‹ Derniers samedisChapitre 6 sur 56 · MM. PIÉDAGNEL, DELAPORTE, GRIMAUD, MANIVET · texte numérisé non relu

MM. PIÉDAGNEL, DELAPORTE, GRIMAUD, MANIVET

Dans un aimable volume donl je me reproche de ne pas avoir encore parlé, — Figures parisiennes^ — M. Léon Tyssandier a enfin donné à M. Alexandre Piédagnel la place à laquelle il avait droit depuis longtemps. On s'accoutumait un peu trop à. traiter M. Piédagnel comme un littérateur à côté, sous prétexte que, par une abnégation bien méritoire, il s'était, pendant quelques années, effacé dans Te rayonnement de notre ami Jules Janin. M. Tyssandier nous rappelle le mélancolique souvenir de ces saisons crépusculaires où, n'étant pas encore nuit, il n'était déjà plus jour, où la goutte et l'obésité paralysaient à demi Tétincelant lundiste du Journal des Débats. Le chalet légendaire de la rue de la" Pompe, à Passy, devenait alors une succursale du Théâtre-Français et du Gymnase, dont les acteurs se nommaient Ârscne Houssaye, Albéric Second, Gus-

tave Claudin, Frédéric Béchard, Xavier Aubryet, Henri de Bornier, le docteur Ménière, soufflés par madame Janin, si spirituelle et si dévouée, et par Alexandre Piédagnel, premier ministre du Prince des critiques. Janin se renseignait ainsi sur la pièce nouvelle, qu'il n'avait pas vue. Chacun lui apportait son impression toute fraîche ou toute chaude, lui débitait une scène, lui esquissait un dialogue, lui racontait une situation, lui dessinait un personnage; le feuilleton s'improvisait, sous ces amicales influences, au milieu des feux croisés d'une brillante et bruyante causerie, secondé par ce flux de paroles qui, d'ordinaire, trouble les cervelles les mieux équilibrées; chose singulière, quand il était fini, il se trouvait que Jules Janin ne l'aurait pas fait autrement!

« Heureusement, nous dit M. Léon Tyssandier, Jules Janin avait pour ami de la dernière heure un homme qui, après avoir rempli des fonctions importantes dans la marine, s'était voué platoniquement au culte des lettres : M. Alexandre Piédagnel. Quoiqu'il se fût déjà fait connaître par de nombreux travaux personnels, le jeune officier, qui arrivait du Mexique, où il avait gagné la croix d'honneur, fit à son vieux maître, à son illustre ami, l'hommage discret de son talent. »

Et ailleurs, ce croquis très fin et très ressemblant : « Quel était donc cet homme jeune encore, à la tournure militaire, aux allures franches et vives, aux traits finement dessinés, avec une pointe de malice dans l'expression, comme un médaillon du xvm* siècle? C'était le

secrétaire intime de Termite de Passy, son disciple fervent et son collaborateur. »

Aujourd'hui, c'est du poète que je veux m'oc(*uper. L'auteur de ces charmants recueils, — Avril, Hier, En route/ — a prouvé une fois de plus que les solides amitiés peuvent vivre de conlrasles; car la sobriété, ainsi que le remarque M. Léon Tyssandier, est un de ses traits caractéristiques, et ce n'était pas précisément la qualité maîtresse de Jules Janin. M. Tyssundier cite un mot de Sainte-Beuve, qui m'avait échappé : c Alexandre Piédagnel cherche le mot et non la phrase, et, l'émotion atteinte, il s'arrête, trouvant que la page finit là. »

Avant d'aller plus loin, je dois déclarer que, en présence de succès écœurants et de complicités déplorables, je suis plus que jamais décidé à ne mentionner, à n'avoir l'air de connaître que les poésies absolument irrépréhensibles. S'il plaît aux beaux esprits de 1887 d'ériger des Panthéons de tolérance en l'honneur de l'impiété, de l'obscénité et de la pourriture, si la Charogne, la Géante, les Femmes damnées, la Fromagère, Tes père et mère, doivent désormais résumer la poésie de l'avenir et rejeter dans le néant la poésie du passé, il y aura du moins un coin bien humble où le plus arriéré des critiques se réservera uniquement pour les poètes épris de l'idéal, inspirés par la religion, l'amour, le patriotisme, l'esprit de famille, retrempés aux sources limpides de toute vérité et de toute beauté.

En route t Le cadre est bien simple. Le poète a fait

une halte entre deux étapes. Le voilà chez lui, goûtant un repos bien gagné, auprès de celle qu'il retrouve toujours souriante, toujours gracieuse, aimante et aimée, à la suite de chacune de ses absences. Mais la Muse le sollicite encore. L*horizon est la patrie des imaginations poétiques : En route !

Des vers, encor des vers ! ô Muse incorrigible ! Après Avril, Hier, et ce n'est point assez!

Mais tu ne sais donc pas que les dieux sont chassés, Qu'il n'est plus de Parnasse, et qu'on rit de la Bible?

C'est à peine aujourd'hui si la foule irascible Peut tolérer la prose; on traite d'insensés Les chercheurs d'idéal, et les mots épicés Sont seuls à conquérir un triomphe indicible.

Pauvrette, tu voudrais, sans emphase et sans fîel. Parler, selon ton cœur, de la terre et du ciel. Peindre ce qui t'émeut, ce qui te fait sourire...

Mais je te prêche en vain! Des voyages nouveaux Te tentent. — Tu t'en vas et par monts et par vaux; Pour tout bagage, hélas! n'emportant qu'une lyre!

Je ne prétends pas que ce sonnet vaille un long poème, ou, en d*autres termes, soit sans défaut. Évidemment, irascible et indicible s'expliquent ici par les servitudes de la rime, qui a imposé à Victor Hugo et à Béranger bien d'autres esolavoges. Il fallait blasée et insolent. Mais un des mérites de ce joli volume qui n'a pas cent pages, c'est la variété des tons et la souplesse d'un talent qui passe sans effort de la description mélancolique, presque sinistre, d'un parc abandonné, désert, à une mélodie printaniére sur les premières cerises, des

noces du samedi, avec leurs gaités bourgeoises, à une exquise silhouette de Tincomparable marquise, de madame de Sévigné :

Le château Louis Treize est tapissé de lierre; La lèpre des ans ronge et jaunit son perron A double rampe svelte, en denteUe de pierre, Où le lézard sommeille, où court le liseron.

Les murs sont crevassés; les fenêtres sans vitres, La toiture arrachée à demi par les vents, Montrent sinistrement le vain éclat des titres. Et que l'homme bâtit sur des sables mouvants.

Vous tournez la page, et vous lisez :

Au flâneur, le long du marché.

Mai, qui sourit, fait des surprises, Par hasard, m'étant approché.

J'ai vu les premières cerises!

Ces beaux fruits ronds, brillants, charnus, Sur des lits épais de fougère, Pour nous tenter sont revenus Avec la fraise bocagère...

Ce gentil panier de cerises, rapproché des beaux vers à madame de Sévigné, nous rappelle une des charmantes images qui fleurissaient si naturellement sous la plume de l'adorable épistoliére. N'est-ce pas aussi un élégant panier de cerises, ce volume où Ton peut tour à tour cueillir Télégife qui fait pleurer, le rondel qui fait sourire, Todelelle aussi fraîche que sa jeune héroïne, la cbanson qu'un doux refrain enlève sous ses ailes, le déjeuner d'un gourmet, le bulletin d'une promenade, la matinée d'un papillon ou d'une abeille; le tout indiqué

d^une main si légère et si fine, que ic fruit y garde toute sa saveur, la fleur son duvet, Tabeillc son miel, le papillon For de sa poussière? Je veux finir par les strophes intitulées : la Morte :

Deux enfants près du lit se sont agenouillés. Sur la table, le buis trempe dans l'eau bénite, Devant un crucifix, — et la garde hypocrite L'indique aux visiteurs avec des yeux mouillés.

Un drap de fine toile a voilé le cadavre; Sa forme vaguement apparaît sous les fleurs Dont l'aïeule a couvert, tremblante et tout en pleurs, Le corps de l'adorée. Et son désespoir navre!

Pourquoi donc ces sanglots? Pourquoi ces orphelins? Pourquoi la mort livide où la joie était reine? L'âme répond : « Souffrir est la loi souveraine, Et l'horrible douleur mène aux espoirs divins. »

Cette strophe si chrétienne me servira de transition pour arriver aux Bécits et Légendes, de M. P.-V. Delaporte. Le latin, si j'ai bonne mémoire, n'a qu'un seul mot pour exprimer admiration et surprise. M. Delaporle ne m'en voudra pas, je l'espère, si j'applique le mol, dans les deux sens, au volume que je viens de lire. M. Delaporte est prêtre, et, si vous me poussez un peu, j'ajouterai : Jésuite Ah! je voudrais que les librespenseurs, esclaves de tout, môme de leur pensée, les athées, les matérialistes, les laïcisateurs a outrance, les expulseurs de religieux, les crocheleurs de serrures, les décrocheurs de crucifix, les abatteurs de croix, pussent lire ces Récits et Légendes, non pas pour leur châtiment, — au contraire! — mais pour être forcés de

reconnaîtie que celte robe si délestée — ou si redoutée, — n'exclut ni le senlimenl poétique, ni le culte de Fidéai, ni les aspirations généreuses, ni les apliludes de l'artiste, ni le plus pur patriulisme ; qu'il y a plus de feu sous cet éleignoir que chez les artificiers du lyrisme chevelu; qu'un jésuite peut sourire à la mélodieuse mémoire de Boieldieu, emprunter une épigraphe à Taine ou à Déroulède, s'inspirer d'une page de Longfellow, et, par surcroît, manier le vers avec un merveilleux mélange de précision et de facililé. Cerles, j'admire, nous admirons tous, le Cimetière d'EylaUj de Victor Hugo, quoique cette grandeur épique semble hissée à bras tendu, dans un effort de géant. Mais que direzvous de ce religieux qui, simplement, sans clairon dans la bouche et sans encensoir sous le nez, écrit les vers que voici :

Us arrivaient trois mille, et nous étions soixante. Affamés, grelottant près de nos feux éteints. Ils traînaient leurs pas lourds sur la route glissante; L'ombre et le soir tombaient dans les vallons lointains. Nous étions là, blottis sous les pins et les ormes. Dans le bois, près d'un tertre, à vingt pas du chemin; Et voyant déboucher leurs colonnes énormes, Nous attendions sans bruit, mais le fusil en main; Nous regardions, muets, le doigt sur la détente, Comptant les bataillons qui montaient lentement... Qu'une minute est longue à ces heures d'attente Où l'angoisse fait vivre un siècle en un moment! Quel cauchemar saisit l'âme en sa rude étreinte. Là, tout près de la mort, en face du vainqueur; On se sent des frissons de bravoure ou de crainte; La honte monte au front, et le sang monte au cœur.

... Ils passaient, enfermés dans leur capote grise; Un chef en grommelant parfois les haranguait. Des uhlans, çà et là, flairant quelque surprise, Galopaient près du bois, près de nous, l'œil au guet. Tout à coup sur la route on fit halte et silence; Un uhian étendit la main, puis regarda..'.

Mon cœur battait tout bas, mais avec violence. Leur colonel montra le tertre, et dit: « Wer'st da? »

— Rien ne répond. — « Wer'st da? Rendez-vous! » —

[Rien ne bougej Leur fusillade éclate et siffle autour de nous.

— « Hé, dit notre fourrier, voyant la neige rouge. Vite! A chacun son arbre, et visons à genoux! »

Et chacun en rampant se glisse et prend sa place Derrière un chêne, un orme; on observe, on attend, Les genoux enfoncés dans la neige ou la glace : « Vive Dieu! crie alors le fourrier; c'est l'instant!... Mes enfants, reprit-il plus bas, pas d'imprudence!... Tout le monde est-il prêt?... Je vais donner le la!.,. Bien, ménageons la poudre, et chantons en cadence, Un, deux, trois... » — Aussitôt le chassepot parla. Par de longs hurlements les Prussiens répondirent; Et leurs balles pleuvaient leur grêle sous le bois; Le bruit et leurs hourras d'abord nous assourdirent; A la fin, le fourrier dit gaîment : « Un, deux, trois! »

Les brèches dans leurs rangs se changeaient en trouées; Leurs décharges tonnaient, sifflaient; et par endroits Nous entendions craquer les branches secouées; Mais le fourrier sans bruit reprenait : « Un, deux, trois! » De nos arbres sur nous tourbillonnait récor<;e; La mitraille éclatait sur nos remparts étroits. Le fourrier fut atteint : « Bah! ce n'est qu'une entorse, Cria-t-il; en avant la musique!... Un, deux, trois!... »

Une balle survint qui lui broya la hanche.

— « Ils me prennent en flanc, dit-il; les maladroits!... » Les vieux pins se courbaient comme sous l'avalanche...

« Hé! nos murs vont crouler, mes amis! Un, deux, trois!...

Une branche en tombant lui déchira l'épaule, Puis le front; le fourrier fit un signe de croix :

tt Des balafres de bois, c'est moins fle r, mais c'estdrôle ! Ud, deux, trois... mes amis ! un, deux, trois... un, deux,

[trois!... »J L'ennemi s'enfuyait, poussant des cris farouches. L'écho doublait au loin leurs hourrahs menaçants... Il nous restait encore, en tout, vingt-deux cartouches; Nous avions huit blessés; ils en avaient deux cents.

Non! Le nombre n'est point la force ou l'assurance; Non!... Donnez-nous des cœurs fiers, des chefs obéis; Donnez la foi, gardienne et sœur de l'espérance ; ^ Avec cela Dieu sauve ou refait un pays.

Est-ce assez beau? En copiant ces admirables vers, j'y cherchais une tache; je n'en ai pas trouvé. C'est rimé à faire envie aux Parnassiens, tellement amoureux delà rime qu'ils en perdent la raison. Pas une cheville, pas une épithéte oiseuse, pas un vers de remplissage. Tous les soufQes de Tiaspiration s'y rencontrent avec tous les secrets du métier. La date môme est éloquente : 13 juin 1883, Jersey. Ainsi, l'auteur de ces vers, qu'il faudrait réciter dans toutes les chambrées, dans toutes les écoles, et où l'on sent, à chaque hémistiche, les battements d'un cœur français, était expulsé, proscrit, comme un suspect ou un repris de justice. C'est de la terre d'exil qu'il adressait à la France ce tribut de son patriotisme, tandis que les assassins et les incendiaires, rappelés par une amnistie triomphale, venaient prendre leur part de la curée républicaine et ronger les os du cadavre qu'ils avaient déchiré. C'est de Ganterbury, 24 août 1885, qu'est datée une pièce non moins belle : La Croix de V École, Dans celle que je viens de ciler, le soldat inspirait le prêtre; dans celle-ci, le prêtre

7â DERNIERS SAMEOIS.

domine le soldut. £n réalité, c est la même physionomie, la même ardeur, la même âme, le môme génie, sous l'uniforme et sous la soutane. N'y a-t-il pas, dans les règles de la Compagnie de Jésus, quelque chose d'une organisation militaire? Eh bien! dans cette Compagnie militante, le P. Delaporte n'est peut-être que soldat; mais, en poésie, il est général :

L'étude est commencée et la prière est dite;

Les fronts blancs sont penchés près du pupitre noir;

Sur l'ardoise polie ou la page érudite,

Prenant l'air sérieux de l'homme qui médite,

Vingt ou trente écoliers s'appliquent au devoir.

Ils sont là sur deux rangs, tout le monde à sa place. La maîtresse, sans bruit, se promène au milieu; Seuls, quatre ou cinq petits, vers le fond de la classe. Près du mur, sous un Christ qu'une guirlande enlace, Ëpellent sur leur planche ou leur croix de par Dieu.

Tout à coup des pas lourds piétinent à la porte; Les écoliers tremblants quittent leurs escabeaux... Un homme entre, suivi d'une hideuse escorte; 11 riait aux éclats, parlait d'une voix forte. Et se serrait les reins d'une écharpe en lambeaux.

La maîtresse effrayée essaie une parole...

— « Silence!... Et vous, marmots, apprenez' vos leçons; Je viens mettre ici l'ordre et nettoyer l'école,

Et je veux qu'on entende une mouche qui vole!... Voyons, surveillez-moi ces petits polissons!...

A l'œuvre! • — Un forgeron armé d'une tenaille S'avança vers le Christ, prit et jeta les fleurs; Les enfants sanglotaient tout bas... — « Tais-toi, canaille ! Dit le maire; je veux qu'on rie et qu'on travaille! » De tous les yeux roulaient ou ruisselaient des pleurs.

. Le Christ tomba : « Pitié, Seigneur! » dit la maîtresse... Le maire sous son bras prit la croix en riant :

— « J'interdis la prière et j'exclus la paresse! » Tous les pauvres petits que leur chagrin oppresse Jetaient sur leur grand Christ un regard suppliant.

La cohorte sortit; bientôt, pour leur salaire, Dans un bouge voisin le vin coulait à flots... Mais de ces cœurs d'enfants que la foi sainte éclaire Désormais sans contrainte éclatait la colère, Et les cris alternaient avec les longs sanglots.

Tous les yeux attachés à la muraille nue Cherchaient encore la Croix ; la Croix n'était plus là ! La douleur indignée et longtemps contenue Prêtait son éloquence à leur lèyre ingénue; Quand ils eurent fîni, la maîtresse parla :

« Nous ne le verrons plus sur la muraille blanche; Non! Mais il est vivant, il garde tous ses droits; De son beau ciel sur nous son doux regard se penche ; Et quand, au dernier jour, il aura sa revanche, Personne entre ses mains ne prendra plus sa croix.

Gardons-le dans nos cœurs, et gardons sa parole! Prions pour les méchants qui nous l'ont enlevé. Que Jésus leur pardonne à tous et nous console. Chantons : Vive la Croix! ensemble... » — Et dans l'école Les petits, à genoux, chantaient : Grux ave.

Contrairement à mes habitudes, j'ai cité beaucoup, et je citerai encore. Voici pourquoi : La réclame a fait, de nos jours, de tels progrès, elle s'est si insidieusement substituée à la critique, elle a mis de si beaux morceaux de littérature et de rhétorique au service des Pilules Suisses et de la douce Revalescière, que le lecteur est désorienté. Il ne sait plus s'il doit demander les Pilules à la Librairie Nouvelle, ou acheter le roman à la mode chez M. Hertzog, pharmacien, bienfaiteur de Thumanité. Il ignore si le livre le guérira de sa bronchite, ou si le remède justifiera le bien que lui en a dit son journal. La citation a cela de bon, qu'elle prouve, sinon l'infaillibilité, au moins la sincérité de l'éloge ou du blâme, in. 5

Elle met à découvert tout ensemble le talent du poète et le goût du critique. Si celui-ci ne se croyait pas sûr d'être dans le vrai en vous recommandant des vers ou de la prose, il se garderait bien de citer. Il s*en tirerait avec des phrases. C'est si facile, les phrases!

J'ai lu et relu les Jiécits et Légendes du R. P. Delaporte, et mon enthousiasme ne s'est pas attiédi. Le P. Delaporle est vraiment un poète de race; je ne dirai pas, à Dieu ne plaise! qu'il poétise la religion, qui n'en a pas besoin. Mais, dans cette imagination exquise, poésie et religion sont si intimement unies, que l'on se demande où l'une finit, où l'autre commence; — ou plutôt, pourquoi se le demanderait -on? Il a fallu toute la perversion révolutionnaire, toute la pourriture démagogique et athée, pour-séparer ce qui devrait être inséparable. Quoi ! le sensualisme païen, le vice, la luxure, le doute, le pessimisme, l'appel aux passions les plus basses, seraient des sources d'inspiration, et la source divine serait désormais tarie? La Muse de Dante et de Pétrarque, de Polyeucte et à'Athalie, préférerait les cloaques infects, les marais pestilentiels, aux rives évangéliques du Jourdain et du lac de Tibériade? Mieux vaudrait prendre pour guides les pelits-fils de Voltaire, les fils d'Henri Heine, que François d'Assise, ce saint délicieux, cher aux poètes et aux artistes? Mieux vaudrait semer sur le sol aride, sur le sable desséché par le simoun, que sur la terre fécondée par les larmes des anges et le sang des martyrs? Le P. Delaporte a pensé le contraire, et son livre lui donne raison. Que ne puis-

je citer le Loup de Gubblo, les Cinq brigands de Charles Nodier, Ibant gaudentes, le Pater d'un mourant, le Vicaire de Saint-Sulpice et sa montre, VEnfant muette et surtout Rêve d'écolier] Ces citations prouveraient que l'auteur de Récits et légendes sait loucher à toutes les cordes, et passer, avec un égal succès, de rémolion religieuse à Textase mystique, de l'histoire sainte à l'histoire profane, de la tristesse chrétienne à Tenjouement des âmes pures. J'ai parlé des Six sous de Boieldieu, chanson ravissante où se révèle toute la flexibilité de cet heureux génie. Les voici :

Au porche de Téglise antique Un vieux soldat aux pas tremblants, Ombre noire des piliers blancs, Tend la main et dit son cantique :

« Chrétien qui montes au saint lieu, Français qui chéris ta patrie, Donnez aux pauvres du bon Dieu, Le bon Dieu vous en prie, Le bon Dieu! »

La loule passe, écoute et donne.

Le soldat pleure et dit : Merci !

Un petit enfant vient aussi, Qui s'en va prier la Madone.

Son œil éclaire un front riant; Sa robe est blanche comme neige :

u Ami, dit le vieux mendiant, Le bon Dieu te protège!

Le bon Dieu ! »

L'enfant réfléchit et s'approche :

« Bon vieillard, que demandez- vous ?

Je ne possède que six sous.

Six sous neufs au fond de ma poche.

J'en puis gagner en grandissant, Et maman parfois me raconte

7d DERNIERS SAMEDIS.

Qu'un SOU que l'on donne en vaut cent; Le bon Dieu nous les compte, Le bon Dieu! »

Le vieillard dans sa main tremblante Reçut Taumône de l'enfant, Et montrant d'un air triomphant L'humble monnaie étincelante :

« Ah! dit-il, j'ai lu sur ton front; Ta gloire, mon fils, sera grande; Tes sous en or se changeront!

Le bon Dieu te les rende !

Le bon Dieu ! »

Or, pour cet enfant d'espérance Le vieux mendiant priait Dieu; L'enfant s'appelait Boieldieu, Et sa gloire étonna la France.

Mais lui souvent, dans le secret, Disait : « Cette gloire enivrante; De mes six sous c'est l'intérêt; Du bon Dieu c'est la rente.

Du bon Dieu! »

Je donnerais tout Béranger, — et plus de six sous avec, — pour le plaisir d'entendre chanter cette charmante chanson par Talazac ou par Faure, sur un air de la Dame Blanche ou de Jean de Paris ^ — surtout si ce Jean s'appelait Philippe.

Encore une fois, mes éloges sont bien sincères; je voudrais qu'ils ne fussent pas tout à fait stériles. Le P. Delaporte a dédié son livre aux jeunes gens. Je voudrais qu'une active propagande mît toute la jeunesse chrétienne en mesure de lire ces petits chefs-d'œuvre et de reconnaître que, pour émouvoir, attendrir et charmer, pas n'est besoin de casser toutes les vitres, excepté celles

des fenêtres de^CharenloD. Je suis sûr que le pieux et noble poète ne demande pas d'autre récompense.

Nous n'avons pas beaucoup de cheiàin à faire pour arriver au volume que M. Emile Grimaud intitule crânement : Dieu et le Roil — Dieu, en 1887, c'est déjà du courage. Le roi, après le 24 août 1883, c'est mieux que de la fidélité, mieux que de la bravoure. Quand nous apprîmes le cruel malheur qui nous mit en deuil, nous pouvions tout craindre et tout espérer de nos amis les Bretons; tout craindre; car nous nous- disions : « Qui sait si ces caractères, taillés dans le chêne et le granit, consentiront à démarquer le linge blanc de leur royalisme? » — Tout espérer; car cette ténacité même, cette fermeté proverbiale nous assurait que ces âmes droites, renonçant à un sentiment, ne renonceraient pas à un principe, et que, à force de se rattacher au principe, elles finiraient par y mettre du sentiment. C'est ce dernier parti qu'a pris Emile Grimaud, et il s'en trouve bien. [1 n'y a pas de solution de continuité dans sa foi politique. Il est le barde inspiré de Tarmée de dévouement et d'honneur, dont notre cher et intrépide Charelte est le chef et le héros. L'orfèvre le plus habile, chargé de raccommoder un bijou de grand prix, ne met pas plus d'art à dissimuler la soudure.

Ouvrez ce recueil de poésies à la page 154, — 8 juillet 1883, — première phase de la maladie du comte de Chambord :

Ah ! com me ils triomphaient, nos maîtres, ces prophètes : Qui donc pourrai t nous vaincre ou pourrait nous troubler ?

Sous quel vent s'éteindraient nos lampions de fêtes? La Monarchie est morte, il n'en faut plus parler.

La Monarchie! Un mot qui salit notre histoire! Un arbre qui portait des fruits empoisonnés!

Nous lançâmes sur lui la hache expiatoire...

Son tronc et ses rameaux gisent, abandonnés.

Oui, la France est à nous ! Oui, nous sommes ses maîtres ; Nous avons tout détruit : ses lois, ses mœurs, ses freins! Les moines sont chassés, nous aiïamons les prêtres, Et nous biffons leur ciel de nos doigts souverains.

L'enfant croyait en Dieu... Nous en vidons son âme. Le crucifix souillait le regard de nos fils... Nous l'avons décroché comme un objet infâme; Nous avons dans l'égout noyé le crucifix.

Nous l'avons descendu des murs de nos prétoires, Ou l'on n'atteste plus le Christ comme autrefois. Nous avons, poursuivant le cours de nos victoires. Au front du cimetière aussi brisé la croix.

Les mourants méritaient notre sollicitude.

Nous avons, pour que tous soient libres de nier, Aux lits de l'hôpital rendant la quiétude, Proscrit la Sœur d'abord, puis proscrit l'aumônier.

Que le dévot s'afflige et qu'il se scandalise ; Qu'il s'écrie : « pouvoir impie et scélérat! » Qu'importe! Nous aurons bientôt tué l'Eglise; Les rois ont fait leur temps, c'est le tour de Marat!

Pendant que voire orgueil ainsi raille et se vante, N'accordant au Passé qu'un immense dédain, Pourquoi, maîtres, pourquoi cette brusque épouvante? Et pourquoi votre chant s'est-il glacé soudain?

Quel désastre sur vous s'abat et vous écrase? Désabusé, le peuple enfin vous chasse-t-il?

Non ! L'Autriche nous lance une terrible phrase : « Le fils de saint Louis agonise en exil! »

Et, ce cri remuant l'âme de la Patrie,

Toute la France tombe au pied de ses autels;

Pour qu'un grand Prince vive, elle y pleure, elle y prie...

Maîtres, vous passerez, nos Rois sont immortels 1

— Aljons, tant mieux I Allons, tant mieux! disait M. Villemain, iorsqu' Alfred de Musset lui affirmait qu'il venait de passer deux jours dans l'eau. Voyez pourtant quel est le pouvoir magique de la poésie! M. Emile Grimaud est un irrésistible magnétiseur; ses beafux vers ont fait de moi un somnambule. Pendant ma léthargie extralucide, j'ai rêvé que, le 8 juillet 1883, toute la France était, en effet, tombée à genoux, pour demander à Dieu la guérison de son roi ; que, en présence de celte manifestation unanime, opportunistes, radicaux et anarchistes, glacés d'épouvante^ écrasés, s'étaient tenus pour battus et étaient rentrés dans leur néant; que le roi, miraculeusement guéri, remonté sur le trône de ses pères, avait, d'un seul regard, fleurdelisé le Sénat, la Chambre des députés et le Conseil municipal de Paris, restauré les finances, moralisé la littérature, converti les athées, délaïcisé les hôpitaux et les écoles, sanctifié Clemenceau, remplacé les citoyens Goblet, Freycinet, Berthelot, Dauphin, Loekroy,par MM. Albert de Mun, Chesnelong, Octave Depeyre, Lucien Brun, de Kerdrel, Edouard Bocher et le duc de Broglie. Inutile d'ajouter que, dans mon sommeil magnétique, la paix intérieure et extérieure était affermie pour un siècle, et que M. de Bismarck, en extase devant la légitimité française, avait spontanément réduit à quatre hommes et un caporal les forces militaires de l'Allemagne :

Les dieux, en m'éveillant, ne m'ont pas tout ôté.

Il m'est resté de beaux vers. C'est quelque chose, de beaux vers! Les vers d'André Chénier ont survécu à Robespierre. Les vers de Lamartine ont survécu à deux royautés. Ceux de Victor Hugo survivent à Napoléon III. Ceux d'Emile Grimaud survivront à M. Goblet. Ce n'est pas sans un certain embarras que j'aborde l'élégant volume de M. Paul Manivet, les Glas de rame. Le titre est inquiétant et pas assez explicite. Est-ce l'âme qui sonne à elle-même son propre glas, renonçant à être immortelle? Est-ce le matérialisme moderne qui sonne ce glas funèbre, pour annoncera l'âme sa fin prochaine? Ce qui domine, en apparence, ces poésies très remarquables, apostillées par François Coppée et par Jean Aicard, c'est le Doute. Heureusement, ce Doute est douloureux, ce qui fait espérer qu'il ne sera pas durable. Les maladies les plus dangereuses sont les maladies inconscientes; on cherche à se guérir de ce dont on se plaint. Je ne ferai pas de sermon à mon jeune compatriote; mais j'userai du triste privilège de mon âge pour lui dire en toute cordialité : a Ah ! que j'en ai vu, — surtout aux environs de 1830, — de ces stagiaires du doute, de ces surnuméraires de la désespérance, qui se vantaient de douter sans daigner se renseigner sur ce qu'il fallait croire, et sans se demander de quoi il fallait désespérer ! C'était une mode, comme la crinoline, les manches à gigols et les chapeaux gibus. La plupart ont mal tourné. Quelques-uns, — hélas! le mieux doué de tous ! — ont noyé leur doute dans le vin de Champagne et leur désespoir dans Tabsinlhe. Ils ont alcoolisé leur pes-

simisme^ qui le leur a bien rendu. D*autres, après avoir jeté leur gourme dubitative, sont devenus, comme disait Louis Yeuillot, des notaires limpides, et n'ont plus eu de timbré que leur papier. Quelles sont les deux qualités auxquelles doit aspirer un jeune poète? L'originalité et le naturel. Or il y a aujourd'hui plus d'originalité à croire qu'à douter. D'autre part, le doute est une pose; la foi n'en sera jamais une; pourquoi? Parce que le doute est artificiel et que l'homme est forcé de le greffer sur ses croyances primitives, tandis que la foi fait partie essentielle de l'âme qui la possède, et se confond avec elle; parce que la vanité et l'imbécillité humaines ont si bien arrangé les choses, que l'amour-propre est plus flatté de nier avec MM. Michelin, Mesureur, Vaillant et Hovelacque, que de croire avec Bossuet, Bourdaloue, Veuillot, Montalembert et Lacordaire. Et puis,, mon cher poète, vous ne serez pas toujours jeune. Le doute, qui est une berceuse quand on a devant soi un long avenir, devient une torture quand on touche à la solution de l'énigme, terrifiante pour les sceptiques, rassurante pour les fidèles, quand on croit déjà sentir la poignée de main de cette dame blanche, un peu maigre, dont parle Chateaubriand. J'imagine que le vieillard qui doute, ou qui, en d'autres termes, n'a ni la tranquillité animale de l'athée, ni la sérénité divine du chrétien, doit être horriblement malheureux. Si le temps a fait le vide autour de lui, quel sera son refuge contre l'isolement de cœur? S'il a eu le bonheur de conserver les chers objets de ses tendresses, comment songer sans

8â DERNIERS SAMEDIS.

frémir à une séparalion que les plus belles phrases d'académie et d'obsèques nationales n'empêcheront pas d'êlre un suprême adieu, un adieu éternel?

Je me suis laissé entrtiîner. Au lieu de prêcher, j'aurais mieux fait de citer un sonnet admirable, dont Tauteur, M. J.-B. Martin, est un simple correcteur typographe; mais c'est aussi un fin lettré, qui sait du latin et du grec autant qu'homme de France. Voici sa réplique au poète des Glas de rame :

Où donc a-t-U sonné, ce glas de Tâme humaine ? Quel néant s'est flatté d'escorter son convoi? Le Christ a-t-il sur elle abdiqué son domaine, Et la terre cessé de vivre de sa foi?

Esclave de la chair, gémissant sous sa chaîne. Le vieil homme déchu que tout cœur porte en soi. Par des luttes d'un jour dont la palme est prochaine, Beconquiert lentement sa couronne de Roi.

Rien ne périt en lui, c'est la forme qui change; C'est le corps de péché, l'édifîce de fange, Qui s'écroule en ruine au choc de la douleur;

Ainsi germe la vie, et Dieu veut qu'elle croisse; L'espérance chrétienne enfante avec angoisse, Et ne donne son fruit qu'aux dépens de sa fleur.

Mars 1887.

Page 1