‹ Derniers songesChapitre 4 sur 11 · VISITATION STÉRILE · texte numérisé non relu

VISITATION STÉRILE

Jacques est revenu en Bretagne dans la ville de bains du premier amour, au bout de quinze ans dans la trentaine. La pluie de mars tombait fine, s'éternisant; elle semblait vouloir noyer ses souvenirs. Licette qui l'accompagnait pestait contre ce pays qu'il lui avait dépeint séduisant. Ils s'installèrent quand même pour deux mois auprès de la mer.

Un ancien batelier, dans le canot duquel il ramait jadis, ne songeait plus maintenant qu'à éviter de manger de la salaison, à dégraisser le bouillon apprêté longuement, il ne maniait plus

guère les avirons mais s'obstinait à pêcher — obstination méchante contre les poissons qu'il assommait d'un coup dur comme il retirait d'un coup sec du fond de l'eau la ligne si le bouchon bouge. C'était simplement la carcasse gourde du batelier d'il y avait quinze ans. Aujourd'hui il se croit un objet d'envie dans le pays, parce qu'il garde la propriété d'un riche absent, un objet de ridicule aussi à cause de ses infirmités. Un tableau dans l'antichambre de ses maîtres — des cartes et une bouteille vide sur une table dans un intérieur d'ouvrier — l'obsède. Il faut qu'il vive en compagnie de ce tableau, il n'y a pas... « Voyez-vous, la bouteille renversée tachée de lait de chaux, c'est censément moi avec l'écume qui me vient à la bouche quand je tombe du haut-mal. Vous pensez bien que je ne bois pas plus qu'à ma raison... Mais c'est pour me vexer qu'ils ont pendu ce tableau-là... » Et ces terreurs communiquées à Jacques le font désirer s'écarter de ce batelier, et pourtant il n'ose, il craindrait de le froisser. Lui et Licette l'invitèrent même à dîner. Ce n'est pas sa faute à lui si on ne lui a pas appris à lire et à

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écrire, il leur raconte aigri, il serait arrivé comme un autre dans la marine. Et il parle des poissons, connaissant leurs ruses, « chaque espèce a la sienne, allez... il y en a qui sont malins, va, ils tournent autour de l'hameçon et décrochent l'amorce, jamais ils ne s'y prennent... » Eux, à ce langage du batelier en somme assez content de lui, risquaient des approbations.

Au bureau de tabac c'est la même femme avec la même bonne. On sent que la boutique c'est leur royaume, la seconde mal soumise à l'autre. Pas commode la maîtresse, aux joues pleines et tombantes, au visage respirant une santé sans couleurs. Jacques entend la même voix impersonnelle dans son égoïsme qu'il y a quinze ans. La bonne, dont il se rappelle maintenant le teint échauffé, l'a aujourd'hui un peu plus échauffé encore. Et il sort dans la rue, chaque fois qu'il va à ce bureau de tabac, un peu plus confondu de cet arrêt en quelque sorte du temps par rapport à de telles existences. Et cependant on le dirait attiré dans cette boutique comme chez des phénomènes.

Le curé avec son dos gras, rond, ses épaules hautes et sa figure nourrie et rentrée, quand ils se rencontrent, il semblerait près de s'arrêter. Et comme Jacques simplement passe, ce prêtre les fois suivantes prend un air moins de cautèle que de dédain, presque insolemment dévisageant mais de coté toujours les deux promeneurs.

Et le médecin qui l'a soigné autrefois, Jacques l'évite plutôt. A quoi bon parler du passer... pas plus que le curé, ce médecin n'a ignoré son amour pour la jeune dame, et Licette n'est pas sa femme légitime. N'est-il pas plus avisé d'éviter des explications mixtes, insuffisantes, mensongères? Pourtant plusieurs fois ils se frôlent le médecin et Jacques. Leurs yeux se dérobent à l'angle de leur vision, cela comme d'une commune sous-entente. On dirait aussi, quand ils se croisent, que leur vient une envie mutuelle de sourire de ce biais tacitement convenu. Il semblerait presque à Jacques n'être pas sûr de la réalité, de la positive vie de gens à qui il lui échoit comme fatalement de ne s'adresser plus. Il ne sait quoi s'interpose entre lui — d'une destinée quelque

peu à La dérive — et ce curé, ce médecin. Ou n'est-il pas, lui-même ne le pourrait dire, devenu autre?...

Une après-midi, il est allé seul dans le jardin du sémaphore, d'où l'on domine le moins incomplètement le fleuve à son embouchure. Quelques arbres là verdissaient frêles, c'était dans l'air un murmure hâtif. Jacques marchait, et, dans les tâtonnements de ses pas comme de sa mémoire, il regardait vers l'église à la laide coupole où il avait prié jadis aux cotés de la dame, il regardait de préférence vers le fleuve dont l'eau en bas, par derrière des morceaux de murs, entre des toits, paraissait frémir imperceptiblement sous une écaille de froide lumière. Et il demeurait sous la vue de sa désillusion... Pourtant elle avait été, à cette époque -là, charmante. N'avait -elle pas, alors, renfermé son rêve ? il n'avait pas, dans l'enthousiasme de ses seize ans, imaginé une main plus mince, une taille plus souple, une voix plus riante. L'allure de la femme, aperçue de loin dans la rue ou sur la grève, avait ce qui dépasse toutes les formes et reste indicible. Tandis qu'il repasse

les mois vécus là en une relation suivie et réservée de jeune homme à peine, de garçon achevant ses classes, — il la revoit telle qu'il la sait être à Paris, plutôt indifférente toujours envers lui, honnête femme aussi, et certes pas engraissée, pas ridicule, mais une femme comme les autres, sans un cachet d'étrangeté. Et dans cette comparante mesure par lui de celle qu'il avait crue si supérieure et de celle qu'aujourd'hui il connaît pour ce qu'elle est, il se prend à sourire de lui-même. Et Licette et Jacques s'en allaient à la pêche aux guitans avec le batelier. Jacques regardait leur peau d'un brun de métal dédoré etmuqueux. Licette bientôt grimpait sur des rochers bordant la rivière, elle n'aimait à y voguer longtemps. Elle cueillait des taquets, comme ils appellent dans son pays ces fleurs d'un gris vineux, parce qu'elles font ce bruit si on les écrase. Le paysage demeurait attrayant pour Jacques, sous ses aspects changeants il recelait son mystère.

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T)e Taris, fin Sj — mai 88.

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