‹ Derniers souvenirs et portraitsChapitre 20 sur 48 · II. — LOUIS NOURRIT^ PÈR8 d'aDOLPHIS NOURRIT · texte numérisé non relu

II. — LOUIS NOURRIT^ PÈR8 d'aDOLPHIS NOURRIT

Adolphe Nourrit naquit à Montpellier, le 3 mars 1802, Tannée même où son père, Louis Nourrit^ âgé de vingtdeux ans, et qui devint aussi premier ténor à TOpëra, entrait au Conservatoire de musique de Paris pour y achever ses études. Méhul, frappé de la beauté de sa voix, recommanda Louis Nourrit aux soins du célèbre chanteur Garât. Trois ans après, en 1805, il débutait à l'Opéra par le rôle de Renaud, dans VArmide de Gluck» et y obtenait un grand succès.

On raconte qu'un soir, après une représentation dVrphéey Garât entra dans la loge de Louis Nourrit, qui venait de paraître pour la première fois dans le rôle touchant et difficile du triste amant d'Eurydice. Carat, profondément pénétré des beautés du style de Gluck, Garât, qui était lui-même un interprète admirable de ces beautés, et qui chantait les plaintes et les douleurs d'Orphée avec les larmes et les accents d'Orphée, se montra plein de contentement. Il embrassa son élève, et, devant un groupe nombreux d'artistes accourus pour le féliciter : < Après un tel succès, lui dit- il, tu peux prétendre à tout! * Nourrit, demeuré calme, lui répondit ; « Je vous remercie , mon maître, mais je n'ai pas d'ambition, t Et il voulut lui prendre la main. Garât repoussa la main qu'on lui offrait, ses yeux brillèrent de colère et d'indignation, c Tu n'as pas d'ambition, malheureux! et que viens-tu faire ici? >

Garât avait raison. Comme il avait la passion de Tart, il avait l'ambition de Tarliste ; il la voulait chez ses élèves, et ne comprenait pas le chanteur dépourvu de ce feu dont lui-même était animé.

Sans faire ici le roman de Tartiste ambitieux, et en se maintenant dans les justes limites des seuls espoirs qui lui soient permis, on peut dire qu'il doit désirer ardemment le succès, l'éclat qui l'environne , le retentissement qui le suit. Le vrai succès est le juste rayonnement du talent; il s'obtient par Tétude, grandit par le travail, se maintient par la chaleur de l'âme et la persévérance courageuse; il s'appuie surtout sur une aptitude spéciale, qui est un don, un privilège, qui devient une force, et lui conquiert tout d'abord la faveur et l'intérêt du public. L'ambition du succès est donc non-seulement permise à l'artiste, elle lui est nécessaire; elle s'impose à lui, le soutient, l'anime et le fait vivre. C'est une lumière qui brille dans son âme, qui doit, sans l'éblouir, l'éclairer sur sa propre valeur; et lorsque cette lumière brûle d'une flamme discrète et pure, qu'elle ne se trahit pas par des écarts imprudents, qu'elle ne se répand pas au dehors en jets trop orgueilleux, elle met en relief les bonnes qualités de l'artiste, et les fait apparaître dans leur plus grand éclat.

Cette ambition naturelle et légitime, qu'auraient justifiée d'heureuses dispositions et un talent déjà distingué, Louis Nourrit en était complètement dépourvu, et l'éclipsé totale de la lumière salutaire produisait en lui un contentement facile du succès, une modération dans le désir de la renommée, si rare chez les artistes.

qu'il faut la signaler. Au reste, dans toutes les situations de la vie, c'est une condition réelle de bonheur que de savoir se préserver d'ardeurs trop grandes, et de se plaire au souffle des régions tempérées. Ce que Louis Nourrit appréciait par-dessus tout, ce qu'il cherchait vainement dans une carrière orageuse, c'était le calme, le repos, la vie exempte de trouble et d'agitation. Jamais le mot emploi^ dont on se sert dans la langue des affaires théâtrales pour désigner les attributions diverses des comédiens, n'a reçu une application plus directe, plus exacte, que dans l'application qu'il en faisait lui-même à l'exécution loyale de ses obligations. Il remplissait tous ses devoirs, chantait et jouait ses rôles le mieux qu'il lui était possible, s'acquittait de son emploi avec conscience; mais il se reprochait, pour ainsi dire, l'émotion que ces rôles lui causaient, parce que l'émotion troublait l'équilibre de ses facultés, dérangeait son repos, et que, n'étant pas stipulée dans son engagement, rien ne l'y obligeait; il la subissait donc comme une chose fâcheuse dont il fallait se dispenser, et il cherchait à s'affranchir de l'inquiétude qu'inspire toujours, même à l'artiste le plus vaillant et le plus habitué à affronter le feu de la rampe, la présence du public, maître capricieux, inconstant, qui a des boutades imprévues, et qui se croit le droit, dont il use quelquefois, de se montrer difficile et exigeant. S'il avait choisi, ou plutôt s'il avait accepté la profession de chanteur, c'est parce qu'il avait une jolie voix, que celte voix l'avait conduit au théâtre sans efforts, par un enchainenient de circonstances auxquelles il lui

eût élé difficile de résister, et qu'en somme c'était une profession agréable et d'un bon revenu, quoique ce revenu fût loin de valoir ce qu'il est aujourd'hui. Louis Nourrit avait, d'ailleurs, arrangé sa vie d'une façon étrange ; il était à la fois chanteur et négociant. Comme il se connaissait très-bien en pierres précieuses, il en faisait le commerce avec une grande habileté, et on peut ajouter avec une prédilection toute particulière. Il se plaisait à contempler le diamant, le saphir, l'émeraude, le rubis, les perles; il en aimait le feu, l'éclat, le chatoiement; il avait fait une gamme de pierres précieuses. Ce goût favori le suivait jusque sur le théâtre, et plus d'une fois Renaud, sortant des jardins d'Armide, a montré à ses camarades de beaux diamants qu'il arait dans sa poche.

Ce caractère, ce désir d'habitudes paisibles, avaient dû nécessairement dicter à Louis Nourrit, qui se connaissait bien et ne se faisait pas d'illusion, la réponse qu'il avait faite à Garât, l'humble aveu plein de philosophie, dont le maître, peu philosophe,.s'était montré si vivement irrité, et après lequel toute nouvelle tentative eût été superflue. Le professeur d'ambition n'insista pas. L'élève, trop modeste ou trop sage, refusait de sortir du calme qui lui était si cher pour se sacrifier à une divinité qu'il redoutait sans la connaître. La foi lui manquait.

Il est une ambition sérieuse et rare, qui ne s'attaque qu'à certains esprits ardents et fortement trempés. Nous relèverons tout de suite à son plus haut degré de puissance : c'est celle qui entraîne l'artifte, sans relâche et

ADOLPHE NOURRIT. ISl

sans pitié, vers l'étude obstinée ; qui lui montre, — comoie but suprême de ses efforts, une perfection idéale, absolue, étoile lumineuse qui brille aux confins de l'horizon, vers laquelle on marche sans cesse, sachant bien qu'on ne Tatteindra jamais, — et comme récompense, une place parmi les premières places dans l'estime et l'amour des hommes touchés des pures beautés de l'art. Noble aspiration ! rarement satisfaite chez l'artiste au cœur sincère. Rêve d'une vie entière, qui ne s'accomplit pas, et dont il ne faut pas s'éveiller, sous peine de tomber dans les ténèbres et dans le désespoir !

Cette ambition, si on ne sait la maîtriser, peut devenir redoutable. C'est ce désir implacable du bien qui s'empara du cœur d'Adolphe Nourrit, le dévora tout entier, et remplit de tristesse et d'angoisses les dernières années de sa vie.

Ainsi, tandi3 que le père était dépourvu môme de l'ardeur nécessaire, le fils se laissait dominer par un sentiment trop élevé et trop étendu des devoirs de l'artiste, qui excéda ses forces et le fit succomber. Moins exigeant pour lui-môme, plus confiant dans ses forces, ou résigné, s'il avait fallu l'être, il eût vécu heureux de l'estime de tous, entouré d'une juste renommée et de l'affection sincère qu'il inspirait à ses amis. F^es annales du théâtre ne seraient pas attristées d'une page néfaste qu'on voudrait effacer; ceux qui ont connu, qui. ont aimé Adolphe Nourrit ne seraient pas poursuivis d'un souvenir douloureux, dont le temps n'a pu adoucir l'amertume.

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