VITRE
Feuilles de pierre amollie en sa courbure et son verdissement, à la petite porte finement ornée d'une tourelle; toile d'araignée devant une lucarne faitière, toile nacrée et ouateuse.
Pignons ardoisés, à intersection curviligne, simulant d'ambiguës coiffures à moitié couvrantes.
Gargouilles héraldiques aux déchiquetures si singulières qu'elles semblent moins en métal qu'aériennes sur les nuages ce jour-là d'une rapide légèreté; gueules bien dentées de ces gargouilles où logent — on dirait, un peu malaisément —
quelques moineaux, car les langues de ces gueules branlent sous le vent.
Glace pas grande posant à terre, dans une pièce du château, parmi des tapisseries anciennes aux plis tels que des rides qui seraient gracieuses, glace contenant entre ou plutôt sous ses macules d'argentines récurrences oubliées. Et, par une baie d'une tour de ce château, la vue plongeant sur une des petites cours murées et pavées de l'autre partie affectée aux prisons, la vue de deux détenues assises fainéantes, plus étiolées, autour desquelles sautillaient de familiers corbeaux.
Dans une eau terrienne parmi des herbes reflet de maison de bois enduite de chaux, d'un blanchâtre livide.
A un endroit un peu élargi de l'étroite Vilaine serpentant bordée de laveuses, boutons de nénufars au jaune de soie si intense qu'ils émergent en une tristesse.
T)c Taris, juillet.
Le bleu va — sans plus de passion — de l'amour à la mort, ou mieux il est d'extrémité perdue. Du bleu turquoise au bleu indigo l'on passe des pudiques effluences aux ravages finals. Nativités et détresses, si vraies qu'elles sont réduites à se taire.
Des boutons de tubéreuses s'entr'ouvrant sur une même tige, portés un matin quelques heures, m'avaient dit quelque ehose très aimée que pourtant on ne peut garder auprès de soi impuné-
128 DERN'IERS SONGES
ment. Leur coquette mollesse, leur luisance refondue dans la senteur, tout enfin de ces vierges hasardeuses, extérieurement tracées de blondeurs minimes, donnait une émotion trop suave par leur haleine peu à peu presque intoxiquante.
Au Louvre. Pourquoi, parmi les cinq femmes et sacrées et voluptueuses d'une des fresques dégradées de la villa Lemmi, est-ce celle-là seule en blanc qui me tente de la rendre dans une écriture de mélodie ! certes, la blanche tunique retenue d'une main et flottante à peine, et, dessous, la chemisette bleuâtre, ce vêtement s'accorde à la jeune fille qu'il dérobe et rehausse. Et du col arrondi sort comme d'un calice la tête un peu penchée de côté. Mais non, c'est en dedans qu'on est ravi par cette physionomie si particulièrement distraite, car enfin ce rien de négligence — le visage nullement détourné, non plus regardant — empêche que son air distingué à cette forme nymphéenne perde une seconde du charme juvénile. Sa tendresse sans un soupçon de chagrin se
marquerait de mélancolie, elle est, cette vierge, quelqu'une trop purement délicate pour pouvoir être heureuse. Mais l'on craint, en insistant, de déranger la manière de rêve de cette Botticellienne aux cheveux roux dénoués, ondulants, aux deux mèches jolies jouant modestement sur Le Iront, aux yeux moins souriants on dirait que mouillés, et dont la figure a un galbe de vase qui se fendille et se rose.
Dans l'ombre imbue, profonde du coteau où la pleine lune inconcevablement hagarde et douce passe déclive, l'eau dort sous le lointain azur moucheté de plumeuses blancheurs. Elle émerge ou refoule on ne sait, sa lisse superficie hésite de luire, ce semble un cristal noir, et la liquide image de ténèbres demeure plus secrète avec de rares filets de lumière.
Il me semble sentir, entre mon âme et l'au-delà convoité, je ne sais quelle tapisserie indéfinissa-
hlcment légère qui pourtant sépare. Derrière elle je devine des mondes d'une nouveauté éternelle, car à des moments elle remue inquiétante et délicieuse sous des souffles de par là-bas, et les figures indécises de cette tapisserie point faite de main d'homme, telles un peu que d'antiques souvenances, s'entendent alors avec les lents mouvements arabesques du tissu où couve et d'où s'échappe comme un relent ineffable.
L'Absolu, nécessaire et incompréhensible, incessamment se manifeste triple dans l'Etre, dont la forme pour ainsi dire parfaite est la sphère. L'Absolu est la commune mesure universelle des innombrables différences.
Impossible et analogue tige aquatique qui s'élance et s'évase en coupe renversée d'où retombe une pluie de pleurs, rayon brisé de mon songe se réabîmant au firmament de l'Unité.
Un matin déjà avancé, aux Tuileries, assis sur un banc, nous remarquions à peine que des blanchisseuses assises un peu plus loin riaient, étonnées de nous voir fixer une ombre apparaissant à intervalles sur l'écorce d'un marronnier. Petite branche se manifestant dans son ombre une merveille. Évanouie sous une nue ou réapparaissante sous le soleil, elle avait la magie d'une surnaturalité. Et c'était, cette ombre ouvragée, un demi croissant, une ceinture, entrelacs de Perse ou d'Arabie, trophée d'un chef supposé suspendu là, d'un de ces chefs de légende gardant la réalité et le mystère tout à la fois des fata-morgana un moment gravant leur passage dans l'horizon du ciel. Cette intermittente ombre lucide sur l'écorce ravinée, grise ne rendait-elle pas plus flagrante l'invisible vision de ce chef inconnu, dont se remontrait si secret et sûr, fuyant et fier l'héroïque
vestige? Et de la glorieuse ceinture, à un coté, se détachait une pendeloque, qu'on sentait scintiller fantomatique comme dans le fond de l'Histoire.