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DEUX LIVRES

SUR LA RÉVOLUTION DE i848

M. Pierre de la Gorce a retracé toute Thistoire de la seconde République, depuis la chute de la monarchie de Juillet jusqu'au coup d'État; M. Monchanin s'arrête au

16 avril 1848 et à ses suites; mais il y a, dans les deux ouvrages, un tel accent de vérité, que je ne puis résister à Tenvie de les associer dans mon analyse. Je serais fort ridicule, si j'écrivais en marge de ces pages : « Et quorum pars par va fui. » — Pai^a ne serait pas assez; il faudrait dire minimal et traduire par imper ^ ceptible. Pourtant, je ne puis oublier que, de toutes les phases de ma vie, c'est celle où je fus mêlé de plus près aux événements parisiens; que, à titre de garde national ou de simple témoin, j'assistai à la manifestation du

17 mars, aux journées du 16 avril et du 15 mai, à l'effroyable bataille du mois de juin, aux obsèques de

1. Histoire de la seconde République française^ par Pierre de la Gorce. — i848^ par Monchanin.

Chateaubriand, aux revanches de la réaction le 29 janvier et le 13 juin 1849, à toutes les crises où des hommes à qui Ton dresse aujourd'hui des statues furent pris la main dans le sac des loteries scélérates. J'étais de garde au Palais Bourbon le jour où le prince Louis-Bonaparte fut proclamé président de la République, et je me souviens des efforts malheureux aux'juels se livraient les députés républicains pour faire bonne contenance entre deux grimaces. On eût dit des malades à qui ou ferait avaler une forte dose d'émétique, et qui voudraient nous persuader que c*est de l'excellent vin de Bordeaux. Un peu plus tard, lors des élections de Paris qui ne nous laissaient plus aucune illusion sur les bienfaits du suffrage universel et qui envoyèrent à la Chambre Carnot, de Flotte et Vidal d'abord, puis Eugène Sue, je fus du nombre des journalistes d'extrême droite qui inventèrent la candidature du brave Leclerc, héros et martyr des barricades de Juin. Je mis, à soutenir cette candidature, une telle ardeur, que je faillis commettre, suivant mon usage, une grosse bévue. Eugène Sue, dans sa première jeunesse, avait été chirurgien de marine. Un habitué des bureaux de YOpinion publique m'ayant conté que, pendant un combat naval, l'auteur des Mystères de Paris s'était cactié à fond de cale, j'allais abuser de ce renseignement, lorsqu'un de mes amis, capitaine de vaisseau (je n'ai que de belles connaissances), m'avertit que, en cas de combat naval, le fond de cale est justement la place assignée aux chirurgiens.

Enfin, le !«' décembre 1881, j'étais, le soir, à TOpéra- Cpraique, à la première représenlalion du Château de Barbe-Bleue, Il me semble que je vois encore M. de Morny entrant dans la loge de madame Liadières. Sa figure fine, élégante, déjà ravagée, ne trahissait aucune émotion. Il gardait ce sang-froid, ce sourire de grand , seigneur et de conquérant, qui sied aux beaux joueurs, prêts à risquer le tout pour le tout. C'est ce soir-là, on le sait,'' deux heures avant le coup de minuit, que madame Liadières lui dit : < £h bien! cher comte, il paraît que Ton va donner un coup de balai? — Madame, je tâcherai d'être du côté du manche », répondit-il. — Manche magnifique, qui allait changer pour lui trois millions de dettes en vingt millions de capitaux, sans compter les péchés!

Si je rappelle ces détails, ce n'est pas, à Dieu ne plaise! pour me faire valoir et me mettre en scène; c'est pour mieux constater, après avoir contrôlé d'après mes propres souvenirs les récits de M. de La Gorce et l'abrégé si vivant do M. Monchanin, que je n'ai pas eu à relever chez Tua ou chez l'autre la moindre inexactitude. Il y a plus : s'ils n'ont pas pu m'apprendre ce que je savais déjà, ils m'ont parfois aidé à m'expliquer ce que j'avais difficilement compris.

On cite un mot de Royer-Collard à propos du ministère Polignac : t C'est un effet sans cause. » — J'étais tenté d'en dire autant de la révolution de Février : l i accomplie parce qu'elle semblait impossible; maudite, *••* dès le lendemain, non seulement par ceux qui Pavaient

subie, mais par un certain nombre de ceux qui l'avaient faite et par tous ceux qui l'avaient laissé faire; surprenant le pays en pleine prospérité; d'autant plus illégale que le gouvernement qu'elle frappait n'était pas un moment sorti de la légalité; opposant ses brutales et perfides violences à la majorité compacte de la Chambre des députés, à la presque unanimité de la Chambre des pairs, 5 tous les pouvoirs de l'État et à la province tout entière ; condamnée, dès le début, à être malfaisante ou impuissante, ruineuse ou inutile, sanglante ou oiseuse, a périr d'inanition ou de mort violente. Eh bien! après avoir lu les ouvrages de MM. Pierre de La Gorce et Monchanin, je me rétracte, et je reconnais que cette révolution fatale a eu sa raison d'être.

Les royautés de \ieillards ont un double inconvénient et offrent un double péril. Le septuagénaire couronné est à la fois plus entêté et plus faible; plus entêté, en temps ordinaire, lorsqu'il pourrait, par des concessions habile^:, des réformes sagement graduées, enlever à l'opposition tout prétexte pour arracher par la force ce qu'elle obtiendrait à l'amiable; plus faible, aux heures de crise, lorsqu'il suffirait d'un peu de sangfroid et d'énergie pour empêcher une manifestation de tourner à Témeule, l'émeute de grossir en. insurrection, l'insurrection de se formuler en révolution, la révolution de s'envenimer en république. A la fin de 1847, la situation de Louis-Philippe était singulière. A ne consulter que les surfaces, tout lui avait réussi. Abd-el- • Kader était pris, l'Algérie paciDée, la France à peu près v

rentrée dans le concert européen dont les symphonies ne valent pas celles de Beethoven; les mariages espagnols flattaient notre amour-propre national et faisaient honneur à notre diplomatie et à notre ministère; le prince de Joinville et le duc d*Aumale, bien jeunes encore, déjà couverts de gloire, veillaient, Tépée à la main, sur les marches du trône. La majorité ministérielle était si sûre de son fait, qu'elle écartait du secrétariat et de la questure les membres du centre gauche. Les fonds publics et les valeurs industrielles montaient comme des fusées dans un ciel parsemé d'étoiles et vide de points noirs. Le baromètre était au beau fixe. On savait, dans le monde du journalisme, que le National vivotait et que la Réforme était aux abois. Personne ne songeait aux Bonaparles. On commençait à chuchoter, dans les salons, que le comte de Chambord n'aurait pas d'enfant. Quelques, années encore, et le mot République, tombant en désuétude, allait être rayé du dictionnaire politique, comme ces vocables archaïques qui, n'ayant plus, dans la vie réelle, une idée ou un fait à exprimer, finissent par disparaître de la langue. Quelques années encore, et la monarchie de Juillet allait acquérir cette légitimité bourgeoise qui s'appelle la nécessité.

Et pourtant, je puis l'attester de visu^ sous ces dehors rassurants, on sentait un secret malaise. Cette même année 1847 s'était hérissée de catastrophes étranges, compromettantes pour les trois aristocraties de la naissance, de la politique et de l'argent : un duc assassinant

sa femme; un aide de camp d'un des princes surpris en flagrant délit de filoutage ; un diplomate se coupant la gorge; un général, un banquier, un ancien ministre, accusés et convaincus d'avoir trempé dans une affaire véreuse; le Charivari s'écriant à propos de ce malheureux M. Teste : « Le gouvernement s'est décidé à poursuivre et à dénoncer un des siens pour faire croire que les autres sont honnêtes, etc., elc. » — Tous ces symptômes sinistres agitaient vaguement les esprits, que tenaient en haleine les banquets réformistes et V Histoire j haute en couleur et quasi-prophétique, des Girondins. Cette Histoire et ces banquets révélaient un Lamartine inédit. Détaché du plafond où il avait accroché sa politique, encore plus détaché de la royauté de Juillet qu'il n'avait jamais aimée, il entrait en conquérant dans les réalités contemporaines, avec ses illusions de poète, son penchant à se griser de ses phrases et à prendre le mirage pour la terre promise; prêt à toutes les aventures, aimant mieux se risquer que s'abstenir, tourmenté par les mécomptes de son ambition, les tentations de son orgueil et le désordre de ses affaires; alléguant pour prétexte le désir d'arracher la France à son ennui, comme s'il n'eût pas mieux valu la désennuyer à l'aide d'un nouveau Jocelyn qu'au moyen d'une révolution. Inutile d'ajouter que Louis- Philippe, dans sa sagesse quelque peu prosaïque, ne se pFéoccupait pas plus des velléités factieuses de Lamartine que Louis XVIII et M. de Yillèle ne s'étaient inquiétés de Ja colère de M. de Chateaubriand. Les

hommes dlmagination ont cela de terrible que les hommes positifs attendent, pour les prendre au sérieux, le jour où il faut les prendre au tragique.

Cec( préliminaires sont excellemment décrits par M. de la Gorce et par M. Monchanin. Celui-ci, témoin oculaire, nous renseigne sur quelques détails intimes qui ont leur importance. Louis-Philippe, en vieillissant, n'avait assurément nulle envie de cesser d'être un monarque constitutionnel. Mais il croyait, avec raison peut-être, en savoir plus, à lui seul, que tous ses ministres, surtout en ce qui touchait aux affaires extérieures. De là à prétendre au gouvernement personnel, il n'y a qu'un pas. De là à dire m petto : c Le gouvernement, c'est moi! » — il n'y a pas très loin. Louis- Philippe, pendant les dernières années de son règne, offrait donc le bizarre contraste d'un souverain, constitutionnel dans ses actes, absolu dans ses volontés. Déjà, en 1844, lors de l'épisode de Belgr ave-square^ c'est lui qui avait exigé le vote de flétrissure, refusant de comprendre qu'il est maladroit de flétrir ceux qu'on ne peut pas mépriser, et que la réélection presque certaine des députés démissionnaires serait d'un effet plus dangereux que le pèlerinage légitimiste. Un jeune député, mon parent, avait rédigé un amendement ainsi conçu : « Le pays... refuse de prendre au sérieux de puériles manifestations. » — M. Guizot le pria, de la part du roi, de garder son amendement dans sa poche.

Au point où on élait arrivé, un antagonisme se produisait, qui ne présageait rien de bon. Le roi, qui avait

beaucoup fait pour le repos et la prospérité de la France, s'irritait qu'elle ne lui en sût pas plus de gré, — et la France ingrate, inquiète, turbulente, malade d'un tropplein de santé, menacée d'un coup de sang comme les gens trop bien nourris, reprochait au roi sa politique de statu quo, Louis -Philippe ne pouvant, en conscience, pratiquer sur le Irône un absolutisme contraire à la Charte- Vérité^ le pratiquait en famille. A ce point de vue, certaines pages de M. Monchanin sont très curieuses. Il rappelle la lettre du prince de Joinville au duc de Nemours, trouvée aux Tuileries, lors du pillage. Cette lettre, datée du 7 novembre 4847, fait

l'effet d'un coup de cloche : « Le roi est inflexible;

il n'écoule plus aucun avis; il faut que sa volonté l'emporle sur tout.... Il n'y a plus de ministres; la responsabilité est nulle; tout remonte au roi. Il est arrivé à cet âge où on n'accepte plus les observations... Situation déplorable... Tout cela est l'œuvre du roi, le résultat de la vieillesse du roi, qui veut gouverner, mais à qui la force manque pour prendre une résolution virile. »

Rapprochez de cette lettre trop significative la boutade, ou, si vous l'aimez mieux, la gaminerie de la jetfne duchesse de Montpensier. Elle vient de voir, en quelques heures, s'écrouler le trône de son beau-père. Elle fuit, elle perd dans la boue un de ses souliers; — et, comme M. Thierry la plaignait, elle s'écrie en riant : a J'aime encore mieux cela que les soirées des Tuileries, autour de la table à ouvrage ! » Ceci demande explication.

Ce qui, dans cette famille d'ailleurs admirable, nous semblait union parfaite, était évidemment soumission forcée. A distance, en procédant par vues d'ensemble, ridéal domine : la sagesse du roi, l'impeccable piété de la reine, les angéliques vertus des princesses^ l'héroïque bravoure des princes saluant leur père comme un oracle infaillible. De près, la réalité prend sa revanche ; il se trouve que le faisceau si bien lié tend à se dissoudre et à se rompre. Les filles du roi sont mariées ou mortes. La duchesse d'Orléans est à Vindex et se tient à l'écart. Les quatre autres belles-filles se plaignent d'être les plus grandes dames de France, et de n'avoir, le soir, pour tout amusement, que leur place autour de cette table à ouvrage « où on ne parlait qu'à demi-voix, où Ton n'entendait jamais le léger babil et les éclats de gaîté, besoin et grâce de la jeunesse, et que surveillait le regard sévère de Marie-Amélie ».

On sait tout ce que cette charmante épithèle de belle gâte ou enlève aux affections maternelles et filiales. Ce qui, chez les adorables filles de la reine Marie- Amélie, était de la tendresse, n'était plus, chez ses belles-filles^ que de l'obéissance. Sans nul doute, quand elles se retrouvaient avec leurs maris, elles leur faisaient remarquer que c'était là un régime bien austère pour leur jeunesse, et les maris étaient de leur avis. Quant à la veuve du duc d'Orléans, Terreur fut plus grave et devait avoir plus de portée. Si elle avait été nommée régente, les choses auraient peut-être tourné tout autrement. Lamartine, qui fut un moment l'arbitre de cette

révolulion, n'aurait pu, malgré ses variations, renier l'œuvre à laquelle il avait concouru. 11 n'y aurait pas eu celle complicalion funeste, qui, sous la pression de l'émeute, à celle heure tragique où les minutes sont des années, sub^lilua d'urgence la duchesse au duc de Nemours, le plus vertueux et, par conséquent, le plus impopulaire des jeunes princes : < Mais, nous dit M. Monchanin, la reine n'aimait pas la duchesse d'Orléans, et lui supposait des vues ambitieuses, bien que rien, dans la conduite et les relations de cette princesse, ne pût justifier ces soupçons et celte méfiance. — Marie- Amélie était très pieuse, — dévote même. Ce fut avec une résignation pleine de ressentiment qu'elle vit son fils aîné épouser une prolestante, et la charmante princesse Marie épouser un protestant, le duc de Wurtemberg. Elle attribuait à ces alliances hérétiques la ,mort de ses deux enfants de prédilection, ainsi que tous les malheurs de sa famille. »

Ainsi les dissolvants ne manquaient malheureusement pas pour l'instant suprême où ce n'eût pas été trop du parfait accord de toutes les volontés, de tous les sentiments et de toutes les pensées pour opposer au péril cette unité de résistance qui en double la force.

Après l'entêtement sénile, la faiblesse sénile; faiblesse d'autant plus lamentable que Tentêtement a été plus absolu. C'est dans l'ordre de la nature, même chez les rois. Louis-Philippe s'obstine jusqu'au bout. Par une singulière inconséquence, il ne veut pas qu'il soit dit <iue la réforme électorale est une question grave; — et

il repousse impérieusement toute idée de conciliation et d'apaisement sur cette question qur, bien menée, pouvait tourner au profit du gouvernement; car l'adjonction des capacités n'avait, en ellQ-même, rien de bien effrayant. Un petit avocat sans causes, un médecin sans malades, un instituteur, un greffier de justice de paix, devaient être, entre les mains de préfets et de sous-préfets habiles^ plus malléables et de séduction plus facile qu'un grand propriétaire ou un riche industriel. N'importe! En exagérant le gouvernement personnel, le roi s est découvert; il se sent plus responsable que ne devrait l'être un monarque constitutionnel. Les banquets et les discours réformistes lui semblent spécialement dirigés contre sa personne. Pas de concession, même parlementaire! Il exige que la commission de l'Adresse parle de passions aveugles ou ennemies. A M. Gabriel Delessert, préfet de police, à M. deRambuleau, préfet de la Seine, qui lui signalent des symptômes inquiétants, — baisse des fonds publics, petits rentiers retirant leur argent de la caisse d'épargne, réunions nocturnes des chefs du parli républicain, conciliabules dans les cafés révolutionnaires, — il répond : « Bah! propos d'estaminet! » La scène change, et nous passons d'un extrême à l'autre. Madame Sand, qui fut si rarement dans le vrai, a écrit pourtant, pendant la guerre, quelque chose de fort juste dans une de ces Lettres où elle clouait au pilori le grand citoyen Gambetta : « L'empire, disait-elle, ou à peu près, était inséparable de l'armée, comme la monarchie de Juillet était inséparable de la garde natio-

nale de Paris. Du moment que Tarmée a manqué à Napoléon lïl, c'en était fait de Tempire. Dès l*inslanl que la garde nationale de Paris a manqué à Louis-Philippe, c'en était fait de la royauté de 1830. Elle ne put que s'abandonner. » — S'abandonner, rien de plus exact; comme un passager, atteint du mal de mer, qui se jetterait à Teau plutôt que de se défendre ; comme une femme qui s'évanouit pour se dispenser de résister. S'abandonner, c'est-à-dire se faire, d'heure en heure, complice de sa défaite, s'en griser, pour ainsi dire, afin de n'avoir pas à marchander avec ellel Louis-Philippe s'était assimilé la garde nationale de Paris. Elle l'avait aidé à traverser sans encombre les jours de péril, à vaincre les factions, à triompher des émeules, à subir sans pâlir les tentatives de régicide. Ils personnifiaient la même politique; leurs intérêts étaient communs. Si elle avait pu être représentée sous les traits d'une figure allégorique, on eût dit deux têtes dans un même bonnet à poil. Il n'y avait pas de raison pour qu'elle se détachât de lui, puisque, fidèle à ses promesses, il lui avait donné dix-huit ans de liberté, de prospérité et de paix.

Hélas I malgré les souvenirs du passé, il ne comprenait pas que, dans une agglomération immense comme la population et la bourgeoisie parisiennes, la garde nationale ne peut être qu'un corps essentiellement révolutionnaire, un passe-partout de révolution ; que, chez elle, l'esprit de conservation et de résistance ne saurait être qu'intermittent, lorsqu'il est trop tard, lorsque le péril, au lieu d'être proche, est présent, lorsqu'il s'agit

de sauver, non plus un pays, des institutions et un trône, mais la maison et la boutique; lorsque la bourgeoisie épouvantée voit se retourner contre elle-même la leçon qu*elle a voulu donner au pouvoir ; lorsqu'enûn il lui faut plus d'efforts, de luttes, d'angoisses, d'effusion de sang, de tambours battant le rappel, de patrouilles dans la rue et de nuits de corps de garde pour défendre les épaves du naufrage qu'il ne lui aurait fallu de chiquenaudes pour préserver le navire tout entier.

Voilà le point de départ. Pour les suites, je ne puis que vous renvoyer aux livres si remarquables de MM. Monchanin et Pierre de La Gorce, qui racontent à merveille, l'un la dégringolade, l'autre tout l'ensemble des événements qui vont du 22 février 1848 au 2 décembre 1851. Lorsqu'on parle de la seconde République, il existe deux écueils dont il faut également se méfier : ou traiter cette révolution, comme elle le mérite, d'absurde, d'inepte, d'inexplicable, d'événement sans motif comme sans excuse; ou tremper sa plume dans l'encrier de Bossuet (où il n'y a plus d'encre) faire hardiment de l'histoire surnaturelle, saluer le coup d'Élal de la Providence qui trouble la raison de ceux qu'elle veut perdre, qui infligea au roi des barricades la peine du talion, le punit par où il avait péché, permit que sa sagesse, son expérience et son habileté, servies par l'élite des politiques et des hommes de guerre, laissassent bien loin derrière elles, en fait d'imprévoyances, de fautes, de vertige et de désarroi, Charles X et ses ministres, — et finalement s'arrangea pour que la déchéance et l'expulsion de la

branche aînée des Bourbons parussent un triomphe de la majesté royale, cpmparées à cette fugue clandestine, en fiacre, dans un paroxysme de frayeur, sans escorle, sous une blouse ou un habit bourgeois, avec tout ce qui pouvait ajouter à rhurailialion et aggraver le désastre. Cette interprétation proviiientielle eut des partisans en 1848, alors que les passions étaient assez vives, les haines assez récentes pour que la chute de Louis-Philippe consolât les nobles et les riches,

Faisant à mauvais jeu risette et bonhe mine, Du chagrin de se voir menacés de ruine.

Aujourd'hui cette version n'est plus possible après que la naissance, la vie et la mort de V Enfant du miracle^ après que l'avènement et le règne du jacobinisme athée, ont rendu [jIus mystérieux encore les secrets de la Providence.

C'est pourquoi j'ai lu avec un si vif intérêt le volume de M. Monciianin. Il me mointenait en équilibre entre les deux extrêmes. Jamais je ne m'étais mieux rendu compte de la logique de cette débâcle. Chateaubriand, dans ses Mémoires^ nous dit que, pendant la séance royale du 16 mars 1815, qui commença si bien et finit si mal, on croyait entendre les pas de Napoléon se rapprochant de sa capitale. Ici c'est le contraire. On croit entendre les pas de la Monarchie qui s'en va, puis s'enfuit, puis s'évanouit. Vous diriez ces féeries où le sifflet du machiniste ch'inge les nains en géants et les géants en pygraée?. L'œil (ixé sur le cadran de l'horloge des Tuileries, III. 4

VOUS y comptez les secondes, comme on compte les pulsations de Tartère chez un malade qui va mourir. A mesure que Taiguille avance, vous voyez M. Guizot débordé, M. Mole impossible, M. Thiers rebuté, M. Odilon Barrot insuffisant, l'abdication inutile, la Régence submergée. Awayl Awayl Le lecteur prend sa part de cet étourdissement qui gagne de proche en proche le roi, la famille, les serviteurs, les conseillers, l'entourage, et qui fait perdre en même temps la tête et la couronne. On dit que la plupart des condamnés à mort sont déjà des cadavres cioq minutes avant leur exécution. Il y a, chez Louis-Philippe, quelque chose de cette mort préventive, de cette passivité funèbre. Vous apercevez, comme à la lueur de cierges funéraires, la sinistre figure d'Emile de Girardin, cet oiseau de proie et de mauvais augure, ce fossoyeur des ministères et des dynasties, tendant la plume de l'abdication — et du suicide — au vieux roi qui se laisse faire avec une slupeur foudroyée, avec une inertie de machine. Pris dans l'engrenage révolutionnaire, il lui a tout abandonné, depuis la faculté de régner jusqu'à la faculté de vouloir.

10 mars 1887.

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