Le bas-relief de Pallas
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entraîné par la nature; c'est-à-dire que, me promenant autour des murs de Rome , où ordinairement les hommes du peuple se livrent au jeu du disque, je vis plusieurs hommes jouant, et, parmi eux, il y en avait un qui joignait aux avantages du corps une telle noblesse, une telle flerté en lançant son disque, que j'en fus frappé. Sa tête, dont les traits étaient prononcés très-énergiquement, avait une expression qui indiquait singulièrement combien il sentait sa supériorité sur ses adversaires^ et en vérité il avait dix fois plus de force et d'adresse. Enfin je fus enthousiasmé de la beauté du geste de cet homme, de sa mâle et noble expression, et je me décidai h faire un joueur de disque... Je crois avoir fait une bonne chose... Lorsque M. Ingres vit cette statue il y a peu de jours, il m'embrassa avec effusion, me disant qu'il était beau de répondre aux critiques par un tel travail *. »
Eh bien, M. Ingres avait raison, et Simart sentait bien la valeur de son œuvre. Non-seulement il avait fait une bonne chose^ il avait fait une belle statue, et il est à désirer pour son honneur et celui de notre École que cette figure, dont un plâtre seulement existe au musée du Louvre, soit reproduite en marbre ou en bronze, et reçoive la publicité dont elle est digne.
Ce travail fut bien apprécié, et valut à l'auteur des approbations qui lui firent oublier les critiques dont il avait été profondément affligé. Il en fut de même
1. Ces dernières lignes sont extraites d'une lettre adressée à M. Gadan^ citée aussi par M. Eyriès^ p. 79.
pour sa statue d'^Oreste ^ Une inspiralion née du sojel même, dégagée de toute imitation servile, une étude sincère du tragique grec, lui méritèrent ce bel éloge, qu'on y reconnaissait l'Oreste d'Eschyle.
On peut considérer tout ce que Tantiquité nous a légué comme une œuvre immense, inspirée d'un même esprit. Quelles que soient les différences qu'on remarque dans le f^tjle et dans l'exécution de ces sculptures, quelles que soient les hauteurs différentes où se sont élevés les génies qui les ont (h*éées, quelque féconde que soit la liberté d'action qui à répandu tant de variété dans l'unité, on peut dire que, depuis les marbres d'Égine jusqu'aux siècles qui dut suivi le règne d'Alexandre, où des esprits chagrins marquent le commencement de la décadence, et par delà môme l'asservissement de la Grèce, lorsque les Romains appelèrent à eux tant d'artistes qui n'avaient plus de patrie, le souffle qui fait vivre ces sculptures est le même. C'est l'œuvre d'un temps, d'une époque; c'est cette œuvre immense que contemple l'artiste et que Simart étudia avec tout son amour. C'est à cette source féconde qu'il puisa, secondé par son penchant naturel au culte du génie antique, le sentiment de la grandeur et de la simplicité et la pureté de contour qui formèrent le caractère de son talent. On lui a reproché quelquefois une sorte d'inflexibilité de ligne qui semblait le résultat d'un système poussé à l'excès; mais les meilleures qualités ne
1. Le marbre a été donné par l'État au musée de Rouen; le modèle en plâtre est chez M. de Vandeuvre, qui fut un des amis les pins dé- Youés de Simart.
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peuvent-elles parfois entraîner l'artiste au delà des limites du vrai ?
Dans le printemps de 1837, Simart avait quitté Rome pour parcourir l'Ombrie et la Toscane, visiter Pérouse, Assise, Viterbe, Sienne, Florence, f Que j'ai vu de sublimes peintures! écrit-il dans son enthousiasme à un de ses meilleurs amis *. Quels artistes c'étaient que les peintres de la fin du moyen âge! Ce sont eux qui ont fait Raphaël ; s'il les a surpassés par la forme, il n'est pas toujours arrivé à leur sublime expression, à leur style, qui rappelle le plus beau style des Grecs. J'ai beaucoup étudié ces maîtres, j'ai beaucoup travaillé d'après eux, et je rapporte une bonne collection de dessins. »
Il s'acheminait vers Rome. Une rumeur sinistre, qui n'était que trop fondée, lui fit hâter son retour. Ce n'était plus le jeune homme timide d'autrefois, c'était un artiste au cœur ferme et dévoué. On disait que le choléra venait d'éclater à Rome, qu'il y faisait de nombreuses victimes. Le peuple, plein d'effroi, se livrait à de sanglantes exécutions. Des étrangers, accusés d'empoisonner les fontaines publiques, avaient été assaillis, massacrés, jetés dans le Tibre. Et ses camarades, ses amis, son maître, étaient à Rome I II courut au milieu d'eux. La contagion les menaçait.
Tout près des jardins de' la villa Médicis s'élève le couvent de la Trinité du Mont, français comme l'Aca-
1. M. Marcotte-Genlis ayait continué à Simart l'amitié et le détourment de son frère, M. Mareolte aîné, mort depuis peu. •— Eyriès, ibid,, p. 85.
demie ; de saintes filles, qui n'avaient écouté qa'un sublime dévouement, y avaient apporté le fléau. Six jeunes religieuses périrent dans une même journée. Notre peintre Sigalon mourait dans son atelier, devant sa belle copie du Jugement dernier^ qu'il venait d'achever. Ces tristes scènes abattirent les forces de Simart, et le mirent aux prises avec le mal ; les soins assidus, les témoignages d'amitié qu'il reçut de M. et de madame Ingres, de M. Victor Baltard, de MM. Hippolyte et Paul Flandrin^ de M. Bridoux^ un de ses plus chers condisciples, le rendirent à la santé. II fit un voyage à Naples, retourna à Rome pour achever ses travaux, et revint à Paris vers la fin de 1839. Il avait alors trente-trois ans, était en pleine possession d'un talent mûri par de sérieuses études, et se devait à luimôme de chercher, par des efforts nouveaux, à monter au rang des maîtres.
Les travaux vinrent le chercher, on peut-dire le surprendre, dès son arrivée. M. de Rambuteau lui demanda, pour la façade de l'hôtel de ville, deux figures en bas-relief, V Architecture et la Sculpture ^^ et plus tard, un travail important, deux grandes statues adossées aux colonnes monumentales de la barrière du Trône : la Justice et V Abondance^. Ces deux colosses de pierre, aux ailes étendues, prêts à planer sur la ville immense, marquent parmi les bons ouvrages de Simart,
1. A droite et à gauche d'une grande fenêtre cintrée, au deuxième étage de l'aile droite.
2. Deux autres figures, tournées yers Tayenue de Vincennes, soDt de M. Desbœufs.
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Puis le ministère de Tintérleur lui demanda, pour la bibliothèque de la chambre des pairs, deux statues de marbre: la Philosophie^ austère mais belle, et la Poésie épique S la tète ceinte de lauriers.
Il ne suffît plus à Tart moderne de caractériser, par les immuables attributs que leur donnait l'antiquité païenne, des divinités exilées de l'Olympe. Les Muses, toujours honorées dans cette enceinte, n'ont plus d'autels. Le temple de Thémis n'est pas fermé, mais nous l'appelons le palais de justice. Les prêtres de Mercure sont à la Bourse. L'artiste a donc une tâche difficile à remplir lorsqu'il lui faut donner la vie à de froids symboles, et s'arrêter sur la pente rapide qui mène à de vulgaires images. Il invoquera alors le secours de ces divinités errantes; déchues du rang suprême, elles fertiliseront le champ de l'allégorie, elles appartiendront à son esprit libre ; il sait que, tombées sur la terre, elles se souviennent des deux, et que c'est à la divine Poésie qu'il appartient de leur rendre ce qu'elles ont perdu. 11 animera donc l'allégorie d'un souffle fécond, d'une forme vivante, et il éclairera des plus brillants rayons de l'art le « palais diaphane ^ » d'où elle ne peut sortir.
Nos habiles artistes ont plus d'une fois résolu le problème, et Simart a été un de ceux qui y réussirent le mieux. Cette faculté dont il était doué, que ses études avaient développée, et qui était une des meilleures qualités de son talent et de son esprit, d'animer des per-
1. Ces figures sont toujours à la bibliothèque du Sénat. 8. c< L*Â.llégorie habite un palais diaphane. »
soDQages symboliques, de faire comprendre l'allégorie, de lui donner une forme noble, élevée, toujours significative, ne lui fut jamais plus nécessaire que dans le grand travail qui suffirait à l'honneur de son nom, les bas-reliefs du tombeau de Napoléon- 1**.
Des travaux de sculpture devaient décorer le beau monument éievé.par Yisconti et contribuer à sa splendeur. Voici comment M. Duchâtel, ministre de l'intérieur, distribua ces travaux :
Deux génies de bronze, couronnés de cyprès et de voiles funèbres, veillent à l'entrée du tombeau: c'est l'œuvre de M. Duret. Douze figures de Victoires entourent le sarcophage, rappelant les batailles les plus mémorables : elles sont dues au ciseau de Pradier. Simaii fut chargé d'écrire les travaux du législateur. Nous disons écrire, parce que les bas-reliefs de Simart sont des sortes d'inscriptions, taillées dans le marbre, tracées dans le noble langage et le beau style de la statuaire. Pour apprécier les difficultés de cette tâche, il faut connaître les sujets que Tartiste avait à traiter. C'étaient : la pacification des troubles civils, l'organisation de l'administration publique, la promulgation du Gode, le concordat, les travaux publics, le commerce et l'industrie protégés, la fondation de l'Université, de la cour des comptes, du conseil d'État, de la Légion d'honneur. Il est certain que, si plusieurs de ces sujets convenaient à une traduction sculpturale, d'autres semblaient s'y prêter médiocrement. Ce n'est pas ici le lieu de décrire ces bas-reliefs, dont plusieurs mériteraient une analyse spéciale ; le temps nous ferait défaut, mais nous devons
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les emjbrasser d'un coup d'œil général et faire connaître la pensée qui a présidé à leur conception. Napoléon, ou son génie, toujours présent, occupe le centre de chacune de ces compositions; de3 groupes harmonieu»sement combinés se lèvent sous sa main puissaniei^ obéissent à sa parole souveraine, et cette disposition, toujours répétée, ne produit pas la monotonie, parce
qu'elle est née du sujet même, et que, par sa gravit^ simple et vraie, elle convient à la majesté du lieu» L'exécution est ferme et concise comme la pensée mère ; rallégorie, toujours sobre et claire, semble parfois d'autant plus heureuse que le sujet était plus rebelle. Dans le bas^relief de la cour des comptes, Napoléon, assis sur son trône, repousse d'une main l'Erreur, la Frauda, et rimposture, qui se voile la face, tandis que de l'autre il appelle à lui la Vérité, l'Exactitude, et l'Ordre, qui recueille les paroles de Tempereur et écrit sous sa dictée. Qui ne reconnaîtrait la fondation de l'Univer^ site dans ces figures qui symbolisent les diverses Facultés ? Un enfant s'appuie plein de.sérénité sur rem«pereur, qui le confie aux soins de ceux qui veillent désormais sur la jeunesse du pays. La jeune femme, ou la Muse richement drapée qui personnifie les lettres, s'appuie sur un double Hermès d'Homère et de Platon, et montre de la main droite le nom de Plutarque gravé sur Je cippe. Ailleurs, l'empereur réconcilie Rome catholique et la France, qui se donnent la main ; deux jeunes gens relèvent la croix. Plus loin, la Vendée apaisée, mais défiante encore, ne remet qu'à demi l'épée dans le fourreau. La Légion d'honneur est fondée.
Napoléon est debout, entre deux: autels couverts de couronnes et d'étoiles. Le guerrier, le magistrat^ le savant, le poète, l'historien, l'artiste, reçoivent de sa main ces couronnes et ces étoiles. Gomme couronnement de cette épopée, s'élève ^ la statue de Napoléon, en costume impérial. L'épée du héros, celle qu'il portait sur le champ de bataille, repose devant lui, au milieu de trépieds tout chargés de drapeaux. Paitout, dans l'exécution de ce grand travail auquel il consacra six ans*, et qui lui ouvrit les portes de l'Académie, Simart s'est montré historien, poète et sculpteur.
On voit au palais du sénat un groupe d'un sentiment plein de délicatesse, l'Art demandant ses inspirations à la Poésie; c'est la dernière pensée de Simart, ce fut celle de sa vie entière, et on dirait que, pressentant sa fin prochaine, il ait voulu l'exprimer dans cette composition suprême, dont il n'a pu achever que le modèle 3. L'Art, et c'est bien l'art de la sculpture qu'il a voulu caractériser, consulte la Poésie, qui se recueille. Ce sont deux jeunes génies, ailés tous deux, frères par la stature et l'élégance. Peut-être Simart, modeste, inquiet de ses œuvres, défiant de lui-môme, a-t-il voulu faire entendre que le Génie auquel il a donné l'attitude de la méditation ne lui livrait pas facilement son secret, et que l'inspiration était souvent le prix du recueillement et de l'étude. Ge gfénie, cependant, lui a parlé plus d'une fois.
i. Dans la salle du reliquaire.
S. De 1846 à 1852.