‹ Derniers souvenirs et portraitsChapitre 11 sur 48 · M02ART · texte numérisé non relu

M02ART

nom de madame Lange. Mozart la perfectionna dans I*art da chant, et resta son ami en devenant son beaufrère.

Les amateurs de muHque de chambre savent que Mozart a dédié à Haydn six beaux quatuors. Il les commença peu de temps après son mariage, et ce travail le captivait a ce point, que, pendant que sa femme lui donnait son ptemier-né, il écrivait Vandante et le menuet d'un de ces quatuors, qu'il ne fît paraître qu'en 1785 et qu'il donne comme « le fruit d'un long et pénible travail. » Mozart avait une véritable affection pour Haydn, et disait qu'il avait appris de lui l'art d'écrire le quatuor; c'était donc une dette d'amitié et de reconnaissance qu'il acquittait ainsi. Une dédicace en italien inaugure le recueil : « Un père qui veut produire ses enfants^ dans le grand monde ne saurait mieux faire que de les mettre sous la protection d'un homme célèbre. Toi, homme célèbre et mon très-cher ami, accueille avec bienveillance mes six enfants, sois pour eux un père, un guide, un ami. » Haydn, de son côté, tenait en haute estime le génie de Mozart; il avait dit au père : « Je vous déclare devant Dieu, et en honnête homme que je suis, que votre fils est le plus grand compositeur qui ait jamais existé, i» Et il dit plus tard, après avoir écrit la Création et les Saisons^ qu'il avait élevé et fortifié son style par la lecture des œuvres de Mozart. Tous deux avaient raison; tous deux appréciaient avec la bonne foi d'un artiste sincère le profit qu'ils avaient tiré de cette étude mutuelle.

Depuis r Enlèvement au sérail^ donné en 1782,

année où il se maria, jusqu'en 1785, Mozart ne fait rien pour le théâtre : les leçons en ville, les concerts et les compositions instrumentales absorbent tout son temps. Il a besoin de gagner son pain quotidien, et il travaille sans relâche à le conquérir; il aime tendre* ment sa femme ; il veut qu'elle soit heureuse. Dans l'espace d'un mois, il joue dans vingt-deux concerts. Un nommé Martin, le Musard de nstte époquot avait obtenu le privilège de donner des sérénades dans VAU" garten^ jardin situé tout près de Vienne^ et sur les grandes places de la capitale : Mozart ne dédaigna pas de s'associer à cette entreprise^ pour laquelle il prit la peine de recueillir cent soixante et quatorze souscripteurs, dont il envoie la liste à son père ; il espère bien que l'affaire réussira et qu'il en tirera au moins trois cents florins de profit* £n même temps, il se dévoue à une œuvre de charité, et compose, pour un concert donné en faveur des pauvres veuves de musiciens, l'oratorio Davidde pénitente^ où il y a un beau trio pour le ténor et les deux sopranos. Mais enfin, en 1786, le théâtre reprend ses droits, et, dans cette même année^ Mozart donne V Imprésario {Der Schauespiel-director)^ composé à la demande de l'empereur pour une fête à Schœnbrunn^ et un de ses chefs-d'œuvre, le Nozze di Figaro.

Quelques mois après, un rescrit impérial conféra à Mozart le titre de compositeur de la cour, avec un traitement de huit cents florins. Il en reçut le brevet avec tristesse, parce qu'il regarda comme une sorte d'aumône cette faveur^ à laquelle n'étaient attachés au-

cane fonction, aucun travail, aucune obligation. « C'est trop pour ce qu'on me demande, trop peu pour ce que je pourrais faire, » dit-il un jour au trésorier qui Jui remettait son traitement. Cet argent pesait à sa main loyale; 11 aurait voulu le mériter, et consacrer son temps et son génie à Tempereur, pour lequel il avait un attachement sincère.

On raconte que Mossart, dans un voyage qu'il fit à Berlin en 1787, présenté au grand Frédéric, reçut de lui les offres les plus séduisantes, on peut dire les mieux méritées : c Restez avec moi, dirigez mes musiciens, vous aurez trois mille thalers d'honoraires (près de douze mille francs). *- Quoi! sire, abandonner mon bon empereur? — Eh bien, réfléchissez, répondit le roi visiblement touché, prenez votre temps, mes offres subsistent. » Mozart revint à Vienne troublé, inquiet, partagé entre son dévouement à l'empereur et les devoirs que lui- imposait sa posi*» tion ; il était père de famille. Il vit l'empereur. « Eh quoi I estHl vrai, mon cher Mozart, vous voulez me qtiitter? -^ Ahl répondit Mozart plein d'émotion, ahl Majesté, je resterai toute ma vie à votre service! % Mais sa situation resta la même, et, lorsque ses amis lui reprochèrent de n'avoir pas. mieux profité d'une circonstance si favorable : « Eh quoi ! répondit-il, pou-» vais-je songer à cela? » Mozart était bon, affectueux, obligeant, facilement touché des misères d'autrui ; s'il fallait venir en aide à un ami, secourir quelque infortune, envoyer quelque argent à son père devenu vieux, faire un cadeau à sa sœur bien«aimée, il vidait sa

bourse, empruntait et donnait. On profita contre lui de celte Irop facile bonté. On le fit passer pour un prodigue, vivant dans le désoidre, perdu de dettes, et la mauvaise réputation qu'on lui avait faite à dessein lui nuisit dans l'esprit de Joseph II; il est vraisemblable d'ailleurs que l'empereur ne connaissait pas la nature des offres refusées à Berlin, el qu'il a toujours ignoré le sacrifice que lui avait fait le pauvre et bon Mozart. Nous sommes à l'époque des plus beaux travaux de Mozart. A mesure qu'il approche du terme de sa vie, ses œuvres deviennent plus grandes, elles sont plus fortement marquées du sceau de son génie. En 1786, Mozart n'a plus que cinq ans à vivre. On dirait qu'une voix secrète lui dit de mettre à profit des jours qui sont complés. C'est le temps de la production la plus active de cet esprit toujours si fécond : sonates, trios, quatuors, concertos, symphonies, pièces détachées de tout genre, tout sert d'aliment à la flamme qui le consume, et, en môme temps; de cette main fiévreuse que la mort va bientôt glacer, il écrit ses plus magnifiques compositions, de couleurs si variées, d'effet si différent. Le Nozze di Figaro, Don Giovanni^ Cosi fan lutte, il Flauto ma^ico, le Requiem, la Clemenza di Tito^ tels sont les adieux qu'il adresse au monde, les souvenirs qu'il laisse à la postérité*. En môme temps encore, il rajeunit Haendel par l'art d'une instrumentation nou-

1. Le Nozze di Figaro, Vienne, i786. — Don Giovanni, Prague, 1787. — Cosi fan tutte, Vienne, 1788; et, en 1791, il écrit ses trois dernières symphonies, il Flauto mayico, le Requiem et la Clemenza di Tito» Les deux premiers ouvrages à Vienne, le dernier à Prague.

velleS et, comme s*il voulait se rendre compte à luimôme de l'emploi de seé journées et de ses nuits sans sommeil, il tient une lisl^ exacte de ses travaux, en marque la date, en dresse un catalogue qu'il a commencé le 9 février 1784 et qu'il continuera jusqu'au 15 novembre 179 J , le vingtième jour avant sa mort.

Mozart perdit son père en 1787, et cette mort le plongea dans une vive douleur. L'année suivante, sa santé ^s'altéra profondément; il sentit alors les premières atteintes d'un mal qui n'a jamais été bien défini, qui le poursuivit sans relâche et sous lequel il devait succomber; de longs accablements venaient le frapper, et le laissaient parfois sans mouvement et presque sans vie. Arraché à ces défaillances, la tête en feu, agité d'une sorte de délire, il prenait la plume et se pressait d'écrire, comme un homme à qui le temps va manquer. C'est au milieu de ces souffrances, dans ces alternatives douloureuses d'anéantissement et d'excitation suprêmes, qu'il mit au jour ses derniers ouvrages. Quand il traçait si rapidement les signes qui écrivent les sons, tout était déjà créé dans sa tête, et si les notes se pressaient si impatientes sur le papier, c'est qu'elles n'étaient pour lui que l'expression tardive d'harmonies toutes prêtes à se répandre et qu'il voulait faire entendre au monde comme il les entendait retentir au fond de son âme.

L'aventure étrange du Requiem vint bientôt aggra-

1. Les ouvrages de Haendel, sur lesquels Mozart a fait -ce travail, ;iont : 4cis et Galatée, le Messie, la Fête d'Alexandre, Sainte^écile,

ver le mal. Tout le monde connaît cette histoire, qu'oa a racontée, de diverses manières i et que nous rap« porterons d'après les souvenirs de la veuve de Mo** zart, devenue madame de Nissen. Mozart travaillait au ¥\avÂo magico. On lui apporta une lettre anonyme^ par laquelle une personne qui voulait rester inconnue lui demandait de composer une messe de requiem, de fixer le prix de son travail, l'époque où il serait terminé. ,Le porteur du message attendait la réponse. , Mozart, après quelques instants de trouble et d'hésitution, répondit qu'il acceptait ce travail, en fixa le prix, mais sans pouvoir déterminer l'époque où il serait terminé. Son esprit, dès ce moment, fut frappé de l'idée que ce message annonçait sa fin prochaine et que c'btait pour ses propres funérailles qu'on lui demandait une messe des morts. Quelque temps après, le même messager reparut; il apportait la somme demandée par Mozart et la promesse d'une somme bien plus considé-' rable le jour où la partition serait remise. Toutei les questions de Mozart et de sa femme furent inutiles^ et le messager affirma qu'on ne connaîtrait jamais le nom de celui dont il exécutait les ordres. Sur ces entre* faites, Mozart dut partir pour Prague, où il avait été invité à écrire un opéra, la Clemenza di Tt/o, pour les fêtes du couronnement de l'empereur Léopold» Mozart était déjà monté en voiture et sa femme se disposait k le suivre, quand le messager se montra de nouveau, et, s'adressant cette fois à madame Mozart, qu'il saisit par ses vêtements, il lui demanda quand serait terminé le Requiem. Mozart lui dit qu'à son retour de Prtgua il

s'occuperait de ce travail, et le messager se i^etira sa-

tisfait.

Dès qu'il fut de retour à Vienne^ Mozarl voulut remplir sa promesse, et il se mit à l'œuvre. Maia l'idée qui tout d'abord avait frappé sou esprit y jeta le désordre. Il eut peur de la mort, lui qui avait écrit ces belles paroles ^ : « Comme la mort, à la bien considérer, est le vrai but de la vie, je me suis, depuis plusieurs années, tellement familiarisé avec ce véritable ami de l'homme, que son image, loin d'être effrayante pour moi, n'a rien que de doux et de consolant) Je remercie Dieu de m'avoir accordé la grâce de reconnaître la mort comme la clef de notre véritable béatitude. Je ne me mets jamais au lit sans penser que, tout jeune que je suis, je puis ne pas me relever le lendemain, et cependant aucun de ceux qui me connaissent ne pourra dire que cette pensée m'ait jamais attristé un seul instant. Chaque jour, je rends grâces à Dieu de ce bonr heur, et je le souhaite sincèrement à tous les hommes mes frères. > Quel changement profond I comme le mal % troublé la sérénité de cette intelligence I La terreur de la mort l'assiège, il verse des larmes, il se croit en^ touré d'ennemis, on lui a donné du poison I Et cepen* dant 11 ne trouve de calme à ses souffrances que dans le travail même qui les a causées; il le poursuit maU gré les prières de sa femme, malgré l'ordre du méde* cin qui lui a fait enlever sa partition, et il se lève la nuit pour mettre en musique les terribles paroles qui

i. Dang une lettre à ion père, du 4 avril 1787.

lui inspirent tant d'effroi. Saûl avait besoin du secours de David pour se délivrer de^ fantômes qui l'oppressaient, Mozart trouve en lui-même et Tesprit fatal de Saiil et les ctiants inspirés de David.

Une discussion s'est engagée, longtemps après la mort de Mozart, sur l'authenticité du Requiem. On en attribuait une partie à Siissmayer, son élève. Mais il parait certain que, si la mort empêcha Mozart d'écrire entièrement sa partition, Siissmayer ne fit que la compléter d'après les indications du maître. Certes, Thomme qui eût été capable de produire cette œuvre, ou seulement d'en composer quelques morceaux, se serait signalé par d'autres ouvrages. Laissons au Requiem le nom de Mozart : son génie y respire.

Le 15 novembre 1791, Mozart se trouva tellement épuisé, qu'il dut garder le lit. On connut bientôt la gravité de son état; mais on espérait que sa jeunesse le sauverait. II reçut les marques d'une touchante sympathie. Une foule inquiète entourait sa demeure; des députations d'étudiants et d'artistes se succédaient sans cesse. En même temps qu'il recevait d^ directeurs de théâtre les offres les plus brillantes, on lui apportait sa nomination de maître de chapelle de Saint-Étienne, cathédrale de Vienne, avec un traitement considérable. « Eh quoi! s'écria-t-il les yeux pleins de larmes, c'est à présent qu'il faut mourir! i

Mais il retrouva tout le calme de son esprit. Le 5 décembre, une sœur de sa femme vint le voir. « Restez près de moi, lui dit-il, je veux que vous me voyiez mourir. Restez, assistez ma pauvre Constance, t On dit

que le manuscrit du Requiem était ouvert près de lui. Il mourut dans la nuit, n'ayant pas encore accompli sa trente-sixième année. Sa mort produisit dans toute TAllemagne une profonde sensation, et le jugement de la postérité ne se fit pas attendre. Il laissait un de ces noms pleins d'éloquence en qui se personnifient un style-, une école, un art tout entier. Des six enfants qu'il avait eus de sa femme, deux fils seulement lui survécurent; l'un est mort depuis longtemps, l'autre vivait à Milan dans la détresse; ses derniers jours ont été adoucis par l'initiative de la Société des auteurs et des compositeurs de Paris, qui lui a fait parvenir une somme importante prélevée sur les recettes des Nozze di Figaro^; il a reçu avec une profonde reconnaissance cet héritage paternel recueilli par la pieuse sollicitude de mains étrangères.

1. Lors de la dernière reprise de cet ouvrage au Théâtre-Lyrique, en 1858.

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