RESSOUVENANCES DE L1CETTE
Le hameau du haut Jura, où elle a passé son enfance, est éparpillé autour du Molar — un gros rocher où aucune herbe autre que le serpolet rie pousse. Sur ce rocher personne que les gamins et les chèvres n'y vont, et la nuit au clair de lune vers la Noël et la Saint-Jean il y a une assemblée de fées tout au sommet à une petite place toute parfumée près d'une source, dans laquelle croit une mousse qui donne juste pour la. Saint-Jean une fleur blanche en forme de croix et toute fragile. Du côté du Franois le lac, bleu en été, a ses bords plantés de joncs fièrement panachés, mais à
partir de novembre la gelée le prend et c'est le rendez-vous des bons amis et bonnes amies pour y patiner. Au milieu, une jolie île ronde avec des sapins trapus centenaires ; un petit ruisseau que le froid ne peut arrêter jase sur son lit d'herbes mortes. Mais il ne faut pas, les jours de brouillards ou de grosses mouches blanches, trop s'y reposer... Il y revient des moines et des nonnes qui prennent les jeunes gens, les entraînent dans le souterrain qui passe sous le lac et va loin, bien loin... on ne sait juste où, peut-être sous le cimetière de l'ancienne abbaye de bénédictins.
Héléna, la petite de Lilie la veuve, ne quittait guère le lac. En.été, la fillette tout en gardant ses vaches qui pâturaient à la Combe-tioulet ne pouvait se retenir de quitter ses sabots, son cotillon pour s'en aller dans les joncs dont elle coupait les plus beaux panaches pour en faire de jolis balais qu'elle « vendait bien » au pairie?- du Franois lequel les revendait encore mieux aux ménagères de Champagnol. Après sa première communion elle fut chargée du soin de la chapelle et chaque samedi elle s'en allait dans l'île
chercher de la mousse, du houx. En hiver, là seulement, il n'y avait point de neige sous les sapins touffus et elle trouvait de quoi parer l'autel de Saint-Vincent, patron du hameau. Bien des fois sa mère voulait l'en empêcher, mais, dès que la Lilie était à sa filette tout occupée à filer dans la chambre à Tâcre senteur un peu capiteuse de chanvre tillé, Lena bien sûre que le fron-fron du rouet couvrirait le piaulement de la vieille porte s'en sauvait. Une avant-veille de la Saint-Vincent, le 2 1 janvier — il avait gelé dur tout le mois, mais depuis quelques jours le temps s'était radouci — malgré les avertissements du grand Gillet qui guettait le dégel pour la pêche, elle courut à son île, il lui fallait beaucoup de verdure, demain le P. Paget le curé et aussi son parrain venait dire la messe dans la chapelle. Elle prit donc ses sabots à la main et tout en chantant une vieille complainte d'amour elle sonda la glace, elle ne craquait pas. Lena partit tout heureuse. Elle allait sur les seize ans et croyait en savoir plus long que la vieille Josette. Vers les quatre heures le brouillard commençait à tomber. La mère s'en vint au
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bord du lac demander aux passants s'ils n'avaient point vu sa petiote. Du côté de la route la distance à l'île est courte — cinq minutes à peine. Elle se mit à crier. De plus en plus le brouillard s'épaissit, elle ne distinguait plus File, les gens se rassemblaient mais personne ne voulait se hasarder sur cette glace où on entendait par-dessous des glous-glous effrayants. Enfin le grand Gillet releva sa culotte, posa sa roulière, son tricot, et en chaussons il alla vers l'ile avec des mouvements de bras et des précautions comme s'il eût marché sur une corde. A une dizaine de mètres on ne le voyait plus dans le brouillard toujours croissant que comme une barre noire, encore quelques secondes et on ne vit plus rien. Chacun criait. Un craquement énorme que les roches répercutèrent sourdement... On ramena avec des cordes le grand Gillet tout.écorché et transi. Le surlendemain, pour la Saint-Vincent, ce fut la messe d'enterrement que chanta le P. Paget. Vers minuit la lune s'était levée, on avait retrouvé Lena les cheveux collés dans la glace, dans ses mains crispées des branches de houx. Depuis
qu'elle a ainsi revu sa fille, la Lilie est folle. Elle ne cause plus à personne, passe ses jours à bêcher, creuser de profonds trous dans son jardin. Elle a quarante-cinq ans et en paraît quatre-vingts, ses cheveux tout blancs pendent en mèches brouillées. Les gamins qui se cachent derrière le muret disent qu'elle « prêche » toujours la même chose sur les moines et les nonnes du souterrain qui lui ont pris sa fille, mais elle fait leurs fosses et plus tard elle les enterrera tous à la fois...
Vers la même époque, à ses huit ans, Licette eût aimé être assise dans ces chaises virantes que les tourbillons du vent évident dans les verdures ou la neige ou même dans la être emportée.
Grimpant des pieds et des mains l'esdalier, elle s'est redressée sous l'éclat de rire du vieux Yad le père de la servante : « veux-tu bien cacher tes flûtes! » Depuis, toujours en le revoyant elle
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avait grand honte, est-ce que ses jambes n'étaient donc pas jolies?...
Leur voisine avait eu son bébé il y a deux mois. Plusieurs fois par jour la fillette de douze ans allait voir curieusement cet enfant dont elle était marraine. Il était né chevelu, aussi la sagefemme lui avait pronostiqué une grande chance au petit criard. Malgré ses fins cheveux bruns et son corps dodu il ne cessait de pleurer. Enfin cette après-midi elle a trouvé son filleul dans son berceau, ses petits bras qui s'agitaient hors des langes et ses yeux ronds bruns et brumeux encore, levés au plafond; râlant presque de trop rire, tout ce petit corps en émoi voulant s'élever à la vision bienheureuse. Sa mère, le sein offert, passait et repassait sa main devant les yeux de l'enfant qui les reporta tout sérieux et étrangers sur la figure maternelle devenue jalouse de cette première joie « qui ne riait pas à elle. »