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LE ROMAN CONTEMPORAIN

Nous savons ce que c'est que Vunisson en musique, et nous ne pouvons oublier le foudroyant unisson des quatorze violons de l'Opéra, au dernier enlr*acte de ['Africaine. En ménage, Tunisson est-il exactement synonyme du bon accord? Nous ne le croyons pas; nous dirions volontiers que, en matière conjugale, le bon accord est la prose, et Tunisson la poésie. Vivant au milieu de paysans et de paysannes, j'ai pu remarquer que le mari et la femme sont presque toujours d'accord, surtout quand il s'agit d'exploiter le propriétaire. Dironsnous que leurs cœurs battent à l'unisson? Les âmes sensibles nous accuseraient de profaner un des mots les plus doux du vocabulaire romanesque. Pour réaliser l'heureux titre du récit de M. George Duruy, il faut imaginer certaines conditions sociales où les sentiments

i, V Unisson.

sont plus délicats et plus raffinés, où les esprits plus cultivés ont à la fois plus d'exigences et peuvent faire plus de concessions, où la politesse du langage et Télégance des habitudes ajoutent au charme de Tintimité. Pour le bon accord, la raison suffit. 11 suffit que l'un des deux intéressés soit assez sage pour se dire que la nécessité de vivre ensemble, la communauté des intérêts, Tavenir des enfants, prêchent la résignation à défaut du bonheur, Tamitié à défaut de Tamour, et conseillent de supporter patiemment les aspérités de caractère, les inégalités d'humeur et même le chagrin d'être incompris ou incomprise. L'unisson suppose que l'on ne se borne pas à supprimer, à ignorer les motifs de dissidence, les petits griefs, les légers nuages, mais que, dans une exquise harmonie, le mari se demande si ce n'est pas lui qui a pensé ce que sa femme vient de dire, si ce n'est pas elle qui a senti ce qu'il vient d'exprimer. On a répété à satiété la maxime de La Rochefoucauld : < Il y a de bons ménages; il n'y en a presque pas de délicieux. » — Eh bien! le bon mariage, c'est le bon accord; le mariage délicieux, c'est l'unisson. L'un est le potage, le bœuf, deux plats au choix et le pain à discrétion ; l'autre, un menu savant, combiné entre un habile cuisinier et un millionnaire gourmand.

Loin de moi l'idée de chicaner une lecture agréable et de taquiner M. George Duruy, auteur de V Unisson l Pourtant, on doit avouer qu'afin de s'assurer le mérite de la difficulté vaincue, il a commencé par créer entre ses deux héros de telles dissonances, de tels désaccords III. 6

que, pour se prêter à Y unisson final^ le lecteur a besoin d*y mettre un peu de complaisance. Raymond Blachère, baron, fils d'un général, n'est pas seulement romanesque; il est poète, et nous le verrons plus tard écrire et publier avec succès des romans antinaturalistes ; ce que je suis loin de lui reprocher. Claire Lecoulturier, fille d'une bourgeoise sottement prétentieuse et d'un père positiviste, en a profité pour être à la fois très positive et très mal élevée. A tous les élans de passion, elle répond par des calculs d'arithmétique, assaisonnés de persiflage et d'ironie. Elle excelle à jeter de l'eau froide sur les amours les plus incendiaires. Elle n'a plus cette virginale innocence qui consiste à ignorer; peu ou point de religion; tout ce qu*il faut, semble-t-il, pour rebuter un amant, effrayer une mère et scandaliser un prêtre, fût-il un ancien aumônier de la marine, comme le très original et très sympathique abbé Papillon.

Madame Blachère, mère de Raymortd, veuve d'un époux digne d'elle et tendrement aimé, est un type de perfection idéale qui fait le plus grand honneur au romancier. Evidemment, la Providence l'a prédestinée à réhabiliter les belles-mères; quand arrive le moment d'intervenir, elle s'acquitte admirablement de sa tâche. Est-elle bien prudente? Ne faut-il pas, au début, la croire douée d'une sorle de seconde vue, pour comprendre que son choix tombe sur Glaire Lecoulturier, et qu'elle ne se laisse pas arrêter par tant de sujets d'appréhension et de méfiance? Claire est très belle, soiti Raymond est amoureux de cette splendide et cor-

recte beaulé. Les deux familles habitent deux domaines qui se touchent. Mais madame Blachère, dans son orgueil maternel, doit se dire que son fils, riche, beau, spirituel, bien posé dans le monde, apparenté dans le noble faubourg, peut aisément rencontrer ailleurs, et dans des conditions moins alarmantes, une jeune personne mieux appropriée aux idées, aux habitudes, aux goûts, aux sentiments du fils et de la mère.

Quoi qu'il en soit, nous assistons aux fiançailles, puis au mariage, et l'auteur, sûr de sa force et de son adresse, accumule à plaisir, autour du contrat et du sacrement, tous les dissentiments, tous les disparates, tous les hiatus, capable!^ d*embrouiller le fil qu'il se charge de démêler. On peut craindre que ce ne soit pas seulement un désaccord, mais une cacophonie. Les témoins d'abord. Raymond écrit avec une émotion de fierté bien légitime, mais un peu inconséquente : < Pour moi, deux intimes amis de mon père, le vice-amiral de Noirmont, notre cousin, et le général de La Croix de Manse, ancien gouverneur du Sénégal... Pour Claire, M. Clérambot, enrichi dans les boîtes à sardines, et M. Blum, millionnaire par la grâce du guano... J'ai éprouvé une petite satisfaction égoïste et maligne... Il y a donc encore des cas où les millions de M. Clérambot et ceux de M. Blum, les boites à sardines et le guano, passent après les huit ou dix mille livres de rente de deux vieux soldats, couverts de blessures et de gloire!... Merci, mon DieUy et faites que cela dure ! »

Ailleurs, Raymond écrit : « J'admire la rigueur de la :

méthode scientifique appliquée par Claire aux choses du sentiment... Et je vais lire un peu de Musset pour me réchauffer; car cette douche de froide sagesse m'a glacé...

9... Comment se peut-il faire qu'une fille si charmante, si gaie, si vivante, si vraiment femme à de certains moments, puisse se métamorphoser à d'autres en une sorte de petit notaire qui raisonne avec toute la froide, sèche et désenchantante sagesse d*un vieux tabellion?... »

Voici qui est plus grave, plus irrémédiable : — « Je lui ai parlé de mon père. J*ai tâché de faire revivre un instant, d'évoquer devant elle celte figure fine et fîére de soldat-gentilhomme dont le cher souvenir vivra dans ma mémoire aussi longtemps que je vivrai moi-même. J'étais ému. J'aurais voulu lui dire comment il s'était conduit à Reichshoffen; mais elle m'a coupé la parole :

» — Oui, oui, je sais Il paraît que c'a été

superbe... L'Empereur voulait le faire comte, n'estce pas?... La chute de l'Empire a 'dû bien vous ennuyer!... »

Plus loin, à un mot de Raymond qui trahit son désir d'avoir des enfants, Claire réplique :

« — Faul-il, pour vous plaire, que je fasse semblant d'adorer les enfants, parce que ce goût-là entre, comme celui des sonates de Mozart, dans le programme de l'éducation féminine, telle que vous la concevez? Eh bien! . .non, je ne les aime pas!... Ça pleure, ça crie, ça bave^ ;/ c'est sale comme de petits gorets... Et puis, pour une

jeune femme, songez quel ennui! Allez donc au bal, au théâtre, achevai... Essayez de vous amuser un peu! !.. •

Enfin, dans la rédaction du contrat, la jeune fille déploie toute l'âpreté de son esprit pratique, toutes ses « épouvantables aptitudes ». — c Nous nous marions sous le régime de Ja communauté réduite aux acquêts, A moi de faire des acquêts ! Quelle belle chose que celte prime offerte à l'avarice du mari! »

Ainsi, aucune illusion n'est possible, pas même celle d'un amour partagé, tel que pourrait l'entendre Raymond, avide d'effusion et de tendresse, désireux de mettre dans le mariage autre chose que des chiffres, des convenances, des achats d'ameublemenls et de corbeille. Sa future compagne, dont le cœur est déjà ridé comme un billet de banque, ne se donne même pas la peine de dissimuler et de feindre : si elle a accepté Raymond, c'est qu'il ne lui déplaît pas, et que, en somme, elle le trouve préférable aux autres jeunes gens qui ont demandé sa main. Mais qu'il n'exige rien de plus! Pendant ces causeries préliminaires, doux échange de pensées, de sentiments, de projets, de rêves, où deux âmes s'épanchent l'une dans l'autre, et qui font souvent du prologue quelque chose de supérieur au poème, si Claire semble un moment s'oublier, s'humaniser, se féminiser^ se départir de son ironique tiédeur, se montrer capable d'une affection vraie, c'est un éclair. Elle ne tarde pas à se raviser, à rentrer dans son rôle, et un mot cruel, une réponse glaciale rejette le pauvre Raymond dans ses perplexités.

11 Tépouse pourtant. Sa mère et Tabbé Papillon paraissent se réjouir de ce mariage. Ils ont foi dans Tavenir ; Raymond partage leur espoir et leur confiance. Mais, lorsque, à la fin de la seconde partie, brisé par une sërie de désenchantements et de déboires, Raymond se sent en proie à une détresse morale si cruelle, que le mot redoutable, qu'il s'obstinait encore à ne pas vouloir prononcer, jaillit soudain de ses lèvres; lorsqu'il s'écrie : — c Mon Dieu! que je suis malheureuil » — on est tenté de lui dire : c Tu l'as voulu! »

C'est que, dans cette seconde partie qui risquerait d'être décisive, Raymond et Claire n'ont cessé de jouer à leurs dépens une comédie qui a été essayée, je crois, et qui sera toujours à refaire : Faute de s'en-- Hendre, Citons au basard quelques détails. Nous voici au voyage de noces, dont les médecins et les moralistes ont bien raison de dissuader les jeunes mariés. La causerie en vagon^ les épisodes de l'arrivée à Biarritz, prouvent que les deux âmes sont encore fort loin de s'appareiller. Raymond parle de ses émotions pendant la cérémonie du mariage religieux. Claire répond : « Je regardais le suisse... Je regardais aussi un vieux prôlre, dans le chœur, qui avait l'air bien malheureux de ne pas pouvoir priser. > — Raymond écrit à sa mère : < Je n'ai rien à vous dire^ sinon que je suis le plus heureux des hommes... » (En vérité, il n'est pas difficile!) — Claire écrit à la sienne : < Nous sommes installés à l'hôtel d'Angleterre; c'est un peu cher, mais confortable; avec mon café au lait du matin, nos deux repas à

table tl'hôle, il faut compter dans les quarante francs par jour. Je ne comprends dans ce prix ni le vin qui est à part, ni le blanchissage. » — Quelques jours après, Raymond reçoit une lettre, où sa mère lui conseille d'obtenir, dans Tintérêt même de la santé de Claire, que la jeune femme se livre avec beaucoup plus de modération à son goût pour les bains de mer; et il a lu entre les lignes la pensée de tendre sollicitude qui inspire ces recommandations. Il proGte de Toccasion qui s'offre pour indiquer discrètement que ces bains trop fréquents sont de nature à compromettre la plus douce et la plus chère de ses espérances.

— N'insistez pas, mon cher, réplique Claire d un ton sec. J'en prendrais deux par jour, si j'étais sûre de ce que vous me dites...

Prenez la basse-taille la plus profonde, la plus abrupte, du théâtre de l'Opéra et le soprano le plus aigu de rOpéra-Comique. Priez-les de chanter ensemble, l'un l'air de la Reine de la Nuit, de la Flûte enchantée^ l'autre la Marseillaise\ vous aurez une Liée de l'harmonie qui sévit sur ce jeune ménage, en allendant Vunisson. Mais, quand même le récit de M. George Duruy ne serait pas, ensomme^ fort intéresssanl, quand môme un roman d'analyse psychologique ne me semblerait pas préférable à tous les autres genres de romans, voici qui me désarme : Raymond et Claire ont rencontré à Riarritz, la marquise de Sizerac, une de ces femmes sans préjugés, qui se consolent de vieillir en se donnant à elles-mêmes toutes les illusions, toutes les pré-

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rogaiives de la jeunesse, et qui se font pardonner leurs galanteries en patronnant les Lettres et les Arts. (On sait que ces patronnes-là n'ont pas besoin d*être des saintes.)

Nous assistons à une soirée d'intimes chez la marquise : < L'énorme dame brune était une Phanariote, madame Théophanie Contouriadès, qui s'occupait de poésie. Le vieux monsieur s'appelait Durand-Bey. Il avait longtemps habité l'Égyple, voyagé chez les Nyams- Nyams, et composé un ouvrage fort intéressant sur les mœurs des Termites. Un petit jeune homme blond, à moustache naissante et frisée, rose de teint, timide comme une jeune flUe, était Gyprien Bordère, romancier dont les débuts avaient eu un certain retentissement.

» Le jeune homme blond et rose raconta une nouvelle qu'il allait bientôt publier. C'était une Contribution à l'enquête sociale^ — la monographie d'une fille de cuisine, mise à mal, au premier chapitre, par un hercule de foire, et qui, après avoir, au second, accouché — avec les fers, — d'un enfant mort, mourait, au troisième, asphyxiée dans sa cuisine par les exhalaisons de l'évier, un jour d'orage qu'elle épluchait des carottes.

» J'ai mis près de deux ans à documenter celte étude, ajoula-t-il timidement. L'accouchement, surtout, iQ*a donné beaucoup de mal... à cause des fers.

» — Je vous crois!... fit madame de Sizerac. Avezvous un bon titre, au moins !

» Il baissa les yeux et répondit d'un air modeste :

9 — Souillon, madame la marquise!

» — Ahl dit-elle, ces jeunes gens d'aujourd'hui ont des idées charmantes!... Vous aurez un succès énorme, mon cher!... cinquante éditions! >

Quel joli croquis satirique! Et dire que ce n'est pas même une parodie, puisque la parodie comporte une exagération et qu'ici la copie resle au-dessous du modèle! Souillon, la fille de cuisine mise à mal par un hercule de foire, l'accouchement par le forceps, l'évier, l'asphyxie, les carottes, tout cela fait l'effet d'un conte à ma fille, comparé à certains chapitres du dernier roman de M. Zola, encore plus asphyxiant pour le lecteur que les exhalaisons de l'évier pour mademoiselle Souillon !

Cette rencontre littéraire , poétique , scientifique , archéologique et naturaliste avec la marquise de Sizerac a des conséquences qui tournent bien, mais qui pourraient mal tourner. Raymond fait preuve d'esprit en discutant avec Cyprien Bordère les beautés de l'asphyxie, de la carotte et du forceps. Il publie un roman de la vieille école, — genre Charles de Bernard ou Jules Sandeau, — et ce roman a du succès. Il écrit de jolis vers sur l'album de madame de Sizerac. Il réussit — un peu trop — auprès de l'inflatnmable marquise. Bref, sa femme commence à s'apercevoir que, s'il n'est pas habillé a la mode des gommeux et des clubmen, il mérite d'être aimé. Elle se dit : « Mon cœur bat », mais ce battement tardif n.'est pas encore Vunisson. Alors, c'est Raymond qui récalcitre, et décourage l'amour de Claire, au moment où il n'aurait plus qu'à le cueillir dans ses beaux yeux et sur ses lèvres. Il ne lui plaît pas

d*étre aimé ainsi ; d'autant moins que la pauvre Claire, jalouse de la marquise et assez mal inspirée par sa jalousie, a la fâcheuse idée de se transformer en bas bleuy elle qui déclarait son antipathie pour la littérature, la poésie et la musique, elle qui s'avouait incapable de distinguer Mozart d'Offenbach et Mignard de Raphaël. Un bas bleu sans vocation, ce n*est pas de Tazur, c'est de l'indigo. Naturellement, la jeune néophyte bâtit sur le sable sa conversicm poétique et littéraire. N'ayant pas le don, elle commet d'étranges bévues. Elle passe par-dessus Lamartine et Musset pour arriver à Leconte de Liste. Remercions encore M. George Duruy qui saisit cette occasion pour décocher un trait malin à la poésie hirsute et préhistorique du successeur de Victor Hugo :

Et la trentième année, au siècle de l'épreuve, Etant captif parmi les cavaliers d'Assur, Thogorma, le voyant fils d'Elam, fils de Thur, Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve, A l'heure où le soleil blanchit l'herbe et le mur...

Stupeur et malaise de Raymond, à qui Claire répond en éclatant de rire :

— « Croyez-vous qu'il y ait beaucoup de femmes qui soient capables de réciter du Kaîn^ et du Kain avec un K, encore! i

Raymond est agacé; puisque le titre du roman nous induit en comparaisons musicales, je dirai qu'il éprouve une souffrance analogue à celle que ressentirait un mélomane, doué d'une oreille excessivement juste, s'il enten-

dail une jolie voix chanter faux d'un bout à Tauire d'un air de bravoure. Son irritation croissante l'empêche de remarquer ce qui se mêle d'amour maladroit, mais sincère, aux efforts de Claire pour se mettre, non pas à l'unisson, mais au niveau des Philamintes contemporaines. Sa mauvaise humeur s'exacerbe encore, lorsque! voit sa femme se prendre au sérieux dans sa métamorphose, suivre toutes les séances de l'Institut, occuper d'elle, de ses réceptions, de ses talents, des documents humains qu'elle récolte pour son mari, les journaux à sensation, les railleurs et les rivales. Pour lui, simplement spirituel, ennemi de tout charlatanisme, de toutes les variétés de la fanfare et de la pose, quel supplice! Avoir rêvé une tourterelle et ne posséder qu'une perruche ! Être le mari d'une femme qui documente à tort et à travers sous prétexte de contribuer à ses succès littéraires, et qui fait concurrence à certain salon de la rive gauche I C'est alors que ce cri de détresse s'échappe de sa poitrine : « Mon Dieu, que je suis malheureux! »

Vous le voyez, Raymond et Claire ont à revenir de bien loin ; de si loin, que je n'oserais pas conseiller aux jeunes mariés, lecteurs et lectrices du roman de M. George Duruy, de se fier a ces billets de retour. Ce qui complique encore la situation, c'est que Raymond, ennuyé des prétentions littéraires et documentaires de sa femme, ne lui sachant aucun gré de cette pédantesque preuve d'amour, s'engage fort avant avec la dame de Sizerac, dont la beauté mûrissante pourrait bien accepter cette

bonne aubaine. Nous avons là quelques jolies pages de marivaudage sérieux, plus dangereux peut-être que le marivaudage de comédie. Maintenant, voici ma seule critique : L'étude très fine et très délicate de M. George Duruy me semblerait plus persuasive, si, dans son analyse, les sentiments et les caractères créaient les événements; taudis que, dans ïUnissoriy ce sont des circonstances particulières qui modifient les sentiments, assouplissent les caractères et amènent le dénouement. Madame Blachère, mère de Raymond, est exquise, parfaite, idéale. Mais j'ai connu des mères, presque aussi admirables, auxquelles il suffisait de soupçonner les tristesses et les déceptions conjugales de leur fils pour prendre leur belle-fille en grippe, — et bonsoir! Elles perdaient toute influence, et devenaient des dissolvants au lieu d'être des traits d'union. Exemple :

Il y a quelque espoir de grossesse. Claire ne s'obstine pas moins à monter à cheval avec une sorte de bravade. Son mari se fâche. Elle en appelle à sa belle-mère. — c Est-ce un bien grand crime? — Non, mon enfant, répond madame Blachère, ce n'est pas un grand crime... Mais ce serait un grand malheur que vous n'eussiez pas un jour une petite fille pour lui apprendre à porter l'amazone avec autant de grâce que vous-même... »

On ne saurait mieux dire ; mais supposez une réponse aigre-douce, aspergée du verjus de belle-mère; les dissentiments s'aggravent et s'enveniment au lieu de s'adoucir.

L'aimable femme soutient jusqu'au bout son rôle

d'ange concilialeur. Que dire de l'abbé Papillon, qui ressemble un peu trop à Gol, le rabbi dans Y Ami Fritz? « Croissez et multipliez/,,, » Au lieu de cet aumônier du dieu Neptune et du dieu des bonnes gens, imaginez un curé ordinaire, un peu sermonneur, dont la soutane aurait des manches plus étroites, et qui, prêtre avant toul, ne perdrait pas de vue, dans ces allernalives de tendresses et de bouderies, la religion, une religion sérieuse, trop négligée comme moyen de rapprochement définitif entre les deux époux. II prêche tour à tour Raymond et Claire; mais ses sermons arrivent trop, tôt, et produisent un effet contraire à celui qu'il se propose. Quant à madame de Sizerac, le jeune ménage en est quitte à bon marché; quitte pour la peur! Courtisée par un beau poète-romancier de vingt-sept ans, la marquise, qui en avoue quarante-quatre, a le courage de faire une bonne action, sans doute pour atténuer celles qui furent moins bonnes. Seulement, je ferai observer à M. Duruy que la scène capitale, où il nous montre Claire allant demander humblement à madame de Sizerac de lui rendre son mari, n'est pas originale. Je la retrouve dans un des premiers récits de Balzac, Gloire et malheur, où nous voyons Augustine de Sommervieux, née Guillaume, — Au chat qui pelote, — chez la duchesse de Carigliano, une de ces duchesses pour lesquelles Balzac aurait mérité un brevet d'invention.

— c Madame, dit Augustine d'une voix entrecoupée, la démarche que je fais en ce moment auprès de vous III. 7

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va VOUS sembler bien singulière; mais le désespoir a sa folie et doit faire tout excuser; j'adore mon mari, madame!... >

N'importe! Tout est bien qui finit bien. Si V Unisson se fait attendre, s'il n'arrive qu'à la dernière page sous les traits d'un gros bébé que Claire nourrit de son iait, Fauteur nous conduit à ce dénouement plus désiré qu'espéré par une route fort accidentée, entrecoupée de sentiers de traverse, mais où nous n'avons nulle peine à le suivre; car il y déploie de rares qualités d'observateur et de conteur. Si j'ai cru devoir faire à Y Unisson bonne mesure, c'est que j'y ai vu, avec un de mes meilleurs confrères, un nouveau mouvement de réaction < contre les ennuyeuses études ou les grossièretés voulues » ; — contre les romans où il est bien difficile d'observer et d'étudier les personnages et les caractères; car, préalablement, il faudrait les nettoyer — et ils sont si sales!...

15 août 1887.

M. DE VILLÉLE

Bien souvent, depuis plus d'un demi-siècle, nous avons évoqué le souvenir et le nom de M. le comte de Villèle. A mesure que la France passait d'une faute à une folie, d'une folie à une aventure, d'une aventure à un désastre et d'un désastre à un opprobre, nos lé|^itimes regrets redoublaient de vivacité. En effet, ce qui a perdu notre malheureux pays dans ses diverses étapes du mal au pire, c'est l'imagination, sans correctif et sans contrepoids; l'imagination, quand les libéraux, coalisés avec les bonapartistes, nous persuadèrent, avant 1830, que nous risquions de dépérir d'un jeûne de liberté et d'une inanition de gloire ; l'imagination encore, lorsqu'un grand poète nous fit croire que la France s*ennuyait sous une monarchie trop prosaïque et trop bourgeoise pour nos ambitions et nos rêves; puis, d'un extrême à l'autre, quand le prestige d'un prodigieux

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