III
dépassait celle de ses camarades, quoiqull fût évidemment de leur âge. Ses larges épaules, son air de vigueur, Téclat de ses yeux noirs, pouvaient rassurer sur les suites de cette rapide croissance. Ses yeux étincelaient, il était vraiment superbe, tandis qu'il disait aux persécuteurs du patilo, qu'il venait d'arracher de leurs mains : <c N'avez-vous pas honte? Un infirme, incapsible de se défendre! Vous êtes des méchants et des lâches!... Désormais, quiconque touchera du bout du doigt ce pauvre Fernand, aura affaire a moi! » — Poursuivi par mes souvenirs de théâtre, je croyais voir le capitaine Buridan, mais un Buridan rajeuni, aristocratique, chevaleresque, sans le moindre crime sur la conscience, entrant dans la taverne d'Orsini, et s'écriant : c Dix contre un ! » Dans ce bel adolescent, on devinait l'homme qui serait un athlète, l'athlète qui serait un chevalier, le chevalier qui s'éprendrait des grands horizons, aurait horreur des platitudes de la vie bourgeoise, ne respirerait à pleins poumons que dans l'immensité des forêts, des océans, des laes et des solitudes, et vivrait dans le péril comme dans son élément.
Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé : je m'informai, et j'appris qm e» jeune redresseur de torts s'appelait Antoine de Yallombrosa, qull étaîl ffls dft cet aimable duc et de cette exquise duchesse, dont l'hospitalité charmante ajoutait aux enchantements de cette incomparable plage et avait adouci pour moi les tristesses du cruel hiver de 1871, où nos douleurs recommençaient quand elles semblaient finies, où nous n'ap-
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prenions Tarmistice, les présages de paix, le succès de nos amis aux élections du 8 février, que pour tressaillir d'épouvante au seuil de cet enfer qui s'est appelé la Commune. Oui, exquise et admirable duchesse, disparue aujourd'hui avec nos derniers jours d'illusion et de soleil! Sa grâce idéale avait poétisé le pinceau classique de Gabanel. Les hommages que nous allions, encouragés par son sourire, signer sur son album, nous ne pouvons plus, hélas! les inscrire que sur son tombeau!
L'abbé X..., tout en me renseignant, se demandait ce que cette riche et ardente nature ferait plus tard de son exubérance ; si elle ne se trouverait pas trop à Tétroit dans une carrière régulière, dans notre France condamnée à la paix. Si j'étais sorcier, — mais je ne le suis pas, — j'aurais pu répondre : « Eh bien ! si le malheur des temps ne permet pas à Antoine de Yallombrosa d'être un héros de Walter Scott, il sera un héros de Fenimore Cooper. » — L'événement m'aurait justifié, car Antoine de Yallombrosa se nomme maintenant le marquis de Mores et figure presque à toutes les pages du livre du prince Henri d'Orléans.
< Le marquis de Mores, nous dit-il, a été officier dans l'armée française, et a donné sa démission pour s'occuper de travaux de colonisation en Amérique. Il vient de passer cinq ans dans les Montagnes Rocheuses, élevant des troupeaux, établissant des abattoirs, fondant une ville. Il a dû lutter sans trêve contre les Indiens et aussi contre les émigrants blancs qui se recrutent trop souvent parmi les gens sans conscience
ni principes, et il s*est défendu avec une indomptable énergie. Un jour, il a mis en fuite, avec deux compagnons, toute une troupe de voleurs de chevaux, et s'est vu, pour ce fait, remercier ofGciellement par la Délégation de rUiah. Dans toutes ces épreuves, il a été secondé par sa vaillante femme, qui ne craint pas de coucher sous la tente, ni même de passer sa nuit dans la neige, à laffût. >
Avouez que notre prince ne pouvait rencontrer un meilleur compagnon, et le marquis de Mores un chroniqueur plus aimable. Remarquez, comme trait caractéristique, que, quand M. et madame de Mores s'amusent à tuer quelques tigres, c'est pour se délasser, — < pour se reposer de la vie si dure à laquelle ils se sont accoutumés ».
Il y a, dans tout cela, un parfum, de jeunesse, qui se mêle délicieusement aux vagues senteurs de cette végétation prodigieuse : le sumal, le sumpal, le sissoo, le parass, le mhova, le sirress ; la flore du Népaul au pied de THimalaya; toutes les fleurs de TEden non loin des neiges éternelles ! Quels spectacles, et quel spectateur ! Oii dirait que le souffle de la vingtième année anime celte nature somnolente dans sa magniGque immobilité) qu'il circule, avec une pointe de gaîté gauloise, à travers l'inextricable fouillis de ces ronces et de ces lianes gigantesques, au chant du bulbul et du bengali, au milieu de myriades d'oiseaux dont le plumage éclatant semble teint de l'azur de ce ciel et de l'or en fusion de ce soleil. La chasse au tigre a ses entr'actes (tout drame
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bien ordonné a les siens), et le prioce Henri d'Orléans n'a pas voulu qu'ils fussent perdus pour la botanique et l'histoire naturelle. II a vu, observé, étudié, récolté, collectionné, et ses récits sont suivis d'une table qui ressemble à un commencement d'acclimatation. Mais qu'entendsrje? Ce n'est plus le gazouillement du bulbul, ni le chant du bengali, ni le craquement des branches et des feuilles sous le poids formidable des éléphants, ni le rugissement lointain du tigre hors de la portée des carabines. C'est..*
« Magali ! ma bien-aimée, Fuyons tous deux sous la ramée, Au fond des bois silencieux! »
c Je me laisse aller, écrit notre prince, à la secousse régulière et monotone de la marche. Je suis tenté de chanter — tout seul, hélas! — le duo de Mireille.,. »
Si j'avais le très grand honneur de m'appeler Mistral ou Gounod, ce mélodieux écho de notre Provence, envoyé au Mas des Micocoules par un illustre Français, chassant le tigre au fond du Népaul, me rendrait plus fler et plus heureux que toutes les ovations de théâtre, tous les éloges de la critique. Non, Prince, vous n'étiez pas tout seul à chanter ce duo] ou plutôt ce duo devenait un chœur, le chœur de vos fidèles amis, qui, sans se laisser égarer par d'absurdes diversions, sur les pas de MM. Laguerre, Vergoin et Le Hérissé, vous rappellent tn France, et disent en fermant votre livre : c C'est
dommage! » — mot qui, cette fois, est un hommage de plus.
Lorsqu'on vient de lire, de savourer le volume du prince Henri d*Oriéans et que Ton tombe sur la préface de J.-J. Weiss (le Théâtre et les Moeurs)^ on est quelque peu désorienté, Cette préface est plus curieuse, plus intéressante, plus neuve que le livre lui-même, recueil d'articles publiés un peu partout, qui nous reparlent de M. Scribe, du vieux Dumas, de son fils, de Victorien Sardou, d'Emile Augier, d'Octave Feuillet, de Victor Hugo, comme nous en ont parlé déjà cinq ou six normaliens, — sans compter Paul de Saint-Victor, — tous plus spirituels les uns que les autres, pas assez pourtant pour renouveler des sujets usés et ne pas avoir Tair de dire toujours la même chose. Pour les auteurs dramatiques en vogue et en vedette, mieux vaudrait, selon moi, laisser d'abord le vrai public trancher la question; puis faire honnêtement son métier de lundiste, afin de justifier, d'éclaircir, de discuter, de rectifier le jugement du premier soir, après quoi on en resterait là, et on abandonnerait au Temps le soin de décider si la Dame aux Camélias est supérieure au Gendre de M. Poirier, si le Sphinx est préférable à la Famille Benoiton, et si les Fourchambault survivront à Mademoiselle de La Seiglière, Cette partie de la littérature actuelle qui se dépense en ingéniosités, en subtilités, pour saisir dans les en-dessous, étudier à la loupe et dessiner d'après nature l'œuvre et la physionomie des auteurs contemporains,' ne peut prospérer et se multiplier qu'aux
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dépens des facultés maîtresses d'invention et d'imagination. L'habitude et le raffinement d'analyse ont pour revers Timpossibililé de créer. C'est quelque chose comme une lampe à réflecteur, à laquelle on demanderait vainement la chaleur et la fécondité du soleil. Il en est des littératures qui s'évertuent à se rendre compte d'elles-mêmes, comme des artistes qui raisonnent trop bien leur art^ et qui, le jour où ils savent, à ne pas s'y méprendre, comment il faut faire un chef-d'œuvre, se trouvent incapables de donner à leur pensée la forme, l'expression et la vie.
Mais, pour la préface de J.-J. Weiss, nous changerons de langage. Elle a toute l'originalité, toute la grâce, toute la saveur du charmant esprit qui Ta dictée.
Rien de plus exquis que les pages où J.-J. Weiss nous raconte, avec la plus aimable bonhomie, ses origines^ sa première éducation; comment, en sa qualité d'enfant de troupe et de fils d'un musicien de régiment, il partageait tous les épisodes, toutes les étapes de la vie de garnison : « Deux ou trois sous de prêt, un pain de munition tous les deux jours, une capote grise et un pantalon garance (pauvre garance 1), ce n'était rien, et c'était assez. » — Et moi, je dirai à mon tour : t C'est un rien, et c'est délicieux! Trois ou quatre pages merveilleuses, senties, vécues, ensoleillées, étincelantes des gouttelettes de rosée matinale, et pour lesquelles je donnerais tout le prétentieux et encombrant répertoire de MM. de Concourt! » — « Avec l'âme fraîche de l'enfance et une imagination ouverte à tous les souffles dont
la caresse ce vaste monde, c'était uq empire... Â trois heures et demie du matin, le tambour, par les rues, battait la marche du régiment; la colonne de marche se formait sur la place principale du lieu; je prenais rang à Tarrière-garde; quand les jambes me manquaient, ce qui n'était pas fréquent, je me hissais parmi les bagages, sur la charrette louée, jusqu'à Tétape prochaine, par le bataillon ; et devant moi défilait la France. »
Celte bienheureuse charrette devenait pour l'enfant de troupe un observatoire, d'où il passait en revue c monts et vallons, fleuves et ruisseaux, sombres châteaux crénelés des temps anciens et riantes villas bâties de la veille ». Cette curiosité intelligente, infatigable, tenue sans cesse en éveil par une imagination dans sa fleur, qu'il applique d'abord aux objets extérieurs, aux paysages et aux grands horizons, il ne tardera pas à l'appliquer avec la môme ardeur aux productions de l'esprit; et alors, à mesure que s'épanouit son intelligence et qu'elle prélude à sa vocation décisive, quel appétit! Gargantua et Pantagruel sont de petits mangeurs, comparés à ce jeune vorace, qu'aucune lecture n'effraie, qu'aucune lecture n'assouvit. Ce n'est pas au hasard de la fourchette, mais ou hasard de la rencontre, qu'il amuse et tient en haleine cette faim et cette soif prodigieuses. Il dévore du même coup, de ses trentedeux dents, le pain de munition, le pain bis, le pain blanc, la brioche, le petit pâté, le chausson^de pommes, le gâteau de plomb, et si, dans ce festin extraordinaire, entre la poularde truffée et l'arlequin, il rencontrait la
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semelle de soulier de TAuvergnat, ma foi, (anl pisi il ne reculerait pas d'une semelle; elle y passerait comme le resle. Hier, YOdyssée; demain, la Jérusalem déli^ vrée; aujourd'hui, le Renégat^ du vicomte d'Arlincourl, à moins que ce ne soit Colomba, de Mérimée. Il lit les volumes dépareillés, et imagine de quoi combler les lacunes. Le fourrier lui prête André le Savoyard^ de Paul de Kock; aussitôt, le voilà absorbant Y Enfant de ma femme. Moustache, la Maison Blanche^ YHomme aux trois culottes, la Laitière de Montfermeil, et rangeant Paul de Kock parmi ses classiques. Le chef de musique lui passe les Mystère de Parisy et il n'en faut pas davantage pour que l'hisloire du prince Rodolphe, du Chourineur et de Fieur-de- Marie devienne à ses yeux le chef-d'œuvre du génie humain. Et le théâtre! quel régal ! quelles délices ! quelles belles soirées à l'Odéon, où Auguste Lireux, le plus fantaisiste des directeurs, prodiguait les billets de faveur pour peupler sa salle, et disait avec son bon rire : « Je n'ai pas d autre recette pour me persuader que j'en fais! » Les Ressources de Quinola alternant avec la Ciguë, Lucrèce chargée des lendemains de la Main droite et la main gauche !
Sérieusement, quelle lucidité d*esprit, ou, si vous l'aimez mieux, quelle facilité de digestion n'a-t-il pas fallu,, pour que cet incroyable mélange se désagrégeât et se classât peu à peu, pour, que chacune de ces hâtives lectures prit son rang et sa place, depuis le sublime jusqu'au ridicule, et pour que ce petit enfant de troupe, tout de vocation et d'instinct, devint sans effort apparent un
de nos écrivains les plus délicats, les plus ingénieux et les plus fins? Ces singuliers débuts, si simplement contés, présageaient et m'expliquent le J.-J. Weiss, que j'ai connu et que j'aime, comme l'aiment tous ceux qui le connaissent, tel que je crois le voir encore entrant au Café Caron, au coin des rues de l'Université et des Saints-Pères, où l'accueil laient, avec des sourires de bienvenue, Victor de Laprade et Léopold de Gaillard, Emile Chauffard et Edouard Grenier, Hetzel et Jules Sandeau, Gleyre et Chenavard. Plus correct dans son langage que dans sa tenue, moins soucieux d'un chapeau neuf que d*une idée neuve, normalien qui semblait venir des confins de la bohème, et plus proche voisin d'Henry Murger que de Désiré Nisard, il avait toutes sortes d'originalités ; peu lui importait de passer de la Hevue des Deux Mondes au Nain jaune et du Journal des Débats au Figaro; si bien qu'Hetzel, impatienté de cette insouciance, lui dit un jour : « Vous me faites l'effet d'un comédien qui aurait sa place au Théâtre- Français et qui jouerait à Bobino. » De tous ces éléments se composait un type original, attrayant, indépendant, fantaisiste, et si peu fait pour la vie pratique que, le jour où il devint pour quelque temps un personnage officiel, il semblait aussi embarrassé de nous expliquer son avènement que d'en prendre les graves dehors.
Si les confidences de J.-J. Weiss dans cette curieuse préface sont absolument exactes, — et qui pourrait en douter? — c'est à désespérer les partisans de l'éducation classique, graduée, régulière, montant d'année en année
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de YEpitome à Tacite et d'Esope à Démoslhène, soigneusement protégée par des maîtres de la vieille roche de tout contact avec Pigault-Lebrun ou Paul de Kock et de toute école buissonnière. Vous me direz que, pour réussir cet invraisemblable paradoxe, il faut être aussi bien doué que J.-J. Weiss, et je serai de votre avis.
14 juin 1889.
Rapprochée des Souvenirs du comte de Rochechouarl dont j*ai déjà parlé, la correspondance du comte de Vaudreuil nous présente, sous un aspect différent, l'ancien régime, la Révolution, la Cour, l'émigration, la physionomie d'un gentilhomme d'autrefois, tour à tour mêlé aux petits épisodes du xviii® siècle et aux grandes catastrophes de son dénouement. Non pas qu'ils soient contemporains, tant s'en faut! À cette époque où il était d'usage, parmi la noblesse, de se marier jeune, — sauf à profiter de cette jeunesse pour ne pas prendre le mariage au sérieux — Vaudreuil, né en 1740, aurait pu être le grand-père du comte de Rochechouart, né en 1788. Mais une des bizarreries de cette brillante existence, telle que je la retrouve dans la notice de M. Léonce Pingaud, c'est qu'elle n'eut
1. Correspondance du comte de Vaudreuil et du comte d'Artois pendant Tômigration, publiée avec une introduction par M. Léonce Pingaud.
tout son éclat que sous le règne de Louis XVI, vers 1779, c'est-à-dire lorsque Vaudreuil touchait à la quarantaine. Il avait plus de cinquante ans, quand il écrivait au comte d'Artois les lettres que M. Pingaud a publiées, et qui composent ces deux volumes. Il était ultra-quinquagénaire, lorsqu'il épousa sa cousine, Joséphine-Victoire, de trente-cinq ans plus jeune que lui, et, malgré la différence d'âge, il répondait à tout venant de la vertu de sa femme, fort jolie, pleine de vivacité et d'expansion. — Les hommes à bonnes fortunes n'en font jamais d'autre. Malgré leur acte de naissance et leurs rhumatismes, leur sécurité se forme d'un souvenir et d'un oubli ; le souvenir de leurs triomphes et l'oubli de ce qui les menace, de la peine du talion. Enfin, le comte de Vaudreuil vécut jusqu'en 1817 ; on ne sut s'il fallait l'en féliciter ou l'en plaindre. Il eut la joie de voir rentrer les princes auxquels, à travers Téblouissement impérial, il avait eu le mérite de rester fidèle; il eut le malheur de voler la mort du maréchal Ney.
M. Pingaud nous dit au début de sa notice : < La Révolution française, qui a décrété l'égalité, n'a détruit ni les flatteurs ni l'esprit de flatterie. Le peuple souverain en sait quelque chose. » — Fort bien! mais j'aurais voulu qu'il indiquât la nuance. Sainte-Beuve, peu suspect, a écrit que, lorsque La Bruyère traçait l'histoire morale du courtisan, il connaissait les grands et ne connaissait pas les petits. Aujourd'hui, nous les connaissons trop. Flatter les passions d'un Louis XIV III. 13
OU d*un Napoléon, c'est moins noble assurément que de gagner la bataille de Rocroy ou la bataille d'Auerstaedl. Pourtant, il y a des circonstances atténuantes. En pareil cas, le courtisan s'incline; il ne se prosterne pas. Les passions qu'il flatte peuvent être coupables; elles ne sont pas ignobles. Pour plaire, pour réussir, il est obligé de faire la toilette de son esprit. Le souverain à qui il s'adresse a généralement assez de clairvoyance pour distinguer du gros encens d'un intrigant ou d'un sot la louange délicate d'un homme spirituel. Souvent, lorsqu'on croit qu'il paie la flatterie, il ne récompense que la façon exquise dont elle est tournée; il en sait assez pour n'être dupe qu'autant que cela lui plaît, pour en prendre et en laisser. Au pis-aller, sa crédulité ne coûte pas bien cher : une place, une pension, un cordon, un titre, un hochet de la vanité. Si j'étais assez heureux pour avoir un roi; si, dans mon enthousiasme royaliste, je lui disais : c Sirel vous êtes le plus grand des monarques ^ passés, présents et à venir! » et si, en retour, il me nommait duc, cette gloriole ne ferait de mal à personne, et on aurait môme le plaisir de rire à mes dépens.
En outre, le courtisan, tel qu'on se le figurait jadis, lorsqu'il avait joué son rôle et rentrait dans le monde de ses égaux, y apportait une distinction de manières et de langage qui n'était pas inutile, et soutenait la réputation proverbiale de la cour de Versailles. Ce qui, auprès de son maître, avait été de la coquetterie, — de
Tobséquiosilé peut-être, — devenait de l'élégance et surtout de la politesse. Sa spécialité de courtisan le maintenait dans une atmosphère particulière, où il se croyait encore, quand il en était sorti. Il en gardait quelque chose de comparable au vague parfum qui s'attache à nos habits et à nos mains, après que nous avons effeuillé une rose. Il n'aurait pu se permettre un mot grossier, un geste vulgaire, sans se dire : < Âh 1 si le roi le savait! »
Mais le courtisan du peuple! Le flatteur du suffrage universel! C'est le vin bleu après le chambertin ou le château-margaux ; c'est la bassesse au service de l'ignorance; c'est l'exploitation perGde des passions les plus mauvaises par un adulateur plus vil que ce qu'il exploite; c'est la propagande, au rabais, de tous les mensonges qui, depuis un siècle, ont gangrené la conscience populaire, et qui expliquent comment la France, placée si haut sous la monarchie, est tombée si bas sous la République. Le flatteur du peuple coûte plus cher que l'autre. C'est l'homme de proie, qui, pour être réélu, pour émarger, pour saigner le pays aux quatre veines, pour continuer les bombances officielles, vote avec entrain une loi ruineuse, honteuse, inique, scélérate, impie, en harmonie avec les préjugés stupides, les sauvages convoitises, les haines brutales, qu'il a lui-même fomentées chez son souverain. Lorsqu'il s'encanaille, lorsqu'il se roule dans la boue, lorsqu'il parle l'argot des crocheteurs, lorsqu'il échange des gifles avec son collègue, jacobin comme lui, lorsqu'il déshonore,
en sa personne, la représentation nationale, il dit : < Si le roi le sait... tant mieuxl »
Le comte de Vaudreuil fut-il courtisan, dans toute Facceplion du mot? — Oui et non. Il le fut surtout par délégation. Il profila de son intimité avec la duchesse de Polignac, amie intime de la reine Marie-Antoinette, pour obtenir des faveurs et un crédit d'autant plus extraordinaires que la reine ne l'aimait pas. Ces faveurs, habilement choisies et richement rétribuées, lui permirent de jouer, auprès des artistes, des beaux esprits et des poètes, un rôle de Mécène, d'accord avec ses talents d'amateur, aussi agréables que variés. Il jouait la comédie à merveille, chantait les ariettes en vogue, dansait à ravir, excellait à organiser les fêtes de Versailles et de Trianon. La princesse d'Hénin disait de lui : < Il n'y a que deux hommes qui sachent parler aux femmes : Le Kain sur le théâtre et M. de Vaudreuil à la ville. » — Il est probable que mademoiselle Contât aurait dit : < Il n'y a que deux hommes qui sachent tomber aux genoux d'une femme : Mole au théâtre, et M. de Vaudreuil dans le monde ». Il contait bien, lisait bien les vers; il en faisait même, qui avaient besoin d'être bien lus pour paraître bons. Bref, il possédait, à un haut degré, le don de plaire, et sa jolie figure n'y gâtait rien.
M. Léonce Piogaud a eu la bonne idée de placer en tête du premier volume le portrait du comte de Vaudreuil par madame Vigée-Lebrun, une de ses plus fidèles amies. On serait étonné de la légère teinte de mélan-
colie répandue sur ces traits charmants, si on ne. songeait que madame Vigée-Lebrun a peint ce portrait sous le règne de la sensibilité. M. Pingaud dit spirituellement : € Entre la vertu et le vice, la sensibilité servait de trait d'union. > — J'ai parfois exprimé le regret que ce mot fût tombé en désuétude. J'avais tort; il méritait sa disgrâce; c'était un hypocrite. Il prêtait un pseudonyme spécieux à des liaisons, parallèles au mariage, et dont le temps se chargeait de faire une sorte de sacrement apocryphe, qui profanait le véritable. La société, qui n'avait plus assez de croyances et de forces morales pour se scandaliser, finissait par respecter ces traités d'alliance de l'amour et de l'amitié, ne leur demandant, en échange de ses tolérances, que d'observer quelques conditions accessoires : la durée , lés convenances, une fidélité approximative, et l'assentiment du mari, qui aurait cru, s'il l'avait refusé, manquer à un de ses premiers devoirs. Vers 1830, la passion excusait tout. Mais celte excuse n'était valable que si elle s'entremêlait d'orages, de coups de foudre et même d'un peu de mélodrame. L'incendie, après avoir tout dévoré, se dévorait lui-même. La sensibilité était de meilleure compagnie. Elle ne forçait pas les portes, qui s'ouvraient d'elles-mêmes; elle ne cassait pas les vitres, n'ayant pas besoin d'entrer par la fenêtre ; elle ne se glissait pas par l'escalier dérobé, mais montait paisiblement l'escalier d'honneur. Discrète, correcte, accommodante, parlant à demi-voix, marchant à petits pas, agissant à petit bruit, se ménageant pour faire jeu
qui dure, on eût pu la comparer à ces étiquettes à laide desquelles des marchands peu scrupuleux vendent du malaga de Cette pour du pacaret authentique, des Trouilleberl pour des Corot, ou de l'ébénisterie du faubourg Saint-Antoine pour des chefs-d'œuvre de la Renaissance. Tout en couvrant de ses euphémismes bien des façons de n'être pas vertueux, elle gardait ses prélenlions à la vertu. En annonçant avec des transports de douleur la mort de la duchesse de Polignac (et M. Léonce Pingaud a soin d'ajouter : « Le mari prit cette mort plus philosophiquement »,) — le comte de Vaudreuil écrit : « Je viens d'être frappé du coup mortel... J'ai perdu une amie de trenie ans, l'objet et la confidente de toutes mes pensées, celle par qui et pour qui je vivais, qui possédait tous les charmes, toutes les qualités, toutes les vertus. Je l'ai perdue, et je vis encore l »
Et même il vivra encore vingt-quatre ans ; il se mariera (j'allais dire il se remariera), et avec qui? avec la fille de l'excellent parent, le marquis de Vaudreuil, à qui il annonce si tragiquement la funèbre nouvelle ! Et il aura encore assez de jeunesse, d'imagination et de cœur pour aimer tendrement sa chère Joséphine. M. Charles Brifaut a dit de lui :
Vaudreuil se fit aimer; ce fut là sa science.
Aujourd'hui l'on dirait qu'il était sympathique; mot que madame de Genlis définissait d'avance : < Sympathie, douce superstition des âmes sensibles ». La science
de Vaudreuil, quoique bien simple, n'est pas à la portée de tout le monde. Pour qu'on l'aimât, il avait soin d'être aimable, et, pour être aimable, il aima. Le nombre n'est pas rare de ces natures aimantes, sentimentales, exponsives, quasi-féminines, qui inspirent plus de sympathie que d'inquiétude. Bien qu'elles aient la faculté d'exprimer plus qu'elles ne sentent , elles sentent assez vivement pour ne pas être accusées de jouer la comédie ou le drame dans l'expression persuasive de leurs joies ou de leurs chagrins. Elles vivent en bonne intelligence avec leurs affections, soit que leurs lèvres doivent sourire, soit que leurs yeux doivent pleurer. Elles ont le don des larmes , larmes conservatrices où elles se retrempent, comme une belle tige de nymphéa dans une eau limpide, et qui empêchent la douleur de creuser trop avant dans le cœur, faute d'issue extérieure. Lorsqu'elles perdent l'objet de leurs tendresses, elles se reprochent, comme Vaudreuil, de lui survivre; mais ce reproche dure un quart de siècle.
Autre signe des temps, comme aurait dit Philarète Chasles. Après la mort de la duchesse de Polignac, les nombreuses lettres de condoléances adressées au comte de Vaudreuil sont exactement du même Ion que s'il avait perdu sa femme, sa fille ou sa mère. Nous voilà loin de ce héros de roman qui, en pareille circonstance, s'écriait : « El dire que je n'ai même pas le droit de la pleurer! Pas même le droit de mettre un crêpe à mon chapeau! Pas même le droit d'aller à son enterrement! »
Si je voulais généraliser mes remarques, — M. Pingaud ne me démentirait pas, — et les appliquer à l'ensemble des mœurs et de la vie sociale, à la veille de la Révolution, je dirais que cette sensibilité, sœur naturelle de la vertu et cousine germaine du vice, eut sa part dans les doctrines chimériques d'où sortirent, comme une nichée de tigres d'un massif de fleurs de lotus, les crimes révolutionnaires. Elle figurait parmi les traits caractéristiques de Robespierre comme de l'auteur de Paul et Virginie, Elle pleurnichait au théâtre, dans des pièces niaises qui précédèrent de bien peu et souvent accompagnèrent les massacres, les régicides, la dictature de l'échafaud et de l'assassinat. Elle parsemait de ses élégies et de ses idylles la Déclaration des Droits de l'homme. Elle mouillait les avenues de la salle des Etats-Généraux comme les allées du parc de Versailles. Elle habitait la laiterie du petit Trianon avant que la crème en eût tourné. En l'absence de tout principe de religion et de morale, la sensibilité fit illusion aux utopistes. Us crurent que l'homme sensible restitué, sous les auspices de Jean-Jacques Rousseau, par la société pervertie à la nature innocente, n'aurait qu'à obéir à ses penchants primitifs pour faire refleurir l'âge d'or et pour obtenir sans secousse les réformes désirables et désirées. Ils refusaient de s'apercevoir que le principal mérite de la société, — qui a des défauts, — est de contenir dans de justes bornes la nature, — qui a des vices, — de protéger les hommes contre l'homme, et l'homme contre lui-même.
Afin de compléter ce que j'appellerai poliment la symétrie, M. PiDgaud a publié, à la première page du second volume, le portrait de la duchesse de Polignac par madame Vigée-Lebnin, déjà nommée. Ce portrait, qui date sans doute des années heureuses, représente la duchesse dans toute la grâce d'une seconde jeunesse, mise en relief par une toilette élégante, pittoresque, un peu fantaisiste , émancipée des costumes de cour du règne, de Louis XIV et de Louis XV. Le visage offre aussi une légère expression de mélancolie, comme si la favorite de 1780 prévoyait les douleurs de 17952. Si charmant que soit ce portrait, je lui préfère celui que je trouve à la page 175, au moment où M. de Vaudreuil vient d'annoncer la mort de son incomparable amie. Ce portrait est contemporain de Témigration. La duchesse est à Londres. Elle porte le costume de Charlotte Corday : le fichu, la coiffe, les cheveux sans poudre, bouclés, à Venfant. Peut-être vient-elle d'apprendre une des phases du martyre de la reine. Son regard exprime une douleur sans bornes , mêlée d'un vague étonnement, comme si cette âme dépaysée n'avait pu encore s'acclimater à l'idée que ce qui a été ne sera plus. Ses beaux yeux sont humides, gonflés des larmes qu'elle a versées, des pleurs qu'elle va répandre. Ses lèvres entr'ouvertes semblent prêles à exhaler une plainte, un soupir qu'elle voudrait être le dernier. On ne peut contempler ce portrait sans une émotion profonde. Sunt lacrymœ rerum.
La vie du comte de Vaudreuil eut deux points cul-
Sâ6 DERNIERS SAMEDIS.
miDanis, deux épisodes inoubliables : Tamitié de la duchesse de Polignae, el ramilié du comte d'Artois qui défraie les deux volumes de lettres publiés par M. Léonce Pingaud. Ces lettres sont curieuses, et moins frivoles qu'on ne pourrait le croire, d'après les antécédents de celui qui les écrit. Yaudreuil, de dix-sept ans plus âgé que le futur roi Charles X, ne s'y montre courtisan que tout juste ce qu'il faut pour prouver qu'il apprécie l'honneur d'une correspondance familière avec un prince du sang, et que la Révolution, qui lui avait presque tout pris, lui avait laissé du moins les manières exquises et l'aimable langage d'un habitué de Trianou. Il aspirerait plutôt, vu son droit d'ainesse, au rôle de Mentor, pourvu que Mentor ne fût pas tout à fait synonyme de Minerve et n'exigeât pas de Télémaque une trop rigide sagesse. Nous voudrions, mais nous ne pouvons pas oublier, que le comte d'Artois avait alors, en la personne de madame de Polastron, belle-soeur de la duohesse de Polignae, une amie dont il se préoccupait parfois un peu plus que de la situation de l'Europe et des moyens de rentrer en France. On ne peut se défendre d'un serrement de cœur en lisant à la date du 18 mai 1804, c'est-à-dire au moment où va s'instruire le procès de Georges Cadoudal et où toute la famille royale doit être encore émue du crime de Vincennes, les lignes suivantes, écrites par le comte d'Artois à M. de Yaudreuil et à la comtesse Diane de Polignae : € Je sens chaque jour de plus en plus que le monde a complètement disparu pour moi. Il est si vrai,
si profondément vrai, que je n'y tenais que pour un seul objet. » Et plus loin, dans une autre allusion à la mort de madame de Polaslron : « Que puis-je vous dire, sinon que tout est fini pour moi, et que, depuis le 27 mars, je n'ai plus sur la terre ni but, ni désir, ni espoir, ni même aucun sentiment. Elle réunissait tout, elle animait tout pour moi, et sa mort a rompu tous les liens de mon cœur, de mon âme et de mon esprit. Personne, non, personne au monde ne peut avoir une idée, que moi seul, de ce que cette créature angélique était pour moi. »
Voilà encore un de ces anges qu'il ne faut pas regarder de trop près, de peur d'avoir à chercher leurs ailes; anges sortis du paradis de Thomas Moore plutôt que de la Bible, et qui seraient assez embarrassés de leur contenance entre Raphaël et Gabriel. Rappelons pourtant que la mort de madame de Polastron, la piété fervente dont elle fit preuve à ses derniers moments, ses vœux, ses conseils, ses prières, convertirent le comte d'Artois, et que cette conversion amena celle de Vaudreuil. Elle nous vaut une page sérieuse, presque prophétique, écrite en 1802. Les espérances des Bourbons et de leurs amis sont indéfiniment ajournées par le 18 Brumaire. Vaudreuil écrit : « Avei; quelle rapidité le tyran marche au titre suprême qu'il ambitionne, pour éterniser l'autorité suprême dont il s'est déjà emparé! Je me flatte qu'il s'est trop pressé, qu'il a trop rapproché de son concordat et de son hypocrisie religieuse le désir orgueilleux de son ina*
roovîbiliié. J'espère qae le Ciel, qui tôt ou tard punit les superbes, lui a inspiré cette précipitation, ce mouvement de l'orgueil, cette audace, pour laisser enfin s'écrouler celte puissance d'argile... »
La fidélité royaliste de Vaudreuil ne se démentit pas un moment. II eut d'autant plus de mérite que bien des revenants de l'émigration se ralliaient à l'Empire, et qu'il était complètement ruiné. Napoléon, qui aimait à pousser dans les rangs de la vieille noblesse son esprit d'usurpation et de conquête, se fût certainement empressé d'accueillir cet aimable vétéran de l'ancien régime dont il ne pouvait ignorer les agréments et les succès, qui aurait apporté à son glorieux corps de garde les pures traditions de Versailles, et eût rivalisé de politesse et d'atticisme avec le comte Louis de Narbonne. Vaudreuil n'eut pas même l'idée qu'il lui fût possible de capituler.
Les réflexions que soulève ce recueil de lettres, échangées entre le comte d'Artois et son ami, suffiraient à défrayer un volume, que je m'engage à ne pas écrire. Ces réflexions sont plus tristes que neuves. On voudrait que le comte d'Artois fût moins aimable et plus déterminé, qu'il mît plus de suite dans ses projets. On le voudrait en Vendée, lorsqu'il est à Londres. On lui pardonne difficilement de se divertir, de songer à ses amours, de se bercer d'illusions et de chimères, au lieu de se battre à côté de (lathelineau et de La Rochejaquelein. Quand M.Léonce Pingaud nous dit, hélas! avec trop de raison : a Vaudreuil fait la partie de
whist do comte d'Artois, et madame de Vaudreuil donne la réplique, dans une comédie de salon, au duc de Berry. Tout était changé en France. Rien n'était changé au delà des frontières, dans les mœurs, les plaisirs et le langage de ses anciens maîtres, » — on s'explique ce qu'on est fâché de s'expliquer trop aisément. Tandis que le comte d'Artois reproche à son ami de lui couper ses rois ou de ne pas répondre à ses invites, tandis que Sylvia marivaude avec Léandre (1799), on croit entendre, derrière la toile de fond, le pas de Napoléon Bonaparte, revenu de la campagne d'Egypte, se rapprochant du but de ses ambitions, et cherchant dans les débris du garde-meuble un trône, une couronne et un manteau impérial, parsemé d'abeilles en guise de fleurs de lis. Quand la toile se lèvera, comme dans une féerie, on verra apparaître un nouveau monde : « Derrière la fumée du canon de Valmy, nous dit M. Pingaud , Vaudreuil avait entrevu l'aurore d'un monde nouveau, d'où il était banni par avance. »
Mentor n'est pas toujours content de son Télémaque. Dans ses lettres, il observe une familiarité respectueuse; il n'est jamais obséquieux. En écrivant au comte d'Entraigues, il se plaint de l'inaction, des irrésolutions de son héros. Il avoue « avoir perdu ses illusions sur ce preux, auquel il avait souhaité avec tant d'autres la destinée d'Henri IV ». Henri IV 1 Ce nom, dont nous avons tant abusé en prose et en chansons, va me servir à plaider la cause du comte d'Artois pendant l'émigration. On s'est obstiné à comparer ce qui
n'était pas comparable. D'abord, réducalion d'Henri IV avait été toute militaire. Il était né, il avait grandi sous le feu de la guerre civile et de la guerre étrangère, ce qu'il appelait, dans son langage gaulois et soldatesque, le c. sur la selle. L'éducation de Louis XVI et de ses frères, mal dirigée par le duc de La Vauguyon, ne les préparait pas à guerroyer. La position d'Henri IV, quoique difficile, était simple et claire; celle du comte d'Artois était ifausse. C'est ici le lieu de constater un détail qui aiderait à comprendre pourquoi les Bourbons de la branche aînée tardèrent à remonter sur le trône, y montèrent dans de mauvaises conditions, et n'y sont pas restés. Le comte de Provence et le comte d'Artois ne s'aimaient pas; ils ne pouvaient pa3 s'aimer, et pas n'est besoin de traduire à leurs dépens le rara est concordia fratrum. Les contrastes étaient trop frappants! La grâce et l'élégance du comte d'Artois, ses succès mondains, sa légèreté brillante éveillaient la jalousie de Monsieur, chargé d'embonpoint, menacé ou atteint déjà d'infirmités précoces, incapable de monter à cheval ou de commander un régiment, et à qui la supériorité et la culture de son intelligence infligeaient le supplice d'envier un frère moins spirituel que lui. M. Léonce Pingaud termine sa notice par ces mots, appliqués au comte d'Artois : < Le prince, en qui Tancien régime expirant eut sa plus complète image. » Rien de plus vrai. Louis XVIII, au contraire, n'avait aucune raison de chérir l'ancien régime, qui lui rappelait des piqûres d'amour-propre, la méfiance
de Marie-Antoinette et de son groupe, un mariage désagréable avec une princesse de Savoie, laide, quinleuse, maniaque, maladive, lunatique, à demi-folle, et le chagrin de se savoir ou de se croire écarté du trône par la naissance du Dauphin. S'il se posa, dès Tabord, en souverain constitutionnel, libéral, au risque d*être traité de jacobin par les ultras de 1818, s'il montra peu d'enthousiasme pour les souvenirs et les héros de la Vendée, peu d'empressement à fouiller les reliques du Temple et du cimetière Sainte-Marguerite, c'est que, à part le décorum et le cérémonial du culte royaliste et des regrets, il aurait voulu ne garder de l'ancien régime que quelques traditions d'étiquette, un certain prestige aristocratique et ce qui pouvait donner à la royauté plus d'autorité sans lui causer trop d'embarras. Charles X, ce fut l'ancien régime incarné. Lisez ce recueil de lettres : l'assimilation est si complète, si absolue, qu'elle explique, sous un double aspect, les fautes et la fatalité du règne; vivant, en idée et en souvenir, au cœur de l'ancien régime, Charles X, obsédé par le spectre sanglant de la Révolution et de la Terreur, craignait sans cesse de voir les mêmes causes amener les mêmes effets. Secondement, on voit, dans cette correspondance, à quel point il était, non pas circonvenu, mais enveloppé par les Polignac.Ils reviennent à toutes les pages; le prince écrit Jules et Armand tout court. Il les tutoie. Écrivant à la comtesse Diane, il l'appelle : « Ma pauvre mère! » Il était clair que, une fois sur le trône, il voudrait se donner le plaisir de revivre, dans l'intimité de
son premier ministre, avec ses plus chers souvenirs. Nous savons ce que ce plaisir nous a coûté. Disons en manière de consolation : < Le peuple français, corrompu jusqu'aux moelles par la Révolution, est si étrange, si absurde, si ingrat, si incorrigible et parfois si bête, que^ quand même Charles X aurait eu tout le génie de son temps, il est probable que les barricades ne l'auraient pas épargné. >
1" août 1889.
Encore un an, et la Revue des Deux Mondes sera sexagénaire. C'est le bel âge, sinon pour les jeunes premiers et les grandes coquettes, au moins pour les Revues. Contrairement aux conditions ordinaires de la vie humaine, plus elles vieillissent, plus elles ont chance de vivre. S'il est vrai que rien ne remplace le charme de la jeunesse, surtout quand cette jeunesse s'appelle Alfred de Musset, George Sand, Mérimée, Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, c'est quelque chose d'être lu dans les cinq parties du monde, de pouvoir s'intituler simplement la Revue sans que personne s'y trompe, — comme Louis XIV était le Roi^ — d'avoir un budget auquel celui de M. Rouvier voudrait bien ressembler, et de se faire dire une fois l'an par ses actionnaires : « Les beaux yeux de ma cassette ! >