‹ Derniers songesChapitre 5 sur 11 · UNE APRES-MIDI · texte numérisé non relu

UNE APRES-MIDI

En revenant de l'hôpital Tenon, parmi la foule sans caractère, au mouvement et au bruit sans rhythme, dans la mauvaise haleine des rues, nous avons été attiré par le blanc de cristal si peu verdi des lentilles d'un vitrail d'église, éclat fragile apparu soudain et détonnant dans cet ensemble. L'église elle-même était d'un lourd, fade style jésuite. Et on n'en aimait que plus la particularité en quelque sorte d'eau symboliquement teintée de ce vitrail non peint, d'autant suggestif en une apparente simplicité avec son vert léger et mou-

rant. Lame s'y épure, s'y noierait; mais déjà, à travers cette discrète transparence, elle s'élève vers l'Ineffable.

Et traversant la cour intérieure du Louvre, les statues dans leurs niches se montrèrent piteuses sous des lambeaux de poussière. Comique antiquité en ce négligé d'oubli. Car enfin ce faux velouté n'est pas une parure, et elles sont plus tristement nues ces femmes sans même le charme d'un grelottement sur leur pierre grise.

Puis sur la terrasse des Tuileries, une femme encore jeune, enceinte, s'en allait. Plus loin, cette personne de modeste allure porta son mouchoir à ses yeux, et alors un passant — soi-disant comme il faut — de se retourner, de paraître en rire. Elle, continuait s'effaçant dans le silence de sa peine.

Et nous descendions vers le bassin. Le soleil, à l'en tour de l'Arc de Triomphe, dispersait, envieillissait ses ors. L'un des hermès étonnait des'encore garantir d'un bras le visage contre la fatigue finie de la lumière. Dans le bassin, indéfiniment frémissant à une place hors des cercles de la chute du jet d'eau, s'indistinguaient les reflets des verdures

et des nues, et, à mesure que le liquide ensevelissait ces supérieures réminiscences dans le dormant métal en lequel il se configurait, plus lentement semblèrent voguer les cygnes gris noirâtres — gardiens de la nuit de ces eaux à une seule place d'une agitation maintenant un peu mystérieuse comme le rose qu'il fallait presque deviner sur le bec de ces cygnes.

Boulevard de Clichy un matin du haut d'un tramway, stupéfiant sur le bord du trottoir le maintien inquiet, indiffèrent ou morne de ces gens, leur numéro à la main, et presque tous étriqués dans la contingence d'une attente vers leurs utilités. Faces défibrées, congestionnées ou pâlottes, postures désaccordées sans plus l'engrenage de la vie matériellement occupée. Bonshommes se désagrégeant dans leur oisiveté, sauf à se pousser aussitôt grossièrement les uns les autres quand retentit en une tremblotante stridence le sifflet du conducteur de l'omnibus, qui les emportera à leur destinée sans valeur.

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Et en face presque du cimetière Montmartre contre le mur un mendiant était comme collé, mannequin sordide; un autre à genoux embouait ses genouillères. Rigides êtres qu'on dirait contremander par une nargue leur désolation.

Attendant dans un fiacre Jacques, pendant que le cocher caressait son cheval, lui parlait, Licette manifesta son étonnement. — « Ah ! dame, il y a des cochers c'est de vraies brutes, ils tapent dessus et après une course quand la bête est en sueur ils donnent à boire, ça, voyez-vous, ça les tue encore plus que le travail. Mais moi tel que vous me voyez je ne suis pas heureux non plus, tout corpulent que je suis. Il n'y a que trois mois que je fais le fiacre et je ne gagne pas des mille et et des cent, ma femme est malade, voilà bientôt un an depuis que nous avons perdu notre garçon d'une maladie de poitrine... à vingt-quatre ans, c'est dur, allez ! quand déjà nous l'avions réchappé trois fois... il a eu toutes les maladies le pauvre enfant, enfin que voulez-vous il faut prendre son

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mal en patience! si encore ma femme guérissait... je vois le moment où je vas rester seul. J'ai cinquante-huit ans. Dans les maisons bourgeoises, quoique j'aie de bons certificats, on me dit vous êtes trop vieux, c'est vrai ça, quand on a pas du bien au soleil ou des rentes sur l'état il faudrait pas vieillir. Je ne peux pourtant pas me tuer... Celui qui m'a mis sur cette terte me reprendra comme il voudra. Je ne vais pas à l'église, depuis la première communion de notre garçon et puis son enterrement je n'y ai pas mis le pied, mais comme ma femme me dit le matin quand je m'en vas « prends patience mon vieux, pas possible que dans l'autre monde on aye pas satisfaction » mais en attendant, dame, c'est dur, bien dur. » Ses mains étaient enflées, crevassées, il dit à Licette de ne pas faire attention s'il secouait toujours ses épaules « c'est que j'ai été mouillé plus de quatre fois, j'ai attrapé des douleurs. » Il caressa encore son cheval, monta péniblement sur le siège en répétant : « ah ! je suis vieux, c'est dur, bien dur. »

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Dans l'espace bleu cendré la lune va, en un glaceux un peu de diamant qui au bord rogné s'azure. Par le petit rond de verre du télescope, Licette voit une grande nappe gelée et éclairée comme par-dessous d'une lumière électrique, un lac calme et traître, car par endroits des taches où la glace se serait fondue dorment grises et ternes. Mais la lune passe et sur ses bords déchiquetés elle s'avive d'une clarté froide, des bulles de glace comme un ornement se détachent.

Ce matin, dans notre chambre, une tulipe blanche au cœur jauni mais si paiement m'a exhalé une odeur acidulée par delà la satinée enveloppe de cette odeur. Et elle s'ouvre à trop de chaleur et on la sent pudique, la fleur, en sa refermeture désirée dans la chambre plus doucement tiède.

Dans un restaurant, — triste, pas décidée,

Licette se raccrochait à un pied qui se balançait, un pied nerveux prêt aux voyages dans les pays imaginés. A qui ce pied? l'angle du comptoir lui en dérobait le possesseur.

Certaines pièces de monnaie, elle éprouvait le besoin de s'en débarrasser comme si son regard, ses doigts les lui révélaient empreintes d'une mauvaise influence.

Depuis seize ans elle n'avait plus pensé à un jeune homme qui n'avait alors que quinze ans et elle quatorze. Ils n'étaient pas camarades, elle ne le rencontrait qu'aux vacances d'automne et peu. C'était un grand garçon un peu efflanqué, rougissant et baissant ses yeux bleus foncés comme une fillette. — Cette nuit dans son rêve on remettait ^.à Licette une lettre pliée en équerre encadrée de noir. Elle brisa un large cachet noir à armoiries compliquées, il n'y avait que ces mots : Pourquoi ne veheç-vous pas aux Pyrénées? C. Elle ne fut

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pas surprise, tout de suite elle reconnut l'écriture de Charles qu'elle ne connaissait pourtant pas. Il ne lui fixait point d'endroit mais elle était sûre de le trouver. Elle ne sait par quel moyen prompt elle arriva dans un lieu très élevé. Des rochers gris, découpés, où grimpaient de rabougris et noirs sapins, le ciel était couvert et très bas, le sol glissant jonché de feuilles de hêtres rouges. Elle rencontra des paysans à la queue leu-leu en braies et grands chapeaux plats, tous portaient une brassée de gentianes fleuries. Près d'une hutte de branchages, assis sur une pierre les pieds ballants sur un petit étang noirâtre, Charles l'attendait. Il était plus petit qu'autrefois, maigre, ses cheveux et son teint avaient bruni, elle le trouvait très beau, il ne lui parla pas, la serra seulement assez fort. Les derniers paysans qui descendaient vers le hameau le saluaient avec un grand respect. La température bien qu'en hiver était d'une douceur engourdissante. Tout à coup il la prit dans ses bras comme un petit enfant, avança dans la terre et l'eau noires, la déposa dans l'étang. Elle n'avait pas peur, mais l'eau fade et acre lui entrait dans la

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bouche — cela seul était pénible. Toujours muet, penché sur elle il la regardait avec des yeux infiniment doux. Elle se sentait s'en aller et aurait voulu prolonger ce délicieux supplice. Mais il la reprit, l'emporta dans la hutte. Ses habits tout à coup se trouvèrent secs. Dans cette hutte il y

avait des animaux étranges — mais rien ne la sures

prenait, — des grenouilles énormes lui léchaient les mains en sautant de joie, des lapins blancs avaient pour poils de petites plumes toutes frisées, de petits phoques se frottaient aux jambes de Charles en demandant des caresses. Ils attendaient l'ermite qui devait les unir, aussitôt après ils seraient transformés en ce qu'il y a de plus parfait et ils jouiraient pour jamais de la vie la plus enviable. En lui disant cela, Charles lui prenait les mains, passait à son doigt un anneau composé de pierres rares, chacune de ces pierres avait une vertu. Elle était très heureuse. Un éclair aveuglant la réveilla.

Un autre rêve de Licette. Un petit lac rond, d'un côté des rochers croulants où de vieux hêtres comme fatigués étendaient des racines verru-

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queuses cramponnées à des pierres moussues ; de l'autre coté un marécage où à travers une mince couche de glace perçaient de fins joncs, l'eau sous cette pellicule fendillée, arabesquée circulait lente, glougloutante. Partout ailleurs des plaines rases à perte de vue. Dans cet endroit qu'en réalité elle ne connaît point, elle se trouvait avec six couples d'amis de son enfance la plupart morts aujourd'hui. Tous étaient gais, on avait de seize à dix-huit ans, on se fiançait et la vie était longue, longue. Elle était seule comme mise à part, gaie aussi mais d'une gaieté concentrée que sa figure traduisait chagrine. Deux par deux ils patinaient rieurs, les habiles de leurs patins marquaient des chapelets, écrivaient le nom de leur amie. Toute seule sur une des pierres moussues, elle bouclait ses patins avec des lenteurs inexplicables, avec une joie..., quand tout à coup — et de cela elle ne fut pas étonnée — un craquement, des cris. La glace s'était rompue et dans l'eau les six couples avaient coulé. Son fou rire la réveilla, la mâchoire distendue.

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PAYS RESSOUVENUS

Blankenberghe, presque mêmes soirs de fin d'été. — D'après Licette. La digue de briques au long des villas s'en va s'amincissant au phare par la perspective vers les dunes aux verdâtres changeants. La plage large et longue de sable fin blêmit. La mer, mollement battante, presque bleuit froide. Les plaines comme une nappe immense d'eau calme se perdent dans une brume sans teinte précise, des maisons isolées semblent mouvantes dans ce mirage, et le niveau de ces plaines

s'abaisse, s'élève sous les regards insistes. Sous le ciel plafonnant, entre les plaines et la mer en quelque sorte abîmées, les gens sur la digue se dispersent en maigres virgules. — - D'après Jacques. De l'extrémité de la digue, les plaines plus basses se dissolvent on dirait en brumes fondues. Elles s'étendent, entre cette digue continuée des dunes point trop hautes et au loin les tours, les clochers de la ville de Bruges. Ces érections filées, ces pointes se lignent, indications ellesmêmes un peu vagues de l'humaine architecture, seules fixes dans tout l'entour: l'immense mer moins ondulante sous l'envahissement nocturne, mer que bornent sous son influence les dunes d'un vert perdu non vraiment immobiles en leur sable lui aussi un peu onduleux, les plaines enfin fluidement blanchâtres et stagnantes d'où émergent quelques fermes telles que des arches presque solides. Dans le silence fraîchi du crépuscule, le murmure des grandes eaux marines continue de mourir.

Quinipily au Morbihan. Sur son socle de vieux granit, au-dessus d'un petit pré d'un vert herbu,

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que troue aux pieds du socle un abreuvoir, tandis qu'en ces jours de printemps un taureau y paissait, taureau d'un blanc argentinement grisé me faisant songer à l'Espagne, à ses jeux sanglants, là règne une Vénus-Isis. Autour ou plutôt derrière, le terrain s'échelonne, la déesse s'adosse à une légère colline ne lui ôtant pas de perspective précisément, ne l'isolant non plus. Et le taureau bientôt me fit penser à l'éternel mâle qui se veut assouvir, au dieu des mythologies moins lumineux encore que dévorant. Cependant la bête broutait en des mouvements brusques, son mufle ramassé, brutal ne daignait se lever vers la vieille divinité de pierre. Les habitants, à l'archi-vieille langue inviolée, bégayent imbécilement le nom de la déesse. Elle se tient, les coudes serrés aux côtes, les jambes collées, amenuisée, la figure ronde, plate, piteusement enfin elle trône, parmi ce reste de château devenu une ferme et dans la reprise de la nature, cette dernière elle-même irrespectée, car les paysans mettent en coupe les chênes, les hêtres de la colline.

Le charme des marées est surtout, alors qu'elles

se sont retirées furtives, de prolonger notre regard dans le lointain de la ligne indiscernable des eaux, et cela en une expectation de leur vaste retour plein à la fois de soudaineté et de monotonie.

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