‹ Derniers samedisChapitre 18 sur 56 · S9 et · texte numérisé non relu

S9 et

fisquer toutes les libertés promises par les utopistes de 4789, mais Tliomme prédestiné à sauver le principe révolulionnaire au moment où la République, tour à tour déshonorée par les crimes de la Terreur et par les ignominies du Directoire, était près de tomber en faiblesse dans les bras de la monarchie constitulionnelle, telle que l'avaient conçue Malouel, Mounier, Mallet du Pan, et quelques autres judicieux esprits, arrivés trop tôt ou trop tard. C'était aussi la pensée de Louis XVIII. qui la réalisa en 1814, et dont le programme aurait produit tous ses bons effets s'il n'eût été violemment déchiré par le retour de l'île d'Elbe et l'inévitable réaction de 1815. Loin de nous l'envie de discuter toutes les idées de l'ëminent écrivain, de nous inscrire en faux contre son admiration pour le Premier Consul et les radieuses années du Consulat! Nous sommes prêt à l'applaudir des deux mains lorsqu'il nous dit dans son beau style, plus littéraire que politique : « Le coup de Brumaire n'a pas créé la servitude ;: nous y étions depuis le commencement de la crise révolutionnaire. Il nous a affranchis; il a commencé V enchantement des esprits^ suivant l'expression d'Armand Carrel, et donné au genre humain quelques années aussi belles que celles des Antonins et d'Henri IV. Quel épanouissement n'éprouvet-on pas quand, au sortir des horreurs d'une gorge étroite de montagnes, on découvre les plaines et les horizons sans fin? Non moindre est la satisfaction lorsque, des gouvernements révolutionnaires, quels qu'ils soient, on passe sous la domination réparatrice de Napoléon. On

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ressent un soulagement inexprimable à ne plus entendre le hurlement des sectaires et leurs ineptes théories, à ne plus subir l'étalage de leurs actes criminels, à vivre dans une société apaisée qui ne se débat plus dans les fureurs civiles, à se senlir sous l'égide d'un gouvernement fort, e'quilable, ouvert, qui se sert de tous et n'attriste et n'humilie personne, dans les cadres duquel se coudoient avec dignité les conventionnels et les émigrés, les prescripteurs et les proscrits de la veille, qui opère, non la concentration politique de combat et de stérilité, mais la fusion politique de concorde et de fécondité, »

C'est fort beau, et les pages suivantes ne sont pas moins éloquentes; elles prouvent qu'avec un grand talent d'écrivain on peut arranger bien des choses, surtout lorsqu'on a, contre toute vraisemblance, le droit de s'appuyer sur l'opinion du feu duc Victor de Broglie, un des hommes qui ont le moins aimé le premier Empire et le plus détesté le second. Maintenant, essayons de serrer de plus près la vérité vraie et la réalité. Tout le système de M. Emile OUivier, si on l'accepte sans réserve, tend à glorifier le gouvernement individuel ou le despolisme, pourvu qu^ils soient entre les mains d'un homme de génie comme Napoléon I", ou d'un sage, ami de rhumanité, comme Marc-Aurèle.

Marc-Aurèle et les Antonins sont bien loin. Bornonsnous à rappeler que leurs vertus et leur règne bienfaisant furent, sauf quelques intermittences, assez tristement encadrés entre ceux de Tibère, de Caligula, de

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Néron, de Domitien et de Commode. Ce règne ne fut qu'un accident heureux qui, en somme, ne compense pas, à beaucoup près, les atrocités des tyrans que je viens de nommer, et ne retarda ni la décadence romaine, ni rapproche du Bas-Empire et des Barbares. Conlentons-nous de Napoléon Bonaparte, Thomme providentiel, l'homme nécessaire, le grand conciliateur, le grand fusionniste, le prestigieux génie à qui Ton doit que le XIX® siècle ait eu une si radieuse aurore. Soit ! mais le crépuscule du soir? S'il est prouvé — et qui oserait, hélas ! en douter? — que notre siècle Cnit aussi mal qu'il avait bien commencé, à quoi attribuer cette différence et ce contraste? Justement, à cette omnipotence joersowne//^, sans limites et sans contraste, qu'inaugurèrent avec tant d'éclat le 48 Brumaire et le Consulat. Remarquez que, avant la fin de ce Consulat tant vanté, le doux émule de Marc-Aurèle trouva, dans le fossé de Vincennes, un moyen assez expéditif de prouver : 1° qu'il voulait supprimer toute idée d'alliance avec la royauté et les royalistes; 2° que, si tout lui était possible, tout lui était permis. D'autre part, nous nous sommes laissé conter que les derniers Vendéens, les derniers Chouans, Georges Cadoudal, Armand de Chateaubriand, Louis de Frotté, s'étaient assez mal trouvés du régime inauguré par le 18 Brumaire. De temps à autre, à travers les salves de coups de canon qui célébraient les victoires et les fêles, on entendait, du côté de la plaine de Grenelle, le bruit sinistre d'une fusillade qui ne venait pas d'un champ de bataille. Vaube consulaire {alba) mêlait à ses blancheurs quel-

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ques taches de sang; si Ton en croyait le témoignage des contemporains, ces feux de peloton auraient été plus fréquents et ces taches plus larges, sans la balsamique influence de Taimable Joséphine, trop indulgente au péché pour vouloir la mort du pécheur.

Lorsque j'eus Thonneur de connaître, pour la première fois^ M. Emile Oliivier, on m'aurait bien étonné si Ton m'avait dit que les mots de liberté et de servitude se rencontreraient un jour sous sa plume et qu'il attribuerait au glorieux auteur du 18 Brumaire et des merveilles du Consulat, non pas le mot de servitude, mais le mot de liberté. Il est évident que, si l'on compare les lendemains du coup d'Ëtat aux sanglantes tyrannies de 1793 et de la Terreur, la comparaison amène une sensation d'allégement et de délivrance. Mais je me demande quelle est la liberté que ce grand homme a respectée. Les conquêtes de 1789, qui ne ressemblaient pas aux siennes et qui devraient être particulièrement chères à M. Emile Ollivier, furent au nombre de ses premières victimes. Que dirai-je des libertés de la parole, de la pensée, de la presse, de la conscience, de la prière? Peut-on môme dire que le Consulat et l'Empire apportèrent aux Français la liberté de ne pas mourir? Oui, sans doute, si l'on songe au tribunal révolutionnaire, aux massacres et aux échafauds. Non, si Ton compte l'effroyable multitude des mourants et des morts. Jamais on ne fit si bon marché de la vie humaine ; jamais la chair à canon ne fut consommée avec une voracité aussi extraordinaire. Lorsque Napoléon, au mépris des traités, revint de l'île

d'Elbe et nous infligea les Cent-Jours, il savait d'avance que, quel que fût le dénouement de ce terrible épisode, il ferait jaillir des veines de la France épuisée plus de sang que n'en avaient versé Fouquier-Tinville, Danton et Robespierre. Il suffit de ce détail pour nous rappeler ce que ces génies démesurés coûtent à leur pays, tout ce que leur égoïsme rapporte à soi aux dépens de Thumanité; en définitive, on se demande comment M. Emile OUivier, esprit pacifique et modéré, ennemi du militarisme, homme de lettres plutôt qu'homme d'État, libéré de tout engagement avec les partis, a pu, sur tous ces points hisloriques, se ranger du côté des violents contre les sages et adopter l'opinion du prince Napoléon plutôt que celle des libéraux de bon aloi. Je viens de nommer le prince Napoléon; M. Emile OUivier le cite avec complaisance, en ajoutant cette note : « Napoléon et ses détracteurs ; tout ce beau livre est à lire. » Est-ce à dire que nous soyons de l'avis de M. Taine? Non; mais, entre les diatribes exagérées de M. Taine et le panégyrique insensé du prince Napoléon, n'y a-t-il pas un juste milieu?

Un Juste milieu/ je viens d'écrire un mot aujourd'hui tombé en désuétude, mais qui rappelle bien des souvenirs d'injustice et doit inspirer bien des regrets.

Maintenant, sans abuser de l'histoire et de la politique conjecturales, livrons-nous à une hypothèse. D'après M. Emile OUivier, Napoléon Bonaparte, en se mettant en travers de la monarchie, à l'heure décisive où il semblait qu'une restauration royaliste était inévitable, sauva la Révolution, la République et la liberté. Eh bien! rai-

sonnons : supposons que Louis XVIII fut remonté sur le Irône en 1799 ou 1800, entouré de conseillers qui voulaient comme lui une monarchie constitutionnelle et libérale, interceptée dix ans auparavant dans la pensée de Louis XVI par le couperet révolutionnaire ; nous v perdions, j'en conviens, une riche moisson de gloire, une merveilleuse épopée à laquelle il n'a manqué qu'un Homère, d'ineffaçables souvenirs pour les vétérans et les invalides de la Grande Armée, heureux de n'avoir perdu qu'un bras ou une jambe; mais que d'indemnités! Les bienfaits de la paix au lieu des cruautés de la guerre; le règne de l'idée remplaçant celui du sabre; des relations amicales avec les puissances européennes, auxquelles une incroyable se'rie de défaites, d'humiliations, mille abus de la victoire et de la force, léguèrent des rancunes encore vivaces en 1870. Nous évitions les épouvantables revers de la médaille impériale, trois invasions; la seconde plus cruelle que la première, la troisième plus horrible que la seconde ; voilà pour le dehors. A l'intérieur, Louis XVIIl, au lieu de régner neuf ans dans les conditions les plus orageuses, les plus sombres, les plus défavorobles à l'établissement d'une monarchie, aurait eu vingt-quatre ans de règne, et, pendant ces vingt-quatre ans, il aurait eu peut-être le temps d'appuyer son trône sur des bases . assez solides pour que son successeur, rassuré sur le présent et sur l'avenir, délivré des diables noirs de 93, ne songeât pas à sortir de la légalité. Il y a plus : cette Restauration, antidatée de quinze ans, n'aurait pis eu, comme celles de 1814 et de 1815, à lutter contre une

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comparaison écrasante, contre Timage récente de ces merveilles dont on ne gardait plus que Tivresse et le regret, du moment qu'on n'avait plus peur. Supprimée aussi, Todieuse légende des baïonnettes étrangères.

Que serait-ce si, bravant le ridicule, j'essayais de faire un peu de morale ou d'aborder la question religieuse? M. Emile Oliivier, dans son accès de lyrisme napoléonien, ne craint pas de nous dire : «... à se sentir sous l'égide d'un gouvernement fort, équitable, ouvert, qui se sert de tous et n'attriste et n'humilie personne, dans les cadres duquel se coudoient avec dignité les conventionnels et les émigrés, les prescripteurs et les proscrits de la veille... »

Avec dignité! M. Oliivier! Avec dignité! C'est tout au plus si j'admets, moi royaliste, des circonstances atténuantes en faveur des émigrés, des proscrits : ils avaient enduré de cruelles souffrances, subi des privations de toutes sortes, vu de près la misère noire, et cela après avoir connu à Versailles et à Trianon toutes les jouissances de la fortune, du luxe et des vanités mondaines. Peu à peu, ces misères avaient assoupi et amolli ces caractères plus légers qu'énergiques, plus braves à la guerre que sloïques dans une mansarde. La plupart revenaient à Paris tout aussi pauvres qu'à l'étranger, et, pour rentrer dans une partie de leurs biens, pour ne pas trop déchoir de leur grand nom, ils étaient forcés de capituler. Il y en eut pourtant qui résistèrent et qui, dans leur fière pauvreté et leur indépendance, n'en furent que plus honorés et plus honorables.

Mais les conventionnels! les régicides! les survivants de 93 et de la Terreur, coopéraleurs de Robespierre, pourvoyeurs de l'échafaud, échappés à la peine du talion ! Jamais la dignité humaine ne parut tomber plus bas que lorsqu'on les vit se rallier passionnément au despotisme impérial et jeter un habit brodé de chambellan ou de sénateur sur leurs épaules où la carmagnole avait laissé comme l'empreinte d'un fer rouge. Les valets de bourreau changeaient de servilisme, de livrée et de maître. La clef du guichetier se collait sur leur dos pour rappeler leur premier métier. Meurtriers du plus débonnaire et du plus libéral des rois, ils s'agenouillaient devant le tueur des libertés qui avaient servi de prétexte à leurs crimes. Le dossier de leur scélératesse n'eut d'égal que le cynisme de leur apostasie, et l'on se demande s'ils n'étaient pas moins hideux dans leur férocité qu'ils ne le furent dans leur bassesse.

Soyons juste pourtant : si, dans cette partie importante de son ouvrage, il a eu le tort de se faire l'écho mélodieux, le commentateur éloquent du livre du prince Napoléon, on doit signaler ou rappeler à quel point la différence des physionomies et des caractères peut modifier l'impression produite par des opinions analogues. M. Emile OUivier, nature aimable, courtoise, fidèle à l'esprit de respect, garde toujours, même en exprimant des idées qui nous froissent, le ton de la bonne compagnie. C'est la discussion polie, acceptable dans un salon ou dans une Académie. Le César déclassé ne s'est pas assez méfié de la rii^hesse des deux rimes princlèi'e et

grossière. On se souvient de ses discours au Sénat, qui effarouchaient ou consternaient ses vénérables collègues, même les plus dévoués à l'Empire. Chacun de ses panégyriques de Napoléon I" a pour revers une insulte pour tout ce qui n'est pas le héros du 18 Brumaire et du Consulat, le vainqueur d'Austerlitz et d'Iéna, le revenant de l'île d'Elbe, le vaincu de Waterloo et le captif de Sainte- Hélène. Il ne lui sufGl pas d'être injuste, s'il n'est pas injurieux. Le seul nom des Bourbons a le privilège de le mettre en fureur, et, en vérité, lorsqu'on le voit outrager avec une égale vioknce la branche aînée et la branche, cadette, on serait tenté de croire — si Ton ne savait le cantraire, — qu'il a reçu, lui aussi, sur les champs de bataille le droit de s'appeler le dieu Mars et de foudroyer les royautés pacifiques.

Toutefois, nous ne serions pas sincère, si nous ne disions que l'ouvrage de M. Emile Ollivier nous a fait éprouver çà et là l'impression pénible que nous n'avions pu, à notre grand regret, dissimuler il y a quelques années au sujet des Souvenirs du duc Victor de Broglie. Partis de deux points différents, préparés à la politique par une éducation plus différente encore, il nous semblait que ces deux esprits si distingués pouvaient se rencontrer sur le même terrain, ne jamais confondre la fausse liberté avec les libertés véritables, et, au besoin, faire taire leurs affections personnelles pour reconnaître ce que la Restauration avait eu de bienfaisant. Il n'en est pas tout à fait ainsi ; l'éminent auteur de i789 et i 5 5^ conserve encore bien des préjugés contre Louis XVI

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et la reine; il ne s'est pas départi de son enthousiasme pour Yergniaudy Bamave, Guadet, et, généralement, pour les Girondins, que notre ami Edmond Biré a remis à leur rang, et qui, avec plus d'éloquence et de prestige, malgré les complaisances du drame et des hommes d'imagination, n'ont été, au fond, que les précurseurs de Robespierre. Républicain d'origine et de naissance, révolutionnaire de 1848, M. Emile Ollivier ne pourra jamais être traité de vieille barbe. Seulement, je lui appliquerai le servat odorem testa diu du poète lalin, pourvu qu'il soit bien convenu qu'ici testa signifie le contraire d'une cruche. Soit! mais alors commentée républicain, frère d'Aristide et fils de Démosthène, qu'on dirait parfois, en l'écoutant, nourri du plus pur miel de l'Hymetle, a-t-il pu abjurer ses antécédents, renier le vrai Démosthène et le véritable Aristide , méconnaître sa vocation, sa nature, la famille d'esprits à laquelle il appartient, au point de faire chorus avec les brigands de la Loirey les grognards de la Grande Armée et les vieilles culottes de peau, groupées au pied de la Colonne?

Que serait-ce, si j'abordais les questions religieuses? J'y reviendrai plus loin, et je me borne maintenant à une citation, à une objection et à une remarque. « A peine remis de la catastrophe de février, Louis- Philippe prononça le mot de fusion, remords de Terreur de 1830. Remords inutile : les Bourbons, auxquels il revenait , étaient plus morts que lui. Ces deux ombres n'avaient pas eu le temps de s'embrasser,

que le vote nalional relevait le trône des Napoléons. »

L'image est belle, et nous savons, d'ailleurs, que le style de M. Emile Ollivier a souvent de ces bonnes fortunes. Mais, que répondrait-il, si je lui disais : Ces ombres dont vous me parlez, et desquelles on pourrait dire

Les gens que vous tuez se portent à merveille,

sont représentées en ce monde des vivants par une famille très nombreuse, très active, très française et très unie? Quel symbole emprunterons-nous à l'Enfer danlesque ou aux Champs Elysées de Virgile pour exprimer ce qui reste de la famille des Bonaparte? Je cherche un héritier qui offrît quelque chance; de ce côté-là, je vous fais bonne mesure, et je ne trouve que l'héroïque et pâle victime des Zoulous, qui n'est plus, hélas! qu'un fantôme. Le reste se compose d'un père qui, pour demeurer populaire à sa façon, se déclare radical et démagogue, et d'un fils qui, pour rassurer les catholiques, les conservateurs et les honnêtes gens de son parti, affecte de se séparer de son père et sacrifie le respect filial à ses intérêts de prétendant. Ce sont là, convenons-en, de singulières garanties pour l'avenir; si M. Emile Ollivier tient à sa tragique métaphore, tout ce qu'on peut lui accorder, c'est que, si les événements amenaient un conflit, ce serait une lutte entre des spectres et des ombres. Ceci m'amène à un rapprochement qui m'est également suggéré par les derniers chapitres et les conclusions de i 7 89 et i 889

et par VExposition du Centenaire, de M. le vicomte de Vogué, le nouveau collègue de M. OUivier à l'Académie française ^

Je parlais tout à Tbeure de la différence des points de départ entre le duc Victor de Broglie et le ministre du 2 janvier 1870. Peut-être ces contrastes sont-ils encore plus marqués entre les origines, l'éducation, les traditions de famille du fils de Démoslhène et du vicomte de Vogiié. Une noblesse chevaleresque, un berceau entouré de tout ce que la religion catholique a de plus fervent, des exemples domestiques qui créaient au petit-fils de^ devoirs, tout cela si sincèrement accepté par une belle âme et une haute intelligence, que, si Frohsdorf n'avait pas été dépeuplé par la mort, jamais l'auteur de VExposition du Centenaire n'aurait tenu un autre langage que celui d'un légitimiste désillusionné, mais fidèle à la religion du passé. Henri V disparaît, et voilà le descendant des Croisés arrivant, dans les dernières pages de son livre, aux mêmes conclusions que le républicain de la veille : un sabre pour en finir avec le règne odieux des politiciens, ou bien le concours des conservateurs désabusés remplaçant la République jacobine par celle de Périclès et de Jules Simon. II nous semble, à nous, esprits plus bourgeois, qu'une monarchie constitutionnelle rendue à la France en la personne de princes intrépides, intelligents, sincèrement libéraux, consacrés désormais par une légitimité indiscutable, gage de stabilité et

de durée, offriraient à notre malheureux pays, après tant de catastrophes et de secousses, un dénouement plus raisonnable; c'est pour cela, paraît- il, qu'il est impossible d'y penser.

C'est que, chez le serviteur de Napoléon III, admirateur passionné de Napoléon P', comme chez le gentilhomme élevé devant le portrait du maréchal de Villars et tourmenté aujourd'hui d'une exubérance d'idées, l'imagination s'est fait une part léonine, ce qui n'est que trop explicable quand la réalité est trop blessante pour les âmes éprises d'idéal. Ceci m'amène à résumer provisoirement mon opinion sur M. Emile Ollivier et son livre en deux lignes qui n'auront rien d'offensant pour personne. Napoléon in avait eu tort de l'appeler dans ses conseils. L'Académie française a eu pleinement raison en lui donnant le fauteuil de Lamartine.

Je croirais faire injure à M. Emile Ollivier, si je négligeais un des traits les plus originaux ds sa physionomie, son penchant à traiter les questions religieuses. Je n'en voudrais pour preuve que la série des ouvrages qu'il a publiés depuis que le malheur des temps l'a rendu à la vie privée. J'en ai la liste sous les yeux : Y Église et l'État au Concile du Vatican; le Pape est-il libre à Borne? le Concordat est-il respecté? \o

Concordat et la séparation de r Eglise et de l'Etat; Nouveau manuel de droit ecclésiastique^ elc.

Dans des conditions bien diverses et bien nouvelles, M. Emile Ollivier nous rappelle ces grands politiques d'ancien régime chez lesquels Thomme d'État se doublait d'un théologien. Il nous est donc prouvé que les questions religieuses ont pour lui un attrait singulier. Loin d'en être détourné par les ironiques répugnances d'un sceptique, il s'en rapproche et cherche à y pénétrer avec un mélange de respect, d'affection et de regret. Oui, elles l'attirent, alors même qu'elles ne le fixent pas encore. S'il n'est pas tout à fait un croyant, il manifeste son envie de croire. Si nous nous permettons ces précautions et ces réserves, c'est que, dans cette église trop petite ou trop grande où M. Ollivier n'entre qu'en inclinant la tête et en essayant le signe de la croix, j'aperçois près du chœur une slalle réservée à M. Ernest Renan. M. Ollivier le cite, et s'est de longue date déclaré son admirateur. Je me souviens qu'en 1878, il dit devant moi à un de nos confrères que l'on adjurait de poser sa candidature à l'Académie française : < Quand j'y aurai fait entrer Ernest Renan, je serai tout à vous. »

Or, c'est pour moi la pierre de touche, qu'il s'agisse de M. Jules Simon ou de l'éloquent auteur de i 789 et 1889, J'apprécierai tant qu'on voudra la sincérité de leur libéralisme, le charme de leur caractère, la grâce de leur esprit, l'extrême courtoisie de leurs relations avec les évêques et le clergé, je vanterai d'autant plus Ces qualités exquises qu'elles contrastent avec la gros-

sièrelé de nos vainqueurs actuels et de nos maîtres; mais je ne pourrai me départir d'une sorte de méGance douloureuse tant que je verrai ces deux hommes éminents pactiser avec l'auteur de la Vie de Jésus, des Apôtres, de YHistoire du peuple d'Israël; je m'abliens, par pudeur, de citer YAbhesse de Jouarre.

Mais laissons là ces détails personnels; revenons au livre de M. Emile Ollivier et aux chapitres où il parle des relations du Premier Consul avec TÉglise et de l'étahlissement du concordat. Son erreur, selon nous, a été de trop s'attacher aux légalités et de ne pas aller droit au caractère essentiellement dominateur de Napoléon Bonaparte et à la façon dont le Premier Consul, le futur Empereur, considérait la religion, selon qu'elle pouvait prêter un concours ou opposer un obstacle à ses instincts d'omnipotence et de despotisme. En légalisant, pour ainsi dire, la renaissance chrétienne, interrompue dans la société officielle, mais secrètement préservée ou préparée dans un grand nombre de consciences, Bonaparte ne précédait pas, il suivait le mouvement qui se révéla à la même époque dans le Génie du christianisme et son immense succès. Son génie devina aisément qu'il y avait là un élément d'autorité, de gouvernement, de puissance chez le maître, d'obéissance chez les peuples. Seulement, il eut le tort de ne pas se dire que cet instrumentum regni ne serait pas docile et malléable comme les autres, qu'à un moment donné, si, après avoir satisfait ou consolé les consciences, il lui arrivait de les blesser, elles feraient plus de résistance III. 16

que les nations vaincues, les lieutenants disciplinés et l'entourage ébloui.

M. Emile Ollivier, quoiqu'il ait énormément lu, — surtout les gros livres, — ne connaît probablement pas Touvrage de M. Geoffroy de Grandmaison sur les origines de la Congrégation *, ouvrage qui devrait être dans toutes les mains. Il y aurait vu ce que furent, dès ce début, dés celte aurore du siècle, du Consulat et de l'Empire, les vraies relations de Bonaparte avec l'Église, le pape, l'épiscopat et le clergé. Là, le génie dominateur retrouvait, sous son armure de grand homme de guerre et de conquérant, l'astuce de condottiere italien, de contemporain de Machiavel, signalée et exagérée par M. Taine. Le lion se faisait renard, d'autant plus dangereux que, dans celte métamorphose, il gardait la griffe, la dent et la crinière du lion. S'il ne s'agissait pas des intérêts les plus sacrés de la conscience et de l'âme, s'il n'y avait pas quelque chose de triste et d'odieux à voir un héros, inscrit d'avance sur le livre d'or de l'histoire, se faire policier, mettre les scellés sur toule vérité gênante, saisir les correspondances, forcer les nouvelles de Rome et les idées d'indépendance de se glisser clandestinement entre les doigts de sa police, — et quelle police! — pour parvenir jusques aux catholiques français, ce serait un spectacle curieux, presque comique, d'assister au dédoublement, ou, comme aurait dit M. Cousin, à la dualité de ce caractère essentiel-

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