Elle est au musée de Troyes
SIMART. 105
dans un épanchement d'amitié, s*interrogeant mutuellement à ce sujet, ils se confièrent d'abord leurs appréhensions avec timidité, mais bientôt, voyant qu'ils se comprenaient, ils ne se cachèrent plus rien de leurs terreurs. Le lendemain, tous deux partaient pour TItalie.
Ce ne fut qu^une course rapide. Pradier conduisit son élève à Genève sa patrie, à Milan, à Gênes, à Venise. Il voulait lui faire visiter tout ce beau pays que l'Apennin divise, que la mer environne; mais, par un scrupule d'une rare délicatesse, Simart ne voulut pas accompagner son mattre à . Rome. Rome devait être pour lui le prix d'une lutte nouvelle. 11 aurait cru, en y entrant alors, franchir le Rubicon et se couronner de sa propre main; ou bien peut-être, regardant Rome comme une fiancée dont les trésors devaient lui appartenir un jour, ne voulait-il pas, avant l'heure, y porter un regard profane.
L'année suivante, l'Académie donna pour programme du concours un sujet heureux, mais difficile pour de jeunes esprits. C'était la fable de la Fontaine, le Vieillard et ses enfants. On peut voir à l'École des beaux-arts le bas-relief de Simart, qui, cette fois, obtint Te premier grand prix. Une composition bien ordonnée^ une application bien entendue du style antique, une exécution ferme et soutenue, avaient mérité à ce travail les suffrages de l'Académie et Tapprobation du public.
Personne n'ignore que la France possède à Rome un palais d'une riche et charmante architecture, d'où
la vue embrasse et domine toute la ville; dans ce palais , chacun des lauréats occupe une demeure modeste ; dans les jardins, chacun a son atelier. C'est une colonie où les arts sont cultivés à la lumière du drapeau de la France. Les autres nations ont aussi à* Rome de jeunes adeptes de l'art, d'écoles diverses, de penchants différents; mais toutes les aspirations, tous les rêves de brillante renommée, tous les esprits vivent sous l'empire de la foi antique; chacun de ces missionnaires, de retour dans sa pairie, y apporte cette foi dont il est animé, et cette foi, qui lutte sans cesse et triomphe toujours, suffit à maintenir l'art véritable, et lui sert à la fois de couronne et de rempart.
G^est dans la belle résidence de la villa Médicis, dans cet asile tutélaire, ouvert au travail, fermé aux inquiétude» de la vie, qu'au commencement de 1834 vint s'abriter le fils des pauvres ouvriers de Troyes. Sa piété vigilante avait assuré le repos de leurs vieux jours *. Simart était donc à Rome, libre de tout souci, si ce n'est celui d'élever son talent; Pradier, le maître à la main souple et gracieuse, lui avait enseigné l'art de faire vivre l'argile; il travaillait le marbre avec une grande habileté, acquise, alors que pauvre, il ne pouvait avoir recours au praticien ; il se mit à l'œuvre, étudiant les marbres des musées, les beaux modèles que lui offrait la nature, étudiant surtout cette belle race qui habite la rive droite du fleuve, ces fiers Trans-
1. La pension de U ville 4e Troyes ^yait é(é portée d'abord k cinq cents francs, puis à miUe francs; le jeune artiste en avait toujours disposé en faveur de sa famille.
SIMART. 107
tévérins, orgueilleux du sol natal, patriciens de la voie publique drapés dans un manteau troué, et qu'on prendrait le soir, à l'heure où Tombre s'étend sur le Forum, pour des statues descendues de leur piédestaK
D'un esprit méditatif et parfois incertain, porté à la persévérance et cependant enclin au découragement, Simart avait besoin d'une main ferme qui le soutint dans sa route et le relevât dans ses défaillances; il eut cette bonne fortune de retrouver à la villa Médicis le grand artiste son maître et M. Ingres, alors directeur de l'Académie de France à Rome.
On sait que les lauréats doivent envoyer tous les ans à l'Académie des travaux qui sont exposés à rÉcole des beaux-arts, témoignages d'études bien ou mal réussies, d'une marche en avant ou de pas rétro-» grados, présages de succès ou de revers, de renommée ou d'oubli^ et qui entretiennent ainsi les relations de la colonie et de la mère patrie. Les envois de Simart firent preuve d'études intellip;entes à tous les points de vue, accomplies sous la double impulsion du sentiment de Tart dont il était doué, et de la haute direction qui présidait à ses travaux. On remarqua surtout une bonne copie du Gladiateur mourant; un bas-relief tout à fait dans le goût de l'antique, Pallas enseignant à Vhomme fart d'atteler les bœufs à la charrue; une statue d'homme lançant un disque, qu'il nomma le Joueur de ruzzica, du nom qu'on donne à Rome à un exercice populaire; et enfin une statue en marbre d*Oresté, tfel qtlé le montre Eschyle, poursuivi par les Euménides, cherchant un refuge à l'autel de Minerve.
Ces deux ouvrages prouvent combien déjà à celle époque le jeune lauréat était maître en son art.
Le Joueur de ruzzica^ discobole moderne, est une belle Statue, grande comme nature, observée et prise sur le fait, pour ainsi dire, avec un grand accent de vérité, sur un de ces Transtévérins dont nous avons parlé. Simart s'explique sur ce travail dans une lettre * qui fait connaître quelques-unes de ses opinions, et dont nous citerons des fragments :
f Je travaille à une grande statue qui prend tout mon temps. J'ai de la peine à m'arracher à ce travail... J'y mets de la passion... Sans doute l'improbation de mon bas-relief * par les journaux a pu me faire beaucoup de mal, mais je n'en suivrai pas moins ma route... Je n'en veux pas dévier d'une ligue. Cela est si vrai, que la figure dont je m'occupe en ce moment n'est pas plus dans le goût de la mode que mon bas-relief, et, malgré cela, j'y travaille avec toute l'ardeur que je pourrais mettre à un ouvrage pour lequel j'aurais la certitude du plus brillant succès.
» La statue dont je parle n'est pourtant pas dans le goût que j'aime le plus; car j'aime l'art quand il fait rêver, quand il saisit le cœur; j'aime l'art qui fait pleurer... C'est un athlète qui lance le disque. Je ne pensais pas traiter un sujet de ce genre, mais j'y fus
1. Adressée à M. Aug. Millard, qui fut depuis, en 1848, représentant du département de l'Aube. Cette lettre est citée par M. Gustave Eyriès, dans son intéressante étude sur Simart (p, 77), que nous avons consultée avec fruit. Paris, Didier.