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Questions de critique

23i DERNIERS SAMEDIS.

 propos du livre récent de M. Brunetière, je ne prétends, bien entendu, ni discuter les doctrines religieuses et philosophiques de la riche et hautaine Bevue^ — un gros volume n'y suffirait pas, — ni mentionner, même d'un mot, tous les écrivains qui ont contribué à son succès, — ce serait le défilé de toute la littérature contemporaine. Il y a près de quarante ans, M. Buioz me disait : < Sauf Casimir Delavigne et M. Thiers, ils y ont tous passé. »

Non ! mais il me semble intéressant de rechercher, dans ce nombre, ceux qui représentent plus particulièrement l'esprit, le ton de la Bévue, soit qu'ils aient subi son influence, soit qu'ils lui aient imposé leur autorité, ceux qui, en dehors de la célèbre couverture saumon, perdraient quelque chose de leur importance, et de qui les habitués de la maison disent en souriant : « C'est la Bévue faite homme. » — Dans le passé, par exemple, Gustave Planche; dans le présent, M. Brunetière.

Certes, je ne ferai pas à M. Brunetière l'injure de le comparer à Gustave Planche. J'ai dit ailleurs, et Sainte- Beuve avait dit avant moi, ce que l'on doit penser de cette réputation usurpée, qui fut une des erreurs de M. Buloz. Planche n'a mis en circulation ni une idée juste, ni une idée neuve. Détaché du romantisme et de Victor Hugo par des haines personnelles, ridiculement brouillé avec Alfred de Musset pour les beaux yeux de madame Sand, qui se moquait de lui, conservant toutes ses antipathies contre Scribe et Casimir Delavigne, hostile à Alexandre Dumas et à Lamartine, il offrit le singulier

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spectacle d*un critique absolument isolé dans la liltérature de son temps. On loua son impartialité; il n'en eut qu'une : celle qui consiste à ne pas être vénal. Toutes les autres lui firent défaut. Sa passion pour madame Dorval le rendit grossièrement injuste pour mademoiselle Mars, qui se vengeait en femme d*espril. On lui dit un jour que Gustave Planche avait la gale (il en était bien capable) : — « 11 se sera mordu ! » s'écria-t-elle. Un autre jour, on agitait en sa présence la question de savoir s'il était le fils du pharmacien de la rue de la Chaussée-d'Antin ou de l'auteur du fameux dictionnaire grec. Elle répondit : < De tous les deux. 11 a de l'un la formule, de l'autre la férule. » Il lui contestait Molière, il ne lui accordait que Marivaux, et Ton se demandait comment cet ours si mal léché, qui n'allait jamais dans le monde, où il aurait fait d'ailleurs une étrange figure, et qui menait en plein Paris la vie de bohème, aurait pu distinguer les nuances délicates qui séparent Âraminte d'Ëlmire et Silvia de Célimène.

Partial ! Il fallait qu'il le fût jusqu'à l'aveuglement, jusqu'à la monomanie, pour préférer à Lamartine, à Victor Hugo, à Musset, M. Auguste Barbier, dont la Curée ne fut qu'une mauvaise action en mauvais vers, pour s'acharner contre Ruy Blas et renvoyer le poète à Charenton, pour déclarer que l'Académie française, en nommant Eugène Scribe, applaudi sur six théâtres, s'était infligé un ridicule et une honte dont elle ne se relèverait jamais, pour refuser de rendre justice à l'admirable talent de mademoiselle Rachel. Cette partialité,

odieuse à la fois et grotesque, produisait parfois des effets bizarres. Lorsque M. Buloz fut nommé commissaire du roi près le Théâtre-Français, il se trouva dans un embarras comique. Le directeur de la Revue des Deux Mondes aurait bien voulu ne pas se priver de son cher critique; mais l'administrateur du théâtre, ayant part de sociétaire, ne pouvait, en conscience, irriter la grande tragédienne, exaspérer les seuls auteurs dont les pièces fissent recette. Il fallait renoncer au pessimisme, changer son verjus en eau sucrée, dire du bien A'une Chaîne et du Verre d'eau, complimenter madame Emile de Girardin, et surtout, quand madame AUan rapporta de Saint-Pétersbourg le Caprice d'Alfred de Musset, faire pressentir au public d'élite que, parmi les Proverbes de Musset, il y avait de petits chefs-d'œuvre, que le Spectacle dans un fauteuil capitonné ne perdrait rien à devenir le Spec" tacle dans un fauteuil d'orchestre , qu'on pouvait découvrir là toute une nouvelle veine de comédie qui, sous une forme irrégulière et fantaisiste, avec un grain de poésie, rajeunirait le répertoire. Ma faveur éphémère me valut l'honneur d'exercer cet intérim, qui d'ailleurs dura peu ; la Révolution de février, en détrônant à la fois le roi et le commissaire, fit cesser cette situation anormale.

C'est dans la critique d'art que le rôle de Gustave Planche fut surtout haïssable et malfaisant. Il n'y entendait rien, et croyait faire acte de connaisseur en éreintant avec un aplomb aussi imperturbable que pédantesque des artistes tels que MM. Ingres, Ary Scheffer, Paul

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Delaroche, Horace Vernet. Il fut cause que ces maîtres, ennuyés d'être ainsi maltraités, et sûrs de leur clientèle, cessèrent d'exposer, et que nos Salons y perdirent une partie de leur éclat. Encore, si ces exécutions féroces avaient été relevées et adoucies par le charme et la grâce du style I Mais il faut relire ces articles à distance pour se faire une idée d*un pareil galimatias, où Gustave Planche confondait perpétuellement la critique proprement dite avec la métaphysique transcendante. En outre, il avait posé en principe qu'un critique ne doit pas avoir d'esprit, et il pratiquait scrupuleusement sa maxime. Et dire que la Bévue Tacceptait comme un oracle! Un jour, j'avais employé le mot superbe dans le sens de très beau (un temps superbe); M. de Mars me dit tout doucement : « M. Planche ne l'admet que dans le sens A* orgueilleux. »

Tel n'est pas, à beaucoup près, M. Ferdinand Brunetière. Si je voulais le caractériser, je dirais qu'il a le mérite d'être à la fois original et traditionnel. Expliquonsnous. Il est fidèle aux belles traditions du xvii® siècle, fidèle à ses grands écrivains. Il ne capitule pas même à l'égard de Boileau, et notre regretté Nisard serait content de lui. En même temps, comme dit notre langue moderne dans un solécisme de plus, il garde sa personnalité. Il est lui. Sa physionomie est aussi reconnaissable, aussi tranchée, que s'il était démolisseur ou nova teur. Les idolâtries de l'école actuelle n'ont aucune prise sur cet esprit ferme, sec et juste. Il dit aux naturalistes leur fait; il maintient Stendhal et Flaubert à leur rang

secondaire; et, quant an grand poète Baudelaire, que tout jeune homme qui se respecte, — c'est-à-dire qui ne se respecte pas, — doit désormais préférer à Lamartine et à Musset, cet absurde mystificateur lui a inspiré quelques-unes des meilleures pages du présent volume. Gomment lui refuserions-nous nos plus vives sympathies, lorsqu'il répond à notre pensée, à nos mépris, à notre dégoût, en écrivant :

c Au moins, s'il était maître dans l'emploi de ses procédés! Quiconque fait supérieurement une chose est un homme supérieur en son genre. Mais les vers de Baudelaire suent l'effort. Ce qu'il voudrait dire, il est rare qu'il le dise; et, sous ses affectations de force et de violence, cet homme fut doué du génie même de la faiblesse et de l'impropriété de l'expression :

La sottise, Terreur, le péché, la lésine.

Occupent nos esprits et travaillent nos corps; Et nous alimentons nos aimables remords Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

Nos péchés sont têtus y nos repentirs sont lâches; Nous nous faisons payer grassement nos aveux, £t nous rentrons gaîment dans le chemin bourbeux. Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

Sur l'oreiller du mal, c'est Satan trismégiste, Qui berce longuement notre esprit enchanté, Et le riche métal de notre volonté Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

Encore un progrès, et vous avez M. Stéphane Mallarme, c'est-à-dire le non-sens absolu, les mots jetés comme des boules de loto dans un sac et tiiés au hasard

pour le plus grand plaisir d'une vingtaine de poseurs et d'une^inquantaine d*imbéeiles. Baudelaire ne sait pas même l'alphabet du métier. Il semble ignorer que lâche ne rime à tache que lorsque tâche est synonyme de besogne. Les méridionaux ne manquent jamais de commettre cette faute parce qu'ils prononcent mal trône et couronne^ dôme et Rome, — de même qu'ils se disent adieu ! lorsqu'ils s'abordent. Ce n'est pas une raison pour en faire autant.

M. Brunetière ajoute excellemment : « Quelle langue ! Quel style I Et que de mots ! Et que de peine, surtout, pour ne rien dire que de bien simple pourtant et de bien banal, qui est que nous manquons généralement de volonté! Qu'est-ce qu'il veut dire avec sa Zesine? Et que vient-elle faire entre l'erreur et le péché, sinon rimer avec verminet Si < nos aimables remords » signifie que nous nous complaisons dans le péché qui les traîne à sa suite, sommes-nous obligés de comprendre? Quel rapport entre ces mendiants qui nourrissent leur vermine et le plaisir que nous trouvons à renouveler en nous la cause de ces remords? Quels aveux nous faisonsnous payer'! Prenez ainsi, une à une, dans ces Fleurs du mal, les pièces les plus vantées, à peine y trouverezvous une douzaine de vers à la suite qui soutiennent l'examen ; — et un examen où il en faut venir, parce que Baudelaire est un pédant. »

On ne saurait mieux dire. J'entends quelquefois des politiques de bon aloi, sages, mais retardataires, vétérans ou invalides de nos gouvernements tombés, se

demander comment une nation qui ne date pas d'hier, qui a eu des années de prospérité, de grandeijrt^ et de gloire sous des ministres tels que de Serre, Gouvion Saint-Gyr, Laine, Richelieu, Villèle, Martignac, Casimir Perier, Mole, Guizot, Falloux, de Broglie, etc., etc., peut supporter un régime sous lequel les honnêtes gens, — 22 septembre-6 octobre 1889, — voulant se délivrer à tout prix d'hommes tarés qui déshonorent et ruinent la France, sont tentés de recourir à des libérateurs qui ne valent pas mieux; aventuriers, intrigants, mécréants, athées, charlatans, anarchistes, blasphémateurs, orduriers, ambitieux de bas étage, champignons vénéneux éclos dans la boue. De même, si jamais notre malheureux pays se relève de son avilissement, on se demandera comment une misérable secte, Cour des Miracles de la littérature, vivant de ses souillures, de ses ulcères et de ses plaies, spéculant sur la laideur, l'opprobre, le scandale et le vice, a pu prendre le haut du pavé, s'imposer à la patrie de Pascal, de Bossuet, de Racine, de Montesquieu, de Lamartine, de Chateaubriand, frapper bruyamment à la porte de l'Académie pour l'insulter ou en forcer l'entrée, accaparer la publicité des journaux à sensation; si bien qu'un Chinois ou un Annamite, venu à Paris pour l'Exposition et apprenant à lire dans le Figaro ou dans le Gaulois^ peut croire VAbbé Jules supérieur à la Morte^ et Dmah Samuel préférable à la Maison de Penarvanl

Hélas! c'est que le mal, le vi7'us révolutionnaire, une fois qu'il s'empare d'un peuple en décomposition,

ne reste pas isolé ; il ne se localise pas dans tel ou tel organe. Le ravage qu'il opère dans une des parties du corps social s'étend sur toutes, ne tarde pas à tout altérer, à tout corrompre, de même qu'une maladie de cœur ou de poitrine a vite fait de tuer son homme. La situation politique qui a créé et qui prolonge le pouvoir de MM. Tirard, Constans, Thévenet, Rouvier, sert de pendant à la dissolution morale, à la dépravation littéraire, qui assurent la vogue de MM. Zola, de Concourt, Céard, Paul Alexis et de leurs disciples.

Ceci m'amène à la seule critique que me paraissent mériter M. Brunetière et son très bon livre. Madame Emile de Cirardin disait de la Marseillaise de la paix, de Lamartine : «C'est beau, mais trop doux. » — Je dirais volontiers de l'ouvrage de M. Ferdinand Brunetière : « C'est bon, mais trop tiède. » Puisqu'il est Finterpréte accrédité des revanches du bon sens, puisqu'il parle d'une tribune qui est aussi une forteresse, je le voudrais plus ardent, plus indigné. Je souhaiterais plus de flamme. Vous me direz que la critique et la flamme sont peu compatibles, qu'on a peine à se figurer une robe de juge changée en robe de Nessus. Oui, la flamme qui dévore et qui consume, mais non pas le foyer intérieur, qui communique aux questions les plus didactiques la chaleur, le mouvement, la verve et la vie. Ah! c'est que ce foyer ne s'allume et ne brûle que là où se trouve une conviction sincère, profonde, qui intéresse la conscience et l'âme aux délicatesses du goût, parce que, dans ces turpitudes politiques, sociales, morales, litté- III. 14

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raires, elle voit surtout Toffense au bon Dieu, l'insolent triomphe de la matière, le retour au paganisme, la propagande du mal à travers une génération tout entière, sinistre héritage légué par un siècle qui fînit a un siècle qui commence... Mais pardon! J'oubliais que M. Brunetière est une des plus solides colonnes de la Revue des Deux Mondes^ et l'on sait que ces colonnes n'ont rien de commun avec les piliers de nos églises.

Ce n'est pas seulement par la position qu'il a prise froidement, mais franchement, \is-à-vis d'une école perverse, que M. Brunetière s'est acquis des droits à notre estime, son originalité s'affirme dans sa résistance aux idées reçues, aux idées toutes faites, quand il touche à des épisodes ou à des personnages historiques.

L'Histoire! c'est un mot imposant; mais ne sommesnous pas ses dupes, tout comme de la légende? Où et quand se séparent-elles? Les vérités de Tune sont-elles beaucoup plus certaines que les fictions de Tautre? Quand nous sommes révoltés d'une absurdité, d'une injustice ou d'une infamie contemporaine, nous en appelons à THistoire : sommes-nous bien sûrs que l'appel arrivera à son adresse? Est-il possible de fixer la date précise où les faits, dégagés des passions personnelles, cessent d'être discutables pour devenir authentiques? Un historien tel que Salluste, un anecdotier tel que Suétone, un sceptique tel que Gibbon, un halluciné tel que Michelet, peuvent-ils nous inspirer une complète confiance? Et, si ce sont eux ou leurs pareils qui per-

flonnifienl THistoire, n*est-il pas permis de dire qu'elle esl fort mal représentée?

Ces remarques me sont suggérées par trois des meilleurs chapitres de ce volume : sur le Buste de Jiabelais; sur Madame de Maintenon, et sur Y Influence des femmes dans la littérature française.

M. Ferdinand Brunelière a trouvé moyen, en traitant de rinfluence des femmes, de rajeunir un sujet qui semblait épuisé, de rester dans le vrai, de garder une juste mesure entre l'enthousiasme quelque peu théâtral de M. Cousiu et notre envie de rire aux dépens des précieuses, sans même attendre qu'elles soient ridicules. Il y a là de délicates nuances, des contrastes qui expliquent la différence des mœurs, ou, comme diseit M. Guizot, de la vie sociale en 1640 et en 1889. Au temps où fleurissait la guirlande de Julie, où brillaient les beautés célèbres pour lesquelles on faisait la guerre aux rois et on V aurait faite aux dieux, ces hommes jeunes^ élégants, beaux cavaliers, beaux danseurs, de haute naissance, mis à la mode par quelque fait d'armes sous les ordres de Condé ou de Turenne, recherchaient assidûment les femmes de leur monde, s'efforçaient de leur plaire, leur donnaient une grande place dans l'emploi de leurs journées. Sûres d'être entourées et courtisées, n'ayant à faire ni frais ni avances, elles profilaient de leur empire, non pas peut-être pour rendre les hommes plus vertueux, — puisque c'était la vertu qui servait d'enjeu à cette partie intéressante et intéressée, — mais pour assouplir et polir les mœurs et les manières, pour

metlre un frein ou une sourdioe aux libertés gauloises, aux galants dévergondages de la Renaissance, pour effacer les derniers vestiges de grossièreté cavalière et soldatesque, encouragée par Henri IV dans son entourage. Elles associaient à leurs charmantes pruderies leurs adorateurs; elles voulaient qu'ils prissent au sérieux leurs blancheurs d'hermines et leurs susceptibilités de sensitives; elles applaudissaient le chevalier de Méré, extirpant de la langue toutes les syllabes capables d'éveiller une idée malséante. Elles forçaient les petits-fils des contemporains de Rabelais de parler cette langue épurée, clarifiée, assagie, qui fut celle de madame de Rambouillet, de Julie d'Angennes et de mademoiselle de Scudéry, mais qui fut aussi celle de madame de La Fayette, de madame de Hautefort, de Bérénice et i'Es* ther.

Aujourd'hui, c'est tout le contraire. Ce sont les hommes qui ont pris de Finfluence sur les femmes. La vie sociale et mondaine a subi de tels changements à son désavantage, que, si les femmes du monde sélect ne veulent pas être délaissées, elles doivent faire les trois quarts du chemin et se résigner à toutes sortes de concessions. Déjà, il y a quelque cent ans, le duc de Lévis écrivait, à propos de la maréchale de Luxembourg : < On avait d'autant plus besoin d'une pareille censure, que l'anglomanie, avec ses clubs, ses fracs et sa rudesse, envahissait la bonne compagnie. » — Que dirait -il à présent? Heureux quand les fracs se bornent à être des vestons, et ne sont pas des casaques de jockeys

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OU des maillots de gymnastes, quand les clubs ne sont pas (les tabagies, quand la rudesse ne s'exagère pas jusqu'au langage des palefreniers, des bookmakers et des maquignons! L'habitude de vivre entre hommes, la vie de cercle, le gros mot ou le mot à triple entente emprunté au répertoire du Palais-Royal ou du Caféconcert, la prépondérance accordée aux filles, — de quelque nom qu'on les appelle, cocottes, demi-mondaines, horizontales, drôlesses ou belles petites, — tout a conspiré contre le pouvoir des vraies femmes, qui risquaient d'être complètement dépossédées. Dès lors, qu'est-il arrivé? La montagne ne venant plus à elles, elles sont allées à la montagne. Elles ont imité le capitaine de la garde nationale qui disait : « Je les commande, il faut bien que je les suive! » Je parlais tout à l'heure de leur résignation forcée sur la voie des concessions. Bientôt, à force de se résigner, elles ont pris le goût de ce dont elle^ avaient le courage. On les a vues fumant la cigarette, autorisant le cigare, chassant à courre, forçant le cerf et le sanglier, franchissant les haies, buvant les petits verres, pratiquant l'escrime, la natation et le patin, s'habillant en hommes dans un bal déguisé ou pour jouer la comédie. Ce ne sont plus les femmes qui imposent à la moins belle moitié du genre humain leur dictionnaire, en ayant soin d'élaguer tout ce qui pourrait effaroucher la pudeur, offenser la décence, blesser le goût, mettre une fausse note dans la causerie exquise d'un marquis avec une duchesse. C'est à leurs frères, à leurs maris, aux amis de la maison, qu'elles

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empranienl une langue composite, où crevant veut dire soporifique, où canulant signifie ennuyeux, où let anecdotes au gros sel et même au gros poivre se combinent avec des anglicismes, des néologismes, des barbarismes, avec des phrases triées dans les romans naturalistes. De là à lire ces romans, il n'y a qu'un pas, et elles ont vite fait de le franchir. Gomment se résoudre à rester muettes, lorsqu'on parle devant elles des sublimités de Sapho, des charmes de Germinal^ des grâces de la Fille Élisa, des beautés de la Terret... Je m'arrête; je craindrais de m'emballer et de me répéter.

Je signalais plus haut dans les Questions de critique de M. Brunetière, ses chapitres sur un Buste de Rabelais, sur Madame de Maintenons sur V Influence des femmes dans notre littérature. J'aurais dû y ajouter les pages sur la Littérature personnelle, qui peuvent compter parmi les meilleures.

Les extrêmes se touchent. Cette littérature maladive, où se révèlent trop souvent les complaisances du moi pour lui-même, ne peut avoir que deux excuses : ou l'éclat d'un grand nom, le souvenir d'un grand rôle joué dans la politique, dans les lettres, dans l'histoire contem-

poraine, Tavantage d'avoir été mêlé, non seulement comme témoin, mais comme acteur, aux événements mémorables et aux principales affaires d'une époque ; la crainte d^être mal jugé, si l'on ne fournit pas soi-même un supplément à Tinstruclion ou à la revision du procès; la certitude, si Ton est un grand écrivain comme de Retz, Saint-Simon ou Chateaubriand, d'intéresser par la beauté des pensées et du style ceux-là mêmes qui seraient tentés d'opposer au fond du récit quelque méfiance; — ou bien, à l'autre bout, le sentiment sincère d'une infériorité, d'une situation essentiellement secondaire, qui ne permet à personne de se méprendre, de croire à l'envie de se fuire le héros de sa propre histoire. Diverses causes ou divers prétextes peuvenl, dans ces conditions, nous donner l'idée, presque toujours malheureuse, de publier certaines pages de nos souvenirs sous le titre prétentieux de Mémoires. De tous nos sentiments, la vanité est le plus fertile en supercheries et en subterfuges. Elle ne persiste jamais plus obstinément que lorsqu'elle se cache. Elle trouve à se satisfaire jusque dans les aveux où elle semble s'humilier, et, en la serrant de près, on découvre qu'elle réussit à se faire valoir en ayant l'air de se confesser. Nous n'avouons pas que notre but est d'attirer la curiosité et l'attention sur notre chélif individu, d'appeler, par nos confidences personnelles, sur nos autres ouvrages le succès qui leur a manqué. Nous nous disons que si, au théâtre, le parterre est la meilleure place pour juger la pièce et les acteurs, il en est de même pour la comédie humaine, où

Tobscurité du spectateur ne le rend que plus propre à se rendre compte du spectacle.

Le pire, c'est lorsque cette préoccupation, cette obsession du MOI est poussée si loin, que l'auteur oublie le défaut absolu de proportion entre ce qu'il raconte et ce qu'il vaut. C'est ainsi que les Goncourt nous ont offert un triste exemple de ce mélange de suffisance et d'insuffisance. Je sais un gré infini à M. Brunetière d'en avoir fait bonne et sévère justice. — « Quels titrés avaient-ils à nous parler d'eux-mêmes? Quelles explications leur demandait-on? Quel besoin avions-nous de connaître leurs petites histoires?... Dans leur Journal^ il n'y a de curieux et d'original que ce que les autres y disent. Pour eux, les deux frères, ils n'y font sur euxmêmes que des observations d'une banalité tout à fait singulière, et dont ils sauraient qu'elles traînent un peu partout, s'ils ne croyaient pas que la € psychologie » a daté, dans l'histoire de l'humanité, de l'apparition des Goncourt, et que personne, avant eux, ne s'était regardé soi-même. Ils croient aussi qu'ils ont les premiers emprunté leurs modèles à la réalité, et ils remplissent le tiers d'un volume avec l'histoire de la vieille bonne qui a posé pour eux Germinie Lacerteux. Mais ce que l'on peut pardonner a une jeune fille comme Marie Bashkirtseff, on le pardonne moins aisément à des auteurs de profession qui ont tout essayé, le roman et le théâtre, la critique et l'histoire, sans réussir nulle part, il est vrai, qu'à se mettre en chaque genre au-dessous des maîtres. On est confus pour eux de tant d'inexpérience

jointe h tant de prétention, et que, en irritant notre amour- propre, ils n'aient pas eu Tart d'amuser seulement notre curiosité. »

N'est-ce pas une consolation, au milieu des misères de notre littérature, d'entendre un pareil langage, et de nous reposer de l'odieux régime des réclames au service de la vanité, avec un honnête homme d'esprit, de talent et de bon sens dont Tautorilé est d'autant plus incontestable que les causes qu'il plaide le persuadent sans l'asservir et l'attirent sans l'exalter?

Le chapitre sur madame de Maintenon semble pénétré çà et là d'un souffle du xvii® siècle. M. Brunelière y garde intacts l'esprit de respect, le culte de la vraie grandeur, qui tendent de plus en plus à disparaître. Peu de personnages historiques ont été plus diversement jugés que madame de Maintenon. L'âpre génie et la verve passionnée de Saint-Simon se sont acharnés contre elle. Pour les imaginations éprises de fêtes, de magnificence et d'éclat, son règne a eu le tort de se rencontrer avec l'éclipsé du Roi-Soleil. Les libres-penseurs ou même les catholiques lièdes lui ont reproché les excès de la conversion de Louis XIV, révoquant l'Édit de Nantes et persécutant les hérétiques pour racheter ses brillants péchés de jeunesse. Peu s'en est fallu que les esprits amoureux de succès ne la rendissent responsable des désastres qui contrastèrent si tristement avec les glorieuses dates de Nordlingen, de Lens et de Rocroy. C'est à elle que ses détracteurs s'en prenaient en nous rappelant que le libertinage et le dévergondage de la

Régence s'expliquaient par la compression exercée sur les consciences et les âmes au nom d*un monarque en pénitence, endoctriné par une dévote, et, contrairement au calendrier^ plaçaient les jours gras après le carême.

Avant d'aller plus loin, permettez-moi quelques mots d'analyse plus ou moins conjecturale sur l'état d'âme de Louis XIV vers 1680, c'est-à-dire au moment où fut congédiée Valtière Vasthi.

On s'est trop pressé de parler de sa vieillesse : il n'avait que quarante-deux ans. Mais il avait aussi, malgré ses instincts de despotisme et les éblouissements de la toute-puissance, l'âme haute, l'esprit droit, une raison solide et un fonds de foi que les passions, les amours et les plaisirs ajournaient sans le supprimer. Nul ne fut moins romanesque, — je dirais moins romantique^ si le mot n'était de date récente et d'origine peu française. Le caractère de madame de Montespan, héritière de la beauté et de l'esprit des Mortemart, se prêtait peu d'ailleurs aux effusions sentimentales et aux suaves tendresses. En se séparant de sa superhe favorite, le roi fit sans doute des réflexions sérieuses. Parvenu à l'âge où il ne pouvait plus que descendre, il se dit que de nouvelles maîtresses lui viendraient sans se faire prier tant qu'il aurait à leur jeter un mouchoir fleurdelisé, mais que chaque année enlèverait à ces amours d'automne, coupables envers Dieu, la reine et la France, le charme, la grâce juvénile, llUusion d'être aimé pour soi-même, plus précieuse aux princes qu'aux simples mortels, car ils n^en sont jamais bien sûrs, ils ont sans cesse à se

demander si c'est le cœur qui parle au lieu de Tambition ou de la vanité, si ces avances amoureuses ne sont pas une des formes de la flatterie courtisanesque, si elles s'adressent à l'homme et non pas au souverain. Il en est d'eux, dans un cadre infiniment plus imposant, comme des jeunes filles trop richement dotées, qui craignent toujours que leurs épouseurs ne se passionnent pour leur dot plutôt que pour leur visage.

Donc, s'il était permis d'appliquer à une figure aussi majestueuse une locution familière, nous dirions que Louis XIV ne pouvait choisir un meilleur moment pour se ranger. La religion lui parlait par la voix la plus éloquente de son royaume et de son siècle; les complaisances intéressées de Molière ne pouvaient l'indemniser du blâme de Bossuet. Sa conscience lui reprochait les chagrins qu'il n'épargnait pas à la reine, de laquelle il allait dire, en apprenant sa mort : « Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné. » Il ne se pardonnait plus les mauvais exemples qu'il offrait à sa Cour; exemples d'autant plus dangereux, qu'ils ne manquaient pas de flatteurs pour les applaudir et Je plagiaires pour les imiter. Madame de Maintenon se trouva là tout à point pour répondre à ces di>positions nouvelles, à ce besoin d'accalmie, de réconciliation avec sa conscience et avec lui-même. Élevée à la rude école de l'adversité, elle ennoblissait, à force de tact, de tenue, de sagesse, de dignité morale, une situation presque subalterne, et le soin qu'elle prenait de rester à sa place donnait envie de lui assigner son vrai rang. Sa beauté, paisible et sérieuse,

contrastait avec la beauté sensuelle, tumultueuse, et, comme on dit aujourd'hui, troublante, de madame de Montespan. Louis XIV rencontrait auprès d'elle, quand il y prit goût, ce qui lui avait toujours manqué, un mélange de gravité et d^enjouement, une louange discrète, assez mesurée pour sembler sincère, où la déférence n'allait jamais jusqu'à l'obséquiosité et au servilisme. La balsamique influence s'insinuait plutôt qu'elle ne s'imposait, et devenait peu à peu d'autant plus puissante, que le roi la subissait sans la remarquer. Madame de La Fayette disait de l'auteur des Maximes : « Il m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur. » Madame de Maintenon n'avait pas besoin qu'on lui donnât de l'esprit; mais elle fit pénétrer une douce lumière dans le cœur de Louis XIV. Les liens de l'habitude se resserrant de jour en jour, les gradations insensibles de l'agrément, de l'attrait, de l'amitié, et, finalement, d'un sentiment plus tendre, devaient amener un dénouement qui parut extraordinaire, et que M. Brunelière regarde avec raison comme naturel et logique, entre une femme sûre de sa vertu et un roi redevenu assez chrétien pour se repentir de ses péchés. L'incroyable dislance entre le point de départ et le point d'arrivée a fait attribuer à madame de Maintenon une prodigieuse habileté. Erreur ! Elle se laissa faire par les circonstances, se bornant à ne risquer ni une fausse note, ni une fausse démarche, ne négligeant rien de ce qui pouvait inspirer la conOance, se souvenant, suivant l'expression de M. Brunetière, que les rois, comme les autres hommes, n'aiment pas les femmes qui

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font des scènes, et mettant loute son adresse a maintenir un juste équilibre entre l'empressement qui promet trop et la pruderie qui désespère.

La preuve qu'elle ne fut pas aussi ambitieuse qu'on Ta prétendu, c'est qu'elle ne fut pas enivrée. Non seulement sa prestigieuse fortune ne lui fit pas tourner la tête, mais il y eut des moments où l'on put supposer qu'elle ployait sous le poids de son invisible diadème et que, s'appliquant avec variante la phrase de Bossuet, elle se débattait contre l'inexorable ennui qui fait le fond de la vie royale. Une pensée mélancolique se devine dans ses lettres, alors même qu'elle s'en défend et affecte de s'étonner de son bonheur. Plus tard, elle écrit : « Je m'ennuie de vivre. » — « Si je croyais que vous pussiez contribuer à me faire vivre cent ans, je vous dirais toutes les raisons que j'ai de mourir. » — « Que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez- vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait peine à imaginer, et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? » — A Fontainebleau, en regardant les carpes légendaires, elle dit : « Gomme moi, elles regrettent leur bourbe. » Mais ici, les opinions peuvent se partager. Des historiens et des philosophes dignes de foi assurent, d'après de nouveaux documents, que ces carpes, douées d'une seconde vue pour se dédommager d'être muettes, étaient mélancoliques, non pas parce qu'elles regrettaient leur bourbe, mais parce qu'elles prévoyaient que, III. 15

deux cents ans plus tard, elles seraient les sujettes de M. Carnot.

Songez donc quelle rude lâche! Endurer son propre ennui, et être chargée de désennuyer Louis XIV 1 C'est l'envers d'une jeunesse Irop brillante, trop glorieuse et trop galante dans l'existence d'un souverain, que, arrivé au déclin de Tâge, il soil amené, de deux choses l'une, ou à s'obsliner, à s'enfoncer de plus en plus dans ses habitudes de plaisir, et alors il offre le déplorable spectacle d'un libertinage sénile, qui déshonore la majesté royale ; — ou à faire halte, à rebrousser chemin, à brûler ce qu'il adorait, à adorer ce qu'il avait brûlé, et alors le Diable trouve encore moyen de se faire sa part, jusque dans les souvenirs qui essaient d'être des repentirs et qui ne sont parfois que des regrets, jusque dans la difficulté qu'éprouve l'auguste néophyte à se démontrer à lui-même que ses journées sont aussi agréablement remplies qu'à l'époque où il s'amusait. On a attribué à Louis XIV un propos qui m'a toujours paru fort invraisemblable. Pour s'excuser d'êlre infidèle à la reine, il aurait dit qu'on finit par se lasser du pâté d'anguilles. Il me semble, au contraire, que ce fut la satiélé du pain blanc qui lui donna le goût du pâté. En 1684, il renonçait au pâté d'anguilles, cuisiné par le serpent, pour se contenter du pain rassis. N'oublions pas que, à celte date, madame de Maintenon, née en 1635, avait quarante-neuf ans. Quant a elle, deux idées dominèrent sa vie nouvelle : s'effacer; ne prendre des grandeurs de ce monde et de la cour que le strict nécessaire ; éviter tout

ce qui ressemble à roslentation et à renivrement des parvenus ; ne pas se laisser décerner plus d'honneurs et attribuer plus de crédit qu'elle ne désire en obtenir; rappeler par son altitude qu'elle est mieux qu'une favorite, moins qu'une reine ; — et surveiller sa conscience ; se recueillir en elle-même; faire profiler son âme, sa religion et son salut des désillusions qu'elle rencontre sur les marches du trône, de la comparaison entre le' peu qu'elle a gagné à cesser d'être la veuve de Scarron pour devenir la compagne de Louis XIV, et lout ce qu'elle perdrait à se laisser détourner des immortelles espérances par les grandeurs périssables. Elle ne se plaît qu'à Saint-Cyr; c'est là seulement qu'elle consent à êlre souveraine, c'est-à-dire en un lieu béni où une ambitieuse de haut parage, une femme politique, refuserait de s'arrêter, parce qu'il ne la mènerait à rien. Mais aussi, quel milieu, comme dirait M. Taine! Quelle pure et suave almosphère! Quelle exquise miniature de royaulét Comme l'encens de ce sanctuaire diffère, dans son mystique parfum, de celui que les courtisans font fumer dans le palais de Versailles! Racine pour régisseur et pour poète! Un personnel d'actrices virginales, comme on n'en reverra jamais ! Esther pour pièce de circonstance ! Pour public, Louis XIV en déshabillé, entouré des princes, des grands seigneurs et des grandes dames de sa cour! Pour reporter madame de Sévigné! Représentations idéales, à demi féeriques, à demi angéliques, que Michelet a essayé de salir de son venin et de son fiel ! Poésie si délicieuse, si spéciale^ que lorsque, plus tard,

sur un vrai théâtre, elle fut récitée par des acteurs de profession, ils eurent l'air de la profaner! Pour madame de Maintenon, quelle honnête joie d'exercer ses admirables aptitudes d'institutrice, d'éducatrice, dans des conditions particulières qui prêtaient à son autorité morale le reOet d'une autorité souveraine ! Quelle détente pour ses nerfs ! quel air salubre pour ses poumons! quel repos pour ses fatigues ! quel allégement pour ses ennuis ! quelle oasis dans ce désert de la cour, où son cœur se sentait plus isolé que dans une véritable solitude! Vous comprendrez cette sensation de bien-être, s'il vous est arrivé au mois de mai, la nuit, au sortir d'un bal où on suffoquait, de revenir à pied par le bois de Boulogne et les Champs-Elysées, d'aspirer les bouffées de brise printanière, de savourer l'odeur des lilas, de regarder le ciel et de contempler les lustres du bon Dieu, qui sont les étoiles.

Tout ce que je viens de vous dire, M. Brunetière l'a mieux dit que moi, et j'aurais dû, en le citant, vous épargner mes excès de prose. Je veux du moins placer madame de Maintenon, comme dans un cadre plus digne d elle, entre une phrase de Saint-Marc Girardin et les dernières lignes du chapitre de M. Brunetière.

M. Saint-Marc Girardin écrivait, il y a un demi-siècle : c La France a dû ce bienfait à madame de Maintenon, que Louis XIV n'ait pas vieilli et fini comme Louis XV. »

M. Brunetière termine ainsi son chapitre : c Quand il y va de trente-cinq ans d'histoire, — et quelle histoire ! — il y a quelque chose de médiocrement généreux à

faire peser tout entière, sur une malheureuse femme, la responsabililé de nos malheurs; à lui reprocher Oudenarde et Ramillies, quand d'ailleurs on ne lui sait gré ni de Steinkerque ni de Staffarde; et surtout quand, à côté d*elle, on trouve, pour en répondre, un roi qui fut aussi résolument, aussi pleinement et aussi courageusement roi que Louis XIV. »

Et Rabelais! Remonter ou descendre de madame de Maintenon à l'auteur ordurier de Pantagruel ei de Gargantua^ c'est passer d'un oratoire à un cloaque. J'entends parfois vanter les fleurs de la Renaissance. Il faut avouer que quelques-unes de ces fleurs exhalent des parfums singuliers, plus chers à M. Constans qu'à la bonne compagnie. J'ai toutes sortes de raisons pour être modesle. Cependant, je crois avoir le droit de m'aceorder quelque estime, quand je songe que, même au point de vue littéraire, Rabelais, dès ma lointaine jeunesse, m'a inspiré l'aversion la plus profonde. Si j'osais me permettre un de ces concetti que l'on m'a souvent reprochés, je dirais que je ne puis pas le sentir. Le mot de Cambronne, — qui d'ailleurs est plus légendaire qu'historique, — est admirable parce qu'il est court, bien en situation, et que l'homme qui l'a prononcé avait vingt chances contre une d'être tué. Mais si ce mot, au lieu d'être quasi monosyllabique, était délayé en un discours de trente pages, il perdrait de son agrément.

Je sais que peu de gens sont de mon avis, que Rabelais compte, parmi les hommes les plus distingués, des admirateurs fanatiques; que quelques-uns ne voyagent

jamais ou ne sauraient dormir sans un petit volume de Pantagruel dans leur poche ou sur leur table de nuit. J'ai eu, sous TEmpire, le chagrin d'entendre un académicien, fort bien en cour, dire en exhibant son Rabelais : « Voilà mon livre de messe! » En veine d'impiété, il eût pu ajouter : « Ce livre n'est-il pas, à votre choix, d'un moine, d'un curé ou d'un chanoine? » Les pages ingénieuses qui ouvrent le volume de M. Brunelière lui ont été inspirées par l'inauguration d'un buste du grand homme, précédée, escortée et suivie de banquets et de toasts. « Car, nous dit-il, c'est notre manière en France d'honorer nos grands écrivains : ils ont pensé pour nous, et nous mangeons pour eux. » — C'est, en effet, une épidémie ; quand on manque de grands hommes, on en invente; l'admiration se fait suppléer par Tappétit, et l'hommage littéraire s'exprime en français de cuisine. Donc une société de Rabelaisiens va se former sur le modèle des Moliéristes, et cette fondation ouvre tout un horizon de pâtés de foies gras, de poulardes truffées et de bisques d'écrevisses.

Singulière alliance de la plume et de la fourchette ! Passe encore pour Rabelais, dont la littérature semble avoir vécu dans la graisse et trempé dans des sauces de toute espèce. Mais Molière, mis au régime par les médecins dont il s'est tant moqué? Dans un tout autre cadre, l'aimable et doux Florian, qu'on se figure vivant de fruits et de laitage, et refusant môme les côtelettes d'agneau, sous prétexte qu'on les a prises à ses innocents petits amis? Ces Félihres sont charmants, mais

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terribles I On se demande, en les voyant banqueter avec cet entrain, s'ils dînent pour s'affermir dans leur foi provençale, ou s'ils ont imaginé la Muse Provençale pour avoir des occasions de dîner.

Rabelais a-t-il été vraiment un homme de génie? Il faut bien le croire puisque tout le monde le dit. Pourtant prenez-y garde : êtes-vous bien sûr que l'immense majorité de ses admirateurs recherche, en le lisant, la jouissance littéraire, et non pas cet attrait du vice, qui se reproduit sous toutes les formes, dans un conte de La Fontaine, dans un poème de Voltaire, dans une obscénité de Diderot, dans un roman de Louvet, dans une page de Stendhal, dans un sous-entendu de Balzac? Du moins les Moliéristes, malgré le ridicule de toute idolâtrie, ont bien choisi leur idole. Je ne sache pas que les Femmes savanteSy le Misanthrope, le Bourgeois gentilhomme j V Avare, le Malade imaginaire, soient înlerdils aux jeunes femmes, ou môme aux jeunes personnes. Qu'esl-ce, à vrai dire, que le génie? La beauté suprême de rinlelligence humaine. Admettez-vous la beaulé suprême, forcée de demander le huis clos, obligée de se cacher ou de se laver pour paraître au grand jour, réduite à occuper, dans Tordre de la création, la place qu'occupe, dans l'art, un tableau de maître réservé à un Musée secret?

M. Brunelière n'a pas abordé cette question ; mais il a développé à merveille deux, idées qui nous présentent Rabelais sous un aspect nouveau, fort différent du Rabelais de la légende. Ce dévergondé « avait mis toute sa

folie dans son livre, et^ au contraire, dans sa conduite, une sagesse ou du moins un bon sens exemplaire ». Cet énorme contetnpteur ne méprisait aucun moyen d'assurer à ses audaces l'impunité et à sa personne la faveur. Cet écervelé, qui ne pourrait avoir pour excuse que TébullitioQ continuelle d'un cerveau halluciné, menait sa vie en partie double. Il se promenait un balai à la main, ayant soin de rester toujours du côté du manche, et, de l'autre bout, coUigeant assez d*immondices pour remplir un dépotoir. Il faut lire, dans ce chapitre, le détail des concessions que ce système de bascule lui valut de la part de toutes les puissances ecclésiastiques et séculières. On lui donna autant de libertés qu'il risquait de licences et prenait de précautions. Toutes proportions gardées entre les époques et les rôles à remplir, il y eut du Béranger chez Rabelais. Comme le chansonnier, il fut de ces sournois qui en font beaucoup moins qu'ils ne disent^ et dont le plus vif plaisir est de conserver leur sang'froid en grisant leur prochain.

L'autre idée est d'une portée plus générale. Jusqu'à présent, c'est de Jean- Jacques Rousseau que Ton faisait dater la glorification de la Nature opposée à deux de nos articles de foi, la Chule et la Grâce; la Chute qui rend impuissant pour le bien l'homme abandonné au vice originel de la Nature, — et la Grâce qui lui prête, pour se relever, Tassistance divine. On sait ce que produisit, peu de temps après l'apostolat de Jean-Jacques, ce triomphe de la Nature, acclamé par la société. Il démusela ceux qu'il prétendait délivrer. Il ramena la barbarie

en prêchant Thumanité. Les libérateurs préparèrent les geôliers et les bourreaux. D'après M. Brunelière, — et je crois qu'il a bien raison, — Rousseau eut un précurseur, et ce précurseur fut Rabelais. U mena le chœur de la Renaissance, comme Silène le cortège de Bacchus. Il traduisit, en le grossissant dans ses bouffonneries prodigieuses, l'esprit de celte crise essentiellement païenne, qui fut une revanche de la chair^ une réaction contre l'esprit de l'Évangile. Faut-il voir aussi en Rabelais l'ancêtre de nos modernes naturalistes? C'est possible. Je n'ai pas à vous dire quelle est la partie de son héritage qu'ils cultivent avec le plus de zèle, et il n'y aurait pas là de quoi diminuer mon antipathie.

En somme, le livre de M. Brunetière est un grenier d'idées. Si quelque ivraie se mêle au bon grain, c*est si peu, si peu, que ce n'est pas la peine d'en parler.

12 octobre 1889.

Quelques jours après le 2 décembre, je me trouvai, chez un ami, avec Texcellenl M. Janvier, conseiller d'Élat, grand-père de l'auteur des Respectables^ qui n'ont pas séjourné longtemps sur Taffiche du Vaudeville. Comme sa contenance et son langage me parurent un peu embarrassés, je cédai à ma déplorable manie, et je dis tout bas à mon voisin : c Décidément Janvier est un peu gêné entre Décembre et Février. »

Dans des conditions plus sérieuses et des sphères plus hautes, j'ai envie, — moins le pitoyable jeu de mots, — d'en dire autant de M. Emile Ollivier, après avoir lu son livre : i789 et i 889. Seulement, pour se tirer d'embarras et réconcilier ses prédilections napoléoniennes avec ses antécédents républicains, il affecte de voir en la personne de Napoléon P', non pas le despote qui abusa de son prestige, de ses victoires, de son génie, pour con-

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