Le père était second maître de chapelle
2. Nous Usons dans une lettre du père que Mozart eut pour écrire Mitridate cent gigliati et le logement. Si ces gigliati étaient des florins & la fleur de lis^ cela ferait environ deux cent cinquante francs. Si c'étaient des ducats italiens (plus de quatre cents francs), il y a lieu de croire que le père l'aurait dit. L'engagement pour Venise porte un prix plus considérable, qui prouve combien la réputation de Mozart s'était augmentée : soixante et dix sequins, environ huit cent cinquante fraucs. Mais, comme nous l'avons dit, cet engagement ne futp%g exécuté.
MOZiRT. il
nades composées par ordre n'avaient guère rapporté que des cadeaux. Toutes les ressources étaient épuisées, etToici quelles étaieht les ressources courantes : le père joignait aux émoluments de sa place, fort miïtces, le produit des leçons qu'il donnait en ville i on les payait au prix établi, un ducat par mois (un peu plus de onze francs). Marie-Anne donnait aussi des leçons de clavecin, faisait de la musique avec quelques jeunes personnes de la noblesse, et tout cela rapportait dix florins par mois; on lui en laissait la moitié pour son entretien. Wolfgang avait son traitement et vendait de temps à autre des valses ou une sonate à quelque éditeur.
Il fallait prendre un parti; il fut résolu que Wolfgang devait de nouveau tenter la fortune; qu'il chercherait une position, un titre, des travaux; qu'il irait d'abord à Munich, et, s'il n'y réussissait pas» k Parii, où ses premiers succès ne pouvaient être oubliéi. La mère accompagnerait cette .fois le jeune homme^ le père resterait à Salzbourg près de Marie -Anne. Cette combinaison, raisonnable d'ailleurs, ne fut pa$ toujours heureuse pour Wolfgang. Les lettres du père accusent un grand fonds de bon sens, une clairvoyance remarquable, une expérience qui manquait complète*ment à Wolfgang; les conseils qu'il lui donne sont toujours marqués au coin de la raison, de la prudenee, et, quand il le faut, d'une sorte de diplomatie pratique que le fils ignora toujours.
Il partit de Salzbourg avec sa mère, le 23 septembre 1777, animé d'espérances qu*il devait voir s'évanouir
une à une. Avant de parlir, il avait envoyé sa démission à Tarchevôque, qui l'avait reçue avec colère. — A Munich, où il avait donné la Finta Giardiniera deux ans auparavant, il avait tout lieu de compter sur un excellent accueil. Il fut bientôt introduit près du comte de Seau, intendant des fêtes de la cour; mais il s'exprima avec une sorte d'assurance naïve qui ne fut pas du goût de ce seigneur. Il lui dit qu'il venait à Munich « parce qu'il était de fait qu'un bon compositeur manquait à la ville. » Présenté quelques jours après à l'électeur, il modifia considérablement son langage. Il avait été d'ailleurs instruit des dispositions peu favo;râbles qu'il allait rencontrer. Le prince de Zell avait parlé à l'électeur. « Mais c'est trop tôt, avait répondu celui-ci ; que le jeune homme aille d'abord en Italie, qu'il voyage, qu'il acquière de la célébrité. Je ne refuse rien, mais, en vérité, c'est trop tôt. » « Et voilà ! ajoute Mozart; la plupart des grands sont sujets à ces accès de légèreté française, i^ Cependant, comme il voulait en finir, avoir une solution, il s'approcha respectueusement du prince et lui dit : « Votre Altesse sérénissime permet-elle que je mette humblement à ses pieds mes talents et mes services?» L'électeur se borna à lui répondre : « Mais, mon cher enfant, il n'y a pas de place vacante. »
Mozart resta plusieurs semaines à Munich, continua à voir ses amis, qui étaient de grands seigneurs, et partit pour Mannheim, où il voulait s'arrêter avant de tenter la grande épreuve de Paris. Chemin faisant, il donna à Augsbourg un concert qui produisit un
grand effet et peu d'argenl. Il ne fat pas plus heureux à Mannheim, où il séjourna cependant près de cinq mois; parfaitement accueilli des artistes, du public, de la cour, de Télecteur palatin, les éloges qu'il reçut n'aboutirent à rien de sérieux. II donna des leçons aux quatre enfants de l'élecleur, qui venait s'asseoir près du clavecin, assislait aux leçons, écoutait avec ravissement les fugues qu'improvisait le jeune maître, le traitait à merveille, et finit par lui faire cadeau d'une montre en lui avouant aussi « qu'il n'y avait pas de place vacante. » Mozart rit cette fois et du cadeau fet de la réponse qui le poursuivait parlout. C'était la cinquième montre qu'il recevait. Il prit alors le parti de porter toujours deux de ces montres en évidence, afin, dit-il, « qu'il ne puisse venir à personne l'idée de m'honorer d'une sixième montre. »
Il partit pour Paris, où il arriva le 23 mars 1778. — Son ancien prolecteur, son ami Grimm, venait d'être nommé baron et ministre plénipotentiaire du duc de Saxe-Gotha, et son crédit, son influence étaient encore augmentés. Mozart apprit cetle nouvelle; avec une double satisfaction. Mais il était plus facile, et la suite le fit bien voir, d'être le patron d'un enfant véritablement prodigieux que de se rendre garant du génie d'un jeune homme qui avait seul, pour ainsi dire, le secret de sa valeur et de sa force; car les succès obtenus au théâtre à Milan et en Allemagne étaient mis partout au compte de Wolfgang l'enfant prodige; il n'en restait pas grand'chose à * Mozart. Le jeune homme de vingt-deux ans n'était plus qu'un débutant
comme un autre. D'ailleurs, quinze ans s'ëlaient écoulés depuis son premier voyage. Que de changements i qui se souvenait aujourd'hui du petit improvisateur?
La preuve que le retour de Mozart à Paris ne produisit aucune sensation, c'est que Grimm, qui lui était resté tout dévoué, n'en parle pas dans sa Correspond dancê^ n'annonce pas môme son arrivée. Mais il fit siiicérement tous ses efforts pour lui être utile, le recommanda de nouveau à la belle société, le présenta à la duchesse de Bourbon, à madame de Chabot, à madame d'Épinay, à Gofôec, à Le Gros, premier ténor de l'Opéra et directeur des Concerts spirituels, au célèbre mattre de ballets Noverre, à des hommes de lettres, et demanda pour lui des poëmes d'opéra, qu'on promit, qu'on ne donna pas. Mozart ne connut jamais que le titre des ouvrages qui lui étaient destinés ; c^étaient un Alexandre et Roxane et un Démophon ^ d'après Métastase. Il ne dit pas quels en étaient les auteurs; il semble même qu'il ne l'ait pas su.
Il parvint cependant à faire exécuter le jeudi saint, aux Concerts spirituels, une symphonie qu'il venait de composer *. « Elle a été exécutée avec le plus grand succès, écrit Mozart à son père; on en a parlé, me dit-on, dans le Courrier de l*Europe, » Mais les lignes
1. On a représenté depuis à l'Opéra deut Démophon, l'un de Ghenibini, en 1788 (le poëme était de Marmontel); Tautre de Vogel, né en 175G^ comme Mozart^ et mort à Paris à trente-deux ans. Ce dernier Démophorij dont les paroles sont d'un sieur Desriaux, ne fui représenté qu'un an après la mort de Vogefl, en 1789. L'ouyerturdj qirï est belle, est restée longtemps célèbre»
|. La symphoQio eo té, dite U PArûteniM.
qui suivent, échappées à un sentiment secreti trahiwent une blessure profonde : « Il y a longtemps que Yous ave9 dû remarquer que je ne me plais pas à Paris, par beaucoup de moiifs sur lesquels il est inutile de re?e<' nir, puisque enfla m'y voila. » Ces motifs, sa oorrespon' dançe les fait assez connaître : le mauvais goût du publie, le mauvais vouloir des chefs d'orchestre, Tinca» pacitë des musiciens. Il a dîné chez le comte Sickengen» ministre du Palatinat, avec Raff, célèbre chanteur allemand de passage à Paris, Il leur a joué sa nouvelle symphonie : < Tous deux en ont été enchantés ; j'en suis moi-même trës-eontent. Plaira-t*elle? Je Tignore^et, pour dire la vérité, je ne m'en inquiète guère* Je ré-> ponds qu'elle satisfera le petit nombre de Français de bon sens qui s'y trouveront; quant aux imbéciles, voyez le grand malheur si ma symphonie n'a pas le don de leur plaire ! D'ailleurs, je n'ai pas manqué leur (ti-meux premier coup d'archets et cela suffit. Comme ces animaux en font une affaire! je n'y vois pourlfint au*cune merveille. Ils commencent ensemble comme partout ailleurs j c'est à crever de rire! » Il fait entendre plusieurs fois que quelques compositeurs travaillent en secret à le desservir : < J'ai causé aveo Piccini; il est tout à fait poli avec moi, comme je le suis à son égard quand nous nous rencontrons. Du reste, jjQ ne me lie ni avec lui ni avec aucun autre compositeur. Je com<prends mon affaire, eux la leur, cela suffit. »
Cet esprit chagrin se montre dans toutes ses lettres et dut certainement lui nuire dans ses relations. La conscience de son génie ropprime. On vient lui
offrir la place d'organiste de la chapelle du roi, à Versailles, avec deux mille livres de traitement. Il consulte son père, qui lui répond qu'il faut accepter au plus vite, sans hésiter, et lui fait valoir l'avantage d'approcher les personnes royales. Ce n'est pas l'avis de Mozart: il ne veut pas s'enfermer six mois par an à Versailles. « Celui qui est au service du roi est oublié à Paris, » dil-il; et Mozart veut rester à Paris, y donner des opéras, et il refuse. « Je suis compositeur, lilon dans une de ses lettres, je suis né pour l'être; je ne puis enterrer le talent que Dieu a bien voulu me départir. Je le dis sans orgueil, parce que ce talent, je le sens en moi. > Que ce langage de l'artiste convaincu est simple et beau! que cette voix intérieure est puissante! Mais le temps de Mozart n'est pas encore venu; en attendant, il souffre et il travaille pour vivre. Un duc lui a demandé deux concertos, un pour la flûte, un pour la harpe. Il a un élève qui lui paye trois louis pour douze leçons !
Mozart était venu à Paris dans des circonstances dont ni lui ni son père n'avaient pu se rendre compte. Gluck venait de faire sa grande révolution musicale, et les Parisiens, dont Mozart raille si souvent le mauvais goût, avaient applaudi avec eniho\is\dLsm.e Iphigénie en Aulide y ■ Orphée y Alceste. La reine Marie -Antoinette avait oublié le jeune enfant qui avait voulu l'épouser à Vienne ; elle était toute dévouée à l'œuvr.e de Gluck, son maître de musique *. Piccini avait son
1 . Mozart ne nomme pas une seule fois Gluck dans ses lettres écriteË
parti. Quelle place restait à un nouveau venu entre ces deux liommes? L'opéra-comique? Mais son goût ne l'y appelait pas, et puis Grétry et Monsigny y régnaient. Un grand chagrin vint d'ailleurs l'accabler : sa mère, mourut. Grimm accourut alors, lui fit quitter le logement qu'il occupait *, le recueillit dans son hôtel- et lui donna des preuves de la plus tendre amitié. Mais le séjour de Paris lui était devenu odieux. Il termina quelques affaires avec des éditeurs, et partit après un séjour de cinq mois, qui ne lui laissa qu'un triste souvenir. « Veille sur ta santé, lui écrit le père quand il apprend la fatale nouvelle; ne nous rends pas tous malheureux ! Écris-moi bientôt, dis-moi tout. Quand a-t-elle été ensevelie? où repose- t-elle? Mon Dieu, faut-il que je cherche à Paris la tombe de ma chère femme! »
En quittant Paris (au mois de septembre 1778), Mozart avait l'intention de se rendre directement à
de Paris. Gluck, il est vrai, ne se trouvait pas à Paris à cette époque. Mais Mozart ne mentionne aucun de ses ouvrages. Évite-l-il d'en parler par une sorte de crainte, parce qu'il sentait tout ce qu'il y avait de redoutable pour lui dans des succès si éclatants et si récents encore? Nous devons dire aussi que, pendant le séjour que fit Mozart à Paris, on ne joua à l'Opéra aucun des trois ouvrages donnés par Gluck. n n'eut donc pas l'occasion d'en parler; mais les partitions étaient fçravées, il devait les connaître. Quoi qu'il en soit, ce silence, cette abstention sont à remarquer. Mozart revit Gluck plus tard à Vienne, le rechercha et obtint son amitié. — Mozart ne nomme pas non plus Grétry. Il se loue de Gosseu en ces termes : « M. Gossec, mon excellent ami, est du reste un homme fort sec. En général, il professe un souverain mépris pour tout ce qui en France touche de près ou de loin à la musique. »
1. Rue du Gros-Chenet, vis-à-vis celle du Croissant, à l'hôtel des Quatre Fils Àymon.
2. Rue de la Chaussée-d'Ântin, près le boulevard. Ces deux adresses sont données par Mozart.
Salzbourg; mais il s'arrêta de nouveau à Mannheim. Il y resta jusqu'à la fin de Tannée, et nous saurons plus tard la cause de ce long séjour. Il reçut alors une lettre de son père qui lui apportait de surprenan* tes nouvelles. Wolfgang élait nommé organiste de la chapelle et de la cathédrale, avec cinq cents florins d'appointements. L'archevêque s'était exprimé sur son compte de la manière la plus flatteuse, s'excusant presque de sa conduite passée. Le père conservait sa place de maître de chapelle^ et on lui donnait un traitement égal à celui de Wolfgang. Avec ce que le père, le fils et la fille gagneront de surplus, ils pourront se faire cent vingt florins par mois; qu'ils seront riches alors 1 De plus, l'archevêque promet que, quelque part que Mozart soit appelé pour composer un opéra, il lui sera donné un congé. Le père craint que Wolfgang ne refuse de si belles propositions; il l'adjure en ces termes : € Il s'agit de savoir si tu crois que j'ai encore de la tête, si tu penses que je veux ton bien, si tu veux qeie je vive ou que je meure. » Wolfgang accepta.
Voici comment s'était produit à Salzbourg un si grand changement :
Deux personnages de la chapelle de l'archevêque venaient de mourir, le compositeur Lolli, l'organiste Adelgasser, tous deux hommes de mérite. Léopold Mozart annonça hautement que son fils allait retourner à Paris pour s'y fixer, qu'il partirait bientôt luimême avec sa fille pour l'y rejoindre. L'alarme se mit partout : le père Mozart était le meilleur professeur de la ville, la jeune fille avait des amies. L'archevêque^ de
MOZART. ftl
SOB cAté, craignit de se trouver dans l'embarras, et ao eerda tout ce que le père demandait.
Mozart, arrive à Salzbourg dans les premiers jours de 1779, fut sur-le-champ installé dans ses nouvelles fonctions. Il passa ainsi près de deiix ans, heureux, tranquille, étudiant encore, composant toujours. Il semble que ce soit alors, dans cette retraite, dans cette tr^ve à ses agitations, qu'il ait amassé les trésors d'hari* monie dont il va former un style nouveau, nerveux, élevé, magistral.
L'électeur palatin Charles-Théodore était devenu élec* teur de Bavière ; il avait gardé un souvenir bienveillant du jeune mattre qu'il avait naguère traité si peu généreu-» sèment à Mannheim, et peut-être voulait-il racheter un tort qu'il se reprochait. 11 demanda à Mozart d'écrire un opéra-seria qui devrait être exécuté pour Tanniver' saire de la naissance du prince, le 29 janvier 1781. Munich possédait un beau théâtre, un orchestre renommé, de bons chœurs, une troupe italienne exceN lente : le prince mettait tout cela à sa disposition. Mozart accepta avec joie, obtint à grand'peine de l'archevêque le congé nécessaire et partit pour Munich au mois de novembre 1780. Il n'y avait pas à Munich de poëte italien; il yen avait un à Salzbourg. Il se nomr mait Varesco. C'était un abbé; il ne pouvait quitter Salzbourg, où l'attachaient ses fonctions. Mozart reçut son libretto, Idomeneo^ re di Creta^ par fragments, et les changements toujours très-intelligents qu'il demandait à son poète se traitaient par correspondance dt par l'entremise du père. Un mois après son arrivée à Mu-
nich, Mozart avait achevé les deux premiers actes. Les répétitions commencèrent le 1*' décembre. Topera fut représenté au jour fixé, et produisit une impression profonde.
Nous ne pouvons nous empêcher de penser que Fétude des partitions de Gluck n'était pas étrangère à la transformation qui venait de s'opérer dans le style de Mozart. Il semble qu'on entende dans quelques pages de VIdomeneo comme un retentissement lointain des accents d'Alceste; non que le plus léger travail d'imitation se fasse sentir; des deux côtés l'inspiration est aussi libre; mais l'auteur d'/dom^né^ a vingt-cinq ans; Gluck, dans toute l'énergie créatrice de sa puissance sexagénaire, n'est pas un rival, c'est un maître. Mozart le vénère, l'admire, l'étudié; il est d'ailleurs de ces hommes à qui il est permis de prendre leur bien où ils le trouvent. Ce n'est pas ici le lieu d'établir un parallèle entre deux génies de nature bien différente : l'un fier, ardent, impétueux, habile à passionner, jaloux de sa gloire, recherchant la richesse; l'autre modeste, calme, vivant loin du monde, peu soucieux de ses intérêts, presque indifférent à sa renommée ; l'un a voulu régner en maître sur la scène, et s'est voué tout entier à la muse tragique; l'autre laisse la carrière ouverte, et féconde tout le domaine de l'art. Les travaux de ces deux artistes reflètent leur caractère et leur vie; en musique aussi, le style est l'homme. La postérité tient peu compte de ces différences, elle juge les œuvres; les rivalités, elle les ou-
blie, elle les efface; elle couronne Michel-Ange et Raphaël, Corneille et Racine, Gluck et Mozart.
Hâtons-nous d'ajouter que dans la partition d*Idoménée abondent des beautés qui ne doivent rien à personne, appartiennent en propre à Mozart, sont de véritables créations. Tout y parut nouveau parce qu'aucune tradition ne s'y était imposée. Un souffle musical puissant et soutenu, un ensemble fortement tissu de toutes les richesses de Tart, une science inspirée, tels sont les caractères de cette musique, qui a quelque chose de monumental ; et ces caractères, on les retrouve dans tout ce que Mozart a écrit depuis, et au degré le plus élevé dans ses derniers chefs-d'œuvre. Le père, toujours prudent, lui avait écrit : « Je te supplie de ne pas penser uniquement au public musical. Tu sais qu'il y a cent ignorants pour dix connaisseurs; n'oublie pas le populairôy dont les longues oreilles sont chatouilleuses. » Le fils, toujours étranger à ces capitulations, répond : « N'ayez pas peur. Quant à ce que vous appelez le po* pulaire, il y a dans mon opéra de la musique pour les gens de toute espèce. Excusez-moi cependant s'il n'y a rien pour les gens à longues oreilles. »
Mozart, retenu à Munich par les joies du succès, oubliait que son congé était expiré depuis longtemps; l'archevêque le lui rappela. Il lui envoya l'ordre devenir le rejoindre à Vienne, où il allait s'établir pour quelque temps. Mozart s'empressa d'obéir, arriva dans celte capitale le 16 mars 1781, et descendit à l'hôtel de l'archevêque, qui se chargeait de lui pendant la durée du séjour à Vienne. Il y trouva en effet une
chambre < charmante; > mais les déboires allaient bientôt commenceF. Certes, ce n'était pas à la table de monseigneur qu'il espérait prendre place; il savait qu'il devait être classé parmi les officiers de la maison ; mais il troiive à la table qui lui est assignée deux valets de chambre, deux cuisiniers et le pâtissier en chef. Ces personnages occupaient le haut bout de la table» Deux musiciens de la chapelle, qui partageaient sa mauvaise fortune, la subissaient avec résignation; mais l'auteur ùUdomeneo se sentit profondément blessé. D'autres procédés du môme genre achevèrent de l'indigner. Il demanda une audience à l'archevêque; celui-ci le traita de maraud, de coquin» de mauvais drôle, et conclut en lui disant : c Si tu ne veux pas mieux servir, décampe d'ici. » Mozart jeta sur le par*quet l'argent qu'il avait reçu pour les frais de voyage et donna sa démission. Il avait si vivement ressenti cet outrage, qu'il tomba sérieusement malade. L'archevêque raconta cette scène et dit qu'il ne pouvait comprendre une telle susceptibilité.
Mozart résolut alors de se fixera Vienne, de vivre de son travail, et, comme disent les Allemands, depma* iiserj c'est-à-dire être indépendant, n'avoir aucune fonction officielle, disposer librement de son temps et de sa personne. Celte existence convenait à son carac** tère et à ses goûts. 11 avait parfois besoin de distrac-^ lions; Vienne lui oiïrait à cet égard toutes les facilités désirables. Il ne pouvait vivre sans musique; à Vienne, la musique était partout, au théâtre, dans les salons, les promenades, les lieux de réunion. L'opéra était
excellent ; lous les artistes de renom venaient s'y faire entendre; des hommes tels que Gluck, Haydn, Métastase y faisaient leur résidence. Mozart, plus liant qu'à Paris, attiré vers ces hommes célèbres, rechercha leurs conseils et leur amitié. IJ vécut ainsi plus d'un an, donnant des concerts et des leçons, et travaillant pour les éditeurs.
Une faveur inespérée vint le chercher tout à coup. On ne jouait que des opéras italiens. L'empereur Joseph Il eut le désir trés«louable de voir renaître l'opéra allemand inauguré par Keiser et Graun, et de faire représenter un opéra composé et chanté par des artistes allemands, dans le genre bouffe, bien entendu, puisque c'était le seul qu'il appréciât. Pour ce travail, la voix publique désignait Mozart. L'empereur lui demanda cet opéra, et c'est alors que fut composé f Enlèvement au sérail (Die EntfUhrung aue dem Sérail)^ dont le succès, d'abord contesté à Vienne, eut cependant sur-le-champ un grand retentissement et fut confirmé sur tous les .théâtres d'Allemagne. C'est après la première représentation de cet ouvrage que Joseph II dit au composijteùr : c Excessivement de notes, cher Mozart. -^ Juste autant qu'il .en faut, sire, » répondit respectueusement l'artiste.
D'autres suffrages vinrent le dédommager : c On a * redonné hier mon opéra à la demande du chevalier Gluck <, qui m'en a fait beaucoup de compliments.
1. Mozart ae prit jamais la qualité de châvaller, quoiqu'il pût y prétendre aussi bien que Gluok^ qui n'y avait d^autre titre que celui que leur conférait à lous deux la décoration de rSperon d'or.
Nous dînons chez lui demain. » — Cette lettre est du 7 août 1782. Nous devons faire remarquer cette date et expliquer ces mots : Nous dînons.' Le jour même où il écrivait cette lettre, Mozart s'était, marié; il avait épousé mademoiselle Constance Weber, fille d'un musicien de Mannheim. M. Oulibicheff raconte de la manière suivante, d'après des informations qu'il donne pour certaines et un témoignage qu'il affirme être authentique, l'histoire de ce mariage. Lorsque Mozart partit pour Paris, il s'arrêta à Mannheim, comme nous l'avons dit. Il s'éprit alors de mademoiselle Louise Weber, qui reçut fortbien l'hommage du jeune compositeur; mais plus tard, lorsqu'il revint à Mannheim, où ce souvenir le rappelait, il ne trouva pas le même accueil, la jeune fille aspirait à une destinée plus brillante. Mozart ne se plaignit pas; séduit parla grâce de Constance, une sœur plus jeune, il l'aima et s'en fit aimer. La .dépêche du père que nous avons fait connaître l'enleva à ces nouvelles amours; mais il y resta fidèle, et, lorsque plus tard la famille Weber vint s'établir à Vienne, Mozart résolut d'épouser Constance. Il n'était pas riche, on le sait, il privatisait^ vivait au jour le jour, et Constance n'avait rien. Légère Mozart refusa longtemps son consentement, le père Weber ne • donna jamais le sien. Wolfgang enleva sa bien-aimée et l'épousa chez la baronne de Waldstetten, protectrice des jeunes amants. C'est le lendemain du mariage que les nouveaux époux dînèrent chez le chevalier Gluck. Louise Weber chantait alors au grand théâtre de Vienne ; elle se marfa depuis et devint célèbre sous le