‹ Derniers souvenirs et portraitsChapitre 22 sur 48 · IV. •— LÀ MUE DE LA TOIX. — LE DÉBUT · texte numérisé non relu

IV. •— LÀ MUE DE LA TOIX. — LE DÉBUT

Adolphe Nourrit venait d'atteindre les derniers confins de l'adolescence, et les portes de la jeunesse s'ouvraient devant lui. C'est alors que le jeune homme jette un regard curieux §ur la route qu'il va parcourir,

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marche au-devant de la vie qui lui apparaît, et se demande comment il dépensera ses facultés, son intelligence, son cœur, son esprit et toutes les flammes nouvelles qui s'allument dans son âme.

Un phénomène auquel on n'attache aucune importance dans les habitudes ordinaires de la vie, mais qui a un grand intérêt pour le musicien, précède et accompagne ce passage de l'adolescence à la jeunesse. C'est la transformation complète de la yoix. Les accents limpides et fragiles de la voix de l'enfant s'effacent peu à peu et font place à des accents colorés et solides, signe de la virilité. L'accomplissement de cette transformation, qu'on nomme h mue de la voix, décida de la destinée de Nourrit.

Ce phénomène, qui a une action double, puisqii'il affecte à la fois chez le même individu, et avec des chances diverses, la voix qui parle et la voix qui chante, présente dans sa marche, rapide quelquefois, ordinairement très-lente, les circonstances les plus singulières, les plus iTfiattendues, les plus variées. Presque inappréciable chez la femme pour les observateurs inattentifs, il est très-prononcé et facilement remarquable chez l'homme. Nous ne nous occupons ici que des voix masculines et de la voix chantante.

Il peut arriver que tout l'effort de ce travail, de cette production mystérieuse de la voix virile, ait pour seul effet d'abaisser d'une octave la voix de l'eiifantj c'eslà-dire de la déposer tout entière, et comme avec précaution, avec ses qualités naturelles ou acquises de justesse, de souplesse et de légèreté, dans une zone infé*

rieurOy égale en étendue à l'espace qu'elle embrassait. Il n'y aura de changé dans la voix ainsi transportée que Papparence, le timbre, ce que les Italiens nomment le métal^ et la voix argentine du soprano devient la voi>L dorée du ténor. Il semble alors que Toreille assiste à un spectacle analogue à celui qu'offrirait aux regards d'un observateur le déplacement lent, progressif, régulier d'un terrain qui s'abaisserait par un mouvement presque insensible, avec ses riches plantations, ses gazons verdoyants, ses constructions harmonieuses, pour se ûxer sur une base plus solide, sur un sol plus fécond, et recevoir une lumière plus brillante et plus chaude. Mais que de chances fatales pour une chance heureuse! tout peut élre détruit, tout peut s'écrouler dans des secousses violentes et désordonnées. — C'est ainsi que la voix la plus pure, la plus étendue, la plus sonore, la plus richement douée, peut périr dans cet abaissement plein de dangers; et le plus souvent, et presque toujours, elle disparaît, éteinte, étouffée sous les décombres qui l'oppriment de toutes parts.

C'est pourquoi jadis en Italie, ce pays de la mélodie, où la beauté de la voix est estimée comme un don précieux, des parents avides vouaient des fils encore enfants, lorsque leur voix était sonore et accentuée, à un procédé qui leur conservait à jamais, non-seulement la souplesse, la légèrelé, mais aussi le timbre de la voix enfantine ; plus l'enfant était habile dans l'art du chant, plus sa voix était belle, plus était grande pour lui la chance dé vieillir sopran© perpétuel. C'étaient des voix ainsi obtenues qui, dans les solennités de la chapelle

Sixtine, pénétraient les auditeurs d'une émotion profonde lorsqu'elles s'écriaient, dans des chants remplis de tristesse : Miserere mei^ Domine I L'homme, dans ces conditions, n'était plus qu'une voix, mais une voix touchante, sérieuse, animée, où semblaient s'êlre réfugiés les plus doux sentiments de l'âme et toutes les plaintes de la destinée humaine.. Et quel triomphe attendait ce chanteur, lorsque arrivé à la perfection de l'art, il montait sur le théâtre, et, sous le costume d'un guerrier, d'un héros, d'un amant malheureux, répandait les trésors d'uùe vocalisation merveilleuse ! Notre siècle a encore vu deux de ces grands chanteurs exceptionnels, Crescentini* et Velluti*. Ils furent les derniers. On a renoncé, et c'est un honneur pour notre temps, à cette sorte d'assurance inconnue dans notre pays contre la perte de la voix, qui n'aurait jamais fourni ni assureurs ni assurés.

Le travail de la transformation vocale offre bien d'autres chances ; la voix de l'enfant peut, de légère et facile qu'elle était, devenir puissante et profonde, pas-

1. Cresceatini, de 1806 à 1812, est resté à Paris, attaché à la musique impériale; il obtint un succès immense dans le rôle de Roméo du Romeo e Giulietta, de Zingarelli, représenté en 1808 sur le théâtre des Tuileries. Il produisait un effet prodigieux dans Tair : Ombra adorata, aspetta, qu'il rendit célèbre. Il est mort à Naples, en 1846, dans un âge très-avancé.

2. Velluti a chanté sur les plus grands théâtres d'Italie de 1800 à 1829. Il se fit entendre à Londres en 1825, en 182G et en 1829. IL s'est, depuis cette époque, retiré en Italie. Il était né en 1781; peutêtre vit-il encore. — Ou donnait à ces virtuoses le nom de sopranistes, pour les distinguer des sopranos naturels. On indiquait ainsi qu'ils s'étaient consacrés à l'étude spéciale et à la pratique du soprano, comme on dit un violoniste, un pianiste, un portraitiste.

ser à la condition de basse-taille et acquérir la puissance aux dépens de la souplesse et de la légèreté. Elle peut devenir mixte, se placer entre le ténor et la bassetaille, se constituer en baryton. Une voix peut gagner une étendue exceptionnelle ou se restreindre à l'émission de quelques sons. La qualité du timbre, c'est-à- .dire de la voix même, varie aussi à Tinfini. De même qu'un homme dont Tesprit est cultivé peut avçir un extérieur vulgaire, de môme une voix, d'ailleurs dans de bonnes conditions, peut avoir un accent vulgaire ; et c'est un grand défaut, presque toujours irrémédiable. C'est comme un de ces vices de conformation que la science est impuissante à guérir. Mais, par contre, une voix d'abord entachée de vulgarité peut se revêtir de distinction et devenir élégante. Chaque voix a un caractère, une tournure, une manière d'être qui lui est propre. La voix peut être faible ou puissante, agréable ou dénuée de charme, obéissante ou rebelle, pâle ou colorée, froide ou expressive, par sa sonorité même, indépendamment de toute étude de l'art du chant et de toute préparation vocale; mais ces qualités ou ces défauts ne sont définitivement acquis jqu'après la mue de la voix, qui en est l'établissement constitutif. Enfin, il peut se faire encore qu'une voix toute musicale, bien douée et richement pourvue, apparaisse et se développe ï)endant Tœuvre de la transformation, alors que rien ne la faisait présager chez l'enfant. Le germe caché ne devait fructifier qu'à l'aide des forces de la jeunesse." On compte, chez les chanteurs, de remarquables exemples de cette manifestation inattendue de la voix.

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C'est œ qui s'était prodaii chez Adolphd Nourrit.

Le premier symptôme de la métamorphose qai va s'opérer est une sorte de voile âpre, dur et rauque» qai s'étend sur la voix. Sous cette enveloppe protectrioe ou funeste, le germe musieal fermente, pour naître ou paur mourir, s'éteindre ou se fortifier. Ce voile, ce nuage, s'était étendu sur Nourrit encore livré à ses travaux de calculateur, et, quand le voile se leva, quand le nuage se fut dissipé, un Jeune chanteur apparut ra-^ dieux.

Une voix lui avait été donnée, un timbre pur^ frais, élégant et sonore, atteignant facilement les régions éle-^ vées, dans une demi-teinte qui avait beaucoup de charme. Celait une voix placée entre la voix que les anciens musiciens français nommaient haute-*contre et celle moins aiguë qu'ils appelaient taille, et que nous avons depuis nommée du nom plus harmonieux adopté par les Italiens. C'était la rare et précieuse voix de té-^ nor, que nos voisins qualifient quelquefois de tenorino^ lorsque^ vibrant avec moins d'éclat que le ténor dont elle procède, elle est plus propre à exprimer la grâce que la force, les sentiments contenus que les passions violentes. Mais la jeune voix de Nourrit participait de ces deux genres de voix et savait exprimer l'énergie aussi bien que la tendresse. On pouvait lui reprocher une émission parfois gutturale, et une certaine résistance au travail de la vocalisation rapide. L'étude pourrait corriger le premier de ces défauts, et amener aussi, jusqu'à un certain point, la facilité de vocalisation, toujours désirable, toujours précieuse au chanteur,

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mais qui n'était pas indispensable pour Texécution des tragédies lyriques dont se composait alors le répertoire de rOpéra français.

Et, en même temps que la voix de Nourrit s'était manifestée, des aspirations nouvelles s'étaient fait jour dans son cœur. L'instinct du chant s'était éveillé et l'agitait, et il sentait dans tout son être une sorte de rbythme harmonieux qui l'entraînait vers la musique. Il forma dès lors le projet d'abjurer un passé qui ne devait pas laisser de trace dans son existence. Son père avait vainement tenté de le détourner de sa route; la nature l'y ramenait sans trouble et sans effort.

Mais il craignait d'affliger son père, et il lui cacha le changement qui venait de s'opérer en lui. Il prit en secret quelques leçons de musique, et, encouragé par ces premières études^ il consulta Garcia, alors dans

tout l'éclat de son talent et de sa réputation, et lui confia sa voix, son désir et ses espérances. Après quelques mois d'épreuves et de leçons assidues, Garcia, d'abord entraîné par la conviction et la volonté prononcée de son élève, puis séduit par la grâce de sa voix et rassuré par ses progrès rapides, crut devoir révéler à Louis Nourrit, dont il était l'ami, le secret de la vocation du jeune ténor. Le père, étonné, chagrin, dut cependant céder à des prières appuyées de l'autorité et de l'amitié d'un maître tel que Garcia. Il se rendit, et livra le fils qui déjà s'était livré lui-même.

Celui-ci, heureux de l'approbation paternelle, avoua hautement sa résolution, prit congé de sa vie passée, entra plein de joie dans son existeaca aouvelld^ et se

donna tout entier à Pétude du chant et de la pratique du théâtre. Le !«' septembre 1821, il débutait à l'Opéra. Il n'avait pas encore vingt ans.

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