, ses amours à la Bastille avec le chevalier de Ménil aient été poussés encore un peu plus loin qu'elle n'en convient, il n'y a rien là que d'assez vraisemblable, et raisonnablement on ne saurait demander à une femme, sur ce chapitre, d'être plus sincère, sans la forcer à devenir inconvenante. Le lecteur, ce semble, peut faire sans beaucoup d'eflbrt le reste du chemin, pour peu qu'il en ait envie. Lemontey a cherché grande malice dans quelques mots d'elle sur l'abbé de Chaulieu, lorsqu'elle le va voir en sortant de la Bastille, et qu'elle le trouve si différent de ce qu'il était par le passé : «Il étoit déjà fort mal, dit-elle, de la maladie dont il mourut trois semaines après. Je le vis , et je remarquai combien, dans cet état, ce qui nous est inutile nous devient indifférent. y> Lemontey (1) croit apercevoir dans ces quelques mots une révélation qui échappe ; c'est être bien fin. Mais de quelque utilité que cette personne d'esprit ait pu être dans un autre temps à l'abbé de Chaulieu plus que septuagénaire, ce n'est pas sur ce genre d'aveu que je fais porter le plus ou moins de sincérité d'un auteur femme dans les Mémoires qu'elle écrit. Cette sincérité est d'un autre ordre ; elle consiste
(1) Dans sa ^olicc sur Chaulieu.
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dans les sentiments qu'on exprime, dans l'ensemble des jugements et des vues ; ne pas se louer directement ni indirectement, ne pas se surfaire, ne pas s'embellir; s'envisager soi et autrui à un point juste et Toser montrer. Et quel livre réussit mieux que celui de M">« de Staal à rendre exactement celte parfaite et souvent cruelle justesse d'observation, ce sentiment inexorable de la réalité? C'est elle qui a dit cette parole durable : <cLe vrai est comme il peut, et n'a de mérite que d'être ce qu'il est. » Aussi ses Mémoires sont au contraire des romans qu'on rêve, et ils vont comme la vie, en s'attristant.
Une âme noble, élevée et stoïque jusqu'en ses faiblesses, un esprit ferme et délié s'y marquent en traits nets et fms. On y admire une sûreté d'idées et de ton qui ne laisse pas d'effrayer un peu ; il y a si peu de superflu qu'on est tenté de se demander s'il y a tout le nécessaire. Le mot de sécheresse vient à l'esprit; mais, à la réflexion, tn est réduit à se dire, dans la plupart des cas, que c'est tout simplement parfait et déflnitif. Jamais sa plume ne tâtonne, jamais elle n'essaie sa pensée ; elle l'arrête et l'emporte du premier tour. Il y a bien de la force dans ce peu d'elfort. Pline le Jeune a coutume, dans réloge qu'il fait de certains écrivains, d'unir ensemble, comme se tenant étroitement entre elles, deux qualités, vis, amaritudo, celte vigueur qui naît et se trempe d'une secrète amertume; M"« Delaunay (on peut citer du latin en parlant de celle qui faillit devenir M"* Dacier) possédait celte vigueur-là. Fréron, rendant compte des Mémoires dans son Année littéraire (1), a très-bien remarqué qu'on peut lui appliquer à ellemême ce qu'elle a dit de la duchesse du Maine : « Son esprit « n'emploie ni tours, ni figures, ni rien de tout ce qui s'ap- « pelle invention. Frappé vivement des objets, il les rend « comme la glace d'un miroir les réfléchit, sans ajouter, sans
(1) Tome VI, de l'année I75i>, page 221.
a omettre, sans rien changer.» Selon moi pourtant, là comparaison du miroir ne grave pas assez pour ce qui est de M"« Delaunay ; le trait dés objets, dès qu'elle les a réfléchis, reste comme passé à une légère eau-forte. Grimm, dans sa Correspondance (15 août 1755) , louant également ces Mémoires, dit que, ce la prose de M. de Voltaire à part, il n'en connaît pas de plus agréable que celle de M™<> de Staal. » C'est vrai ; pourtant cette prose, bien que d'une netteté si agréable et si neuve, ne ressemble point à celle de Voltaire, la seule véritablement courante et légère. La simplicité de diction de M"« de Staal est tout autrement combinée. Mais que fais-je? A quoi bon m'aller inquiéter de Grimm et de ses à-peu -près, lorsque, dans les volumes de la plus délicate et de la plus délicieuse littérature qu'ait jamais produite la Critique française, nous possédons le juge* ment et la définition qu'a donnée M. Villemain de cette manière et de cette nuance* de style dont M"*' de Staal nous offre la perfection ?
En ce qui touche la personne, Tillustre critique s'est montré plus sévère; il a cru voir jusqu'à travers les peintures railleuses de la femme d'esprit ce qu'il appelle le pli de sa condition : « C'est une soubrette de cour, mais une soubrette. » M"® Delaunay a-t-elle mérité ce piquant revers? et ce caractère indélébile de femme de chambre, comme elle le qualifie amèrement, est-il donc si indélébile qu'il la suive jusque dans les productions de sa pensée? Nous avons vu qu'il était déjà tard pour elle lorsqu'elle entra chez la duchesse du Maine, et que ce n'était plus une si jeune fille ni si aisée à déformer. Sa première éducation avait été solide, recherchée, brillanle; ce couvent de Saint-Louis à Rouen, où elle passa ses plus belles années, était « comme un petit État où elle régnoii souverai- « nement. » Elle aussi, elle avait eu sa cour, sa petite cour de Sceaux dans ce couvent de Saint-Louis où M. Brunel, M. de R(7, l'abbé de Vertot étaient à ses pieds, et où ces bonnes dames de Grieu n'avaient d'yeux que pour elle ; «Ce
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« qu^Ofi faiscHtpour moi mecoûtoit si peu, dit-elle, qa*il me « sembliHt être dans Tordre naturel. Ce ne sont que nos « efforts pour obtenir quelque chose, qui nous en apprennent « la i^leur. Enfin j^avois acquis, quoique infiniment petite, « tous les défauts des grands : cela m*a servi depuis à les « excuser en eux. » Ainsi élevée, ainsi traitée jusqu*à Tâge de vingt-six ans sur le pied d'une perfection et d'une merveille, lorsqu'elle tomba plus tard en servitude, ce fut comme une petite Reine déchue, et elle en garda les sentiments, « persuadée qu'il n'y a que nos propres actions qui puissent « nous dégrader,» dit-elle; aucun fait de sa vie n'a démenti cette généreuse parole. L'inconvénient pour elle de sa première éducation et de cette culture exclusive, c'eût été plutôt, comme elle l'indique assez véiidiquement, d'offrir une teinture scientifique un peu marquée, d'aimer à régenter, à documenter toujours quelqu'un auprès de soi, comme cela est naturel à une personne qui a lu VHtstoire de VAcadémie des Sciences^ et qui a étudié la géométrie. Encore faudrait-il observer, dans la plupart des passages qu'on cite à l'appui de ce défaut, que c'est elle-même qui s'y dénonce à plaisir et qui fait gaiement les honneurs de sa personne. Plus d'un lecteur,*à ces endroits, n'a pas vu qu'il y a chez elle un sourire.
Le commencement des Mémoires est d'une grâce infinie et tient du roman ; c'est ainsi que la vie se dessine d'abord avant le charme cessé, avant l'illusion évanouie. Le séjour au château de Silly chez une amie d'enfance, l'arrivée du jeune marquis, sou indifférence naturelle, la scène de la charmille entre les deux jeunes filles qu'il entend sans être vu, sa curiosité qui s'éveille bien plus que son désir, l'émotion de celle qui s'en croit l'objet, son empire toutefois sur elle-même, la promenade en tête à tête où l'astronomie vient si à propos, et cettQ jeune âme qui goûte l'austère douceur de se maîtriser, cette suite légère compose tout un roman touchant et simple, un de ces souvenirs qui ne se rencontrent qu'une fois dans U
vie, et où le cœur lassé se repose toujours avec une nouvelle fraîcheur- Ce ne sont que des riens, mais comme ils sont vrais, comme ils tiennent aux fibres secrètes, à celles de chacun ! « Le sentiment qui a gravé ces petits faits dans ma mémoire « m'en a conservé, dit l'auteur, un souvenir distinct. » Même en les dépeignant, voyez comme sa sobriété se retrouve ! elle ne se permet qu'une esquisse pure et discrète, un trait délicieux et encore arrêté, fidèle expression de ce sentiment trop contraint! M. de Silly pourtant est bien l'homme qu'elle a le plus véritablement aimé. Avec quelle vivacité passionnée elle nous fait assister à son premier départ ! « M"® de Silly fondoit « en larmes quand il nous dit adieu ; je dérobai les miennes a à ses regards plus curieux qu'attendris; mais lorsqu'il eut « disparu, je crus avoir cessé de vivre. Mes yeux accoutumés « à le voir ne regardoient plus rien. Je ne daignois parler, « puisqu'il ne m'entendoit pas ; il me semble même que je ne « pensois plus. » Notons ce dernier trait; il rappelle le vers de Lamartine s'adressant à la Nature :
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.
Mais chez M"« Delaunay la gradation finit par la pensée. Cette absence de la pensée est le pluB violent symptôme, en effet, pour une âme de philosophe, pour quiconque a commencé par dire : Je pense, donc je suis. Ce qu'elle ajoute ne prête pas moins à l'observation : « Son image fixe remplissoit unique- « ment mon esprit. Je sentois cependant que chaque instant a réloignoit de moi, et ma peine prenait le même accroissement « que la distance qui nous séparoit. » Nous surprenons ici le défaut ; celte peine qui croît en raison directe de la distance, c'est plus que du philosophe, c'est bien du géomètre; et nous concevons que M. de Silly ait pu dire à sa jeune amie dans une lettre qu'elle nous transcrit : (c Servez-vous, je vous prie, «. des expressions les plus simples, et surtout ne faites -aucun « usage de celles qui sont propres aux sciences. » En homme
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du monde, et plein de tact, il avait mis d'abord le doigt sur la léger travers.
Ce ne sont là, du reste, que des intentions, à temps réprimées, qui affectent à peine une diction exquise et de la meilleure langue. Quand le marquis revient peu après à Silly, la fleur du sentiment avait déjà reçu en elle quelque dommage ; la réflexion avait parlé. Ce fut donc un printemps bien court dans la vie de M"*» Delaunay que ces premiers mois d'enchantement; le parfum en fut pourtant assez profond pour remplir son âme durant ces jeunes années les plus exposées, et pour la préserver alors de toute autre atteinte. Elle avait bien vingt-trois ou vingt-quatre ans déjà, lorsqu'elle vit pour la première fois M. de Silly, et il en avait trente-six ou trentesept. Son caractère ambitieux et sec parut se dessiner de plus en plus en avançant; Grimm prétend qu'il était pédant et peu aimable; il nous apprend que des mécomptes d'ambition lui troublèrent finalement la tête, au point qu'il se jeta par une fenêtre et se tua. M»»« de Staal avait glissé sur cet affreux détail; mais elle l'avait trouvé aimable jusque dans les dernières années, et, malgré les erreurs de l'intervalle, elle n'avait pas cessé de rester soumise à l'ancien prestige. Elle poussa «nême l'amitié, dans une violente crise de passion qui le bouleversa, jusqu'à l'assister à titre de médecin-moraliste^ je ne trouve pas de terme plus approprié : les lettres qu'elle lui écrit tiennent à la fois du directeur et du médecin. Elles sont d'une expérience consommée, d'une haute sagesse et charmante encore jusque dans le suprême désabusement. Comme tous les vrais médecins, elle sait bien mieux l'élat véritable du malade que les moyens d'y remédier; elle n'y peut opposer que des palliatifs, et elle-même alors elle le dirigeait vers l'ambition : « J'avois bien espéré, lui écrivait- « elle, du temps et de l'absence ; mais il semble qu'ils n'ont « rien produit, et que même le mal est empiré. La seule « ressource que j'imagine seroit une occupation forte et satis- « faisante par la dignité de Tobjet : l'amour n'en a point de
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« telles. Je voudrois que l'ambition vous en pût ofîrir. Vous « n*êtes pas fait pour vivre sans passions ; de légers amuse- « ments ne peuvent nourrir un cœur aussi dévorant que le « vôtre. Tâchez donc de trouver un objet plus vaste que sa « capacité, sans cela vous éprouverez toujours les dégoûts « qu'inspire tout ce qui est médiocre. » C'est ainsi qu'elle le jugeap jusqu'à lafin. Était-ce un reste d'illusion?— M. de Silly mourut le 19 novembre 1727; il était lieutenant-général des armées du Roi.
Si M. de Silly nous représente le héros de la première partie des Mémoires, celui de la seconde est certainement M. de Maisonrouge, ce lieutenant de roi à la Bastille, le parfait modèle des passionnés et délicats amants. Il est bien à M""® de Staal, qui l'avait si cruellement sacrifié à ce maussade chevalier de Ménil , de l'avoir en même temps vengé d'elle par l'intérêt qu'elle répand sur lui et par le coloris affectueux dont elle l'environne. Hélas! au moment où elle apprécie le mieux le dévouement et les mérites du pauvre Maisonrouge, c'est l'autre encore qu'elle regrette ; avec une âme si ferme, avec un esprit si supérieur, misérable jouet d'une indigne passion, elle fuit qui la cherche, et cherche qui la fuit, selon l'éternel imbroglio du cœur. Oh ! que cela lui donnait bien le droit de dire, comme plus tard, et revenue des orages, elle 1 écrivait dans une lettre à M. de Silly : a N'en déplaise à M°'« de..., qui « traite l'amour si méthodiquement, chacun y est pour soi, « et le fait à sa guise. Je suis étonnée qu une personne si vé- « nérable ne regarde pas les passions comme des égarements « d'esprit, qui ne sont point susceptibles de l'ordre qu'on y « veut admettre. Je trouve les préceptes ridicules sur cette « matière, et j'aimerois presque autant qu'on voulût mettre « en règle la manière dont les frénétiques doivent extrava- « guer.»
J'ai dit de M™* de Staal qu'elle était comme le premier élève de La Bruyère, mais un élève devenu l'égal du maître; nul écrivain ne fournirait autant qu'elle de pensées neuves, vraies,
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irrécusables, à ajouter au chapitre des Femmes, de même qu'elle a passé plus de trente ans de sa vie à pratiquer et à commenter le chapitre des Grands. Elle les observait à Taise et aussi à ses dépens dans cette petite cour de Sceaux, absolument comme on observe de gros poissons dans un petit bassin : « Les Grands., écrivait-elle à M°»« du Deffand, à force « de s'étendre, deviennent si minces qu'on voit le jour au « travers : c'est une belle étude de les contempler, je ne sais a rien qui ramène plus à la philosophie. »
Les scènes avec la duchesse de La Ferté et les aventures à Versailles sont d'un excellent comique et du meilleur goût, du plus franc, du plus simple; cela va de pair avec la plaisanterie des Mémoires de Grammont. Les premières séances comme femme de chambre à la toilette de la duchesse du Maine sont aussi fort plaisantes; Dans cet art enjoué de raconter, M™« de Staal est classique, et définitivement, si elle se jugeait aujourd'hui, elle n'aurait pas tant à se plaindre du sort. Elle n'a point été aimée de qui elle aurait voulu, elle n'a pas eu sa jeunesse remplie à souhait, elle a souffert : beaucoup d'autres sont ainsi, mais elle a eu avec les années la satisfaction de la pensée et les jouissances réfléchies de l'observation ; elle a vu juste, et il lui a été donné de le rendre. Si elle a manqué plus d'un à-propos de destinée, elle a rencontré du moins celui de l'esprit, de la langue et du goût. Ses moindres mots sont entrés dans la circulation de la société et dans les richesses d'esprit de la France. Il y a plus : par sa noble conduite dans une conspiration chétive, elle aura désormais une ligne dans toute histoire. Combien d'hommes politiques qui se croient de grands hommes, et qui s'agitent toute leur vie, n'en obtiendront pas tant!
Cette satisfaction tardive, ce triomphe posthume furent achetés bien cher sans doute. La correspondance de M"« de Staal avec M*"* du Deffand trahit les misères du fond sous la forme toujours agréable ; on y suit l'habitude de l'esprit et l'ironique gaieté persistant à travers une existence sans plai-
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sir el comblée d'ennui. Les scènes railleuses où apparaissent M*"' du Chàtelel et Voltaire jettent au passage une variété pleine d'éclat. Cette correspondance est la vraie conclusion des Mémoires. Quoi qu'en ait dit un critique (Fréron), M">«de Staal a bien fait de ne pas les prolonger et de ne pas s'étendre sur les années finissantes. Il est un degré d'expérience et de connaissance du fond, passé lequel il n'y a plus d'intérêt à rien, pas même au souvenir; il faut se hâter, à cet endroit-là, de tirer la barre, et fermer à jamais le rideau. Qu'aurait- on dorénavant à dire au monde, là où l'on en est à se dire à soimême : a De quoi peut-on véritablement se soucier quand on « y regarde de près? iVows ne devons nos goûts qu'à nos erreurs» <( Si nous voyions toujours les choses telles qu'elles sont, loin « de nous passionner pour elles, à peine en pourrions-nous « faire le moindre usage. » C'est ce qu'écrivait M"»® ^q staal dans l'intimité, et en ses meilleurs jours elle ajoutait : « Ma « santé est assez bonne, ma vie douce, et, à l'ennui près, je « suis assez bien. Cet ennui consiste à ne rien voir qui me « plaise, et à ne rien faire qui m'amuse; mais quand le corps « ne souffre pas et que l'esprit est tranquille, on doit se « croire heureux (1). »
Un jour, après sa sortie de la Bastille et avant de s'être tout à fait résignée au joug, M"»^ Delaunay avait projeté de s'en retourner vivre à son petit couvent de Saint-Louis à Rouen, où elle avait passé ses seules années de bonheur. Elle y fit un petit voyage, mais s'en revint au plus vite. Les femmes du xvii« siècle, après les orages du monde, retournent volontiers au couvent el y meurent ; les femmes du xvin^ ne le peuvent plus.
Après les lettres à M"»*» du Deffand, celles de M°^« de Staal à M. d'Héricourt, moins traversées de saillies, donnent une idée peut-être plus triste encore et plus vraie de sa manière finale d'exister. Sa santé diminue, sa vue baisse, et pour peu
(1) Leltres au marquis de Silly.