‹ Derniers souvenirs et portraitsChapitre 23 sur 48 · V. — LE PYLADE DE GLUCK · texte numérisé non relu

V. — LE PYLADE DE GLUCK

Il y a dans une des grandes compositions que Gluck nous a laissées un personnage qui remplit un rôle secondaire ; le génie du musicien en a fait un personnage important, capital, et a fait, du rôle, un premier rôle. Dans la plupart des opéras, le ténor est voué à Tamour; il en exprime tous les transports; il esiVamoureux^ comme on dit en style de théâtre. Et non-seulement il est amoureux, mais il est aimé. Le baryton et la basse-taille peuvent bien aussi, dans le cours de leur existence théâtrale, ressentir les feux les plus ardents; mais, quel que soit le talent avec lequel ils les expriment, leur tendresse est ordinairement repoussée par le soprano, qui aime à chanter avec le ténor, et se plaît à moduler avec lui des gammes harmonieuses. Au ténor donc, Tamour heureux; être amoureux, c'est son devoir et sa fonction ; être aimé, c'est son droit et sa récompense.

Dans l'opéra de Gluck dont nous voulons parler*, il n'y a pas à! amoureux^ il y a un ami ; et il y a un ténor, qui a dû déroger et passer à Tamitié. Mais ce n'est pas l'amitié froide, vulgaire, -qui effleure le cœur, donneuse de conseils et avare d'action, prodigue de consola Iphigénie en Tauride. . -

lations et impuissante à consoler; c'est l'amitié chaleureuse et profonde, qui s'attache au malheur, en réclame sa part, et ne faiblit pas devant la mort. Ce sentiment mythologique, dont Pylade est le type célèbre, Gluck Ta mis en musique avec une puissance d'expression si grande, que, dans sa partition, Tamitié fabuleuse est devenue une réalité.

C'est ce personnage de Pylade que choisit Adolphe Nourrit pour se montrer d'abord au public, et il en remplit le rôle avec un charme si vrai, une chaleur si persuasive, une conviction si entraînante, qu'il eût fait naître l'amitié dans le cœur du malheureux Oreste, si les deux jeunes héros n'eussent été déjà de vieux amis. Et il peut être permis de faire remarquer ici, sans trop d'orgueil pour la musique, le pouvoir qu'elle exerce, et l'empire qu'elle se crée, lorsqu'un souffle énergique la pénètre et l'anime. Le Pylade de Racine est réduit à la condition de confident. Dévoué, mais inerte, il ne sait qu'obéir; il se meut comme une ombre, et l'on peut dire, sans manquer au respect et à l'admiration que l'on doit à l'auteur A'Andromaque^ que ce n'est point Pylade. Ce n'est pas ainsi que l'a fait Gluck. Le poëte a resserré tout l'éclat de son génie pour Hermione, Oreste, Andromaque, Pyrrhus; Pylade, relégué au second plan, disparaît sous leur relief et sous leur lumière. Gluck a fait de l'ami d'Oreste un homme, une âme, une vie; il existe, parce qu'il chante. Et c'est après l'air touchant de Pylade : Unis dès la plus tendre enfance^ après le duo sublime : Et tu prétends encore que tu m'aimesl qu'Oreste aurait pu s'écrier :

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle^ Ma fortuue ya prendre une face nouvelle.

Le débuUnt chanta merveilleusement ces deux belles ipspirationBt' où l'amitié a'exhale en accents pleins de tendresse. Le succès fut complet, la critique fut désarmée. A peine songea-t-on i remarquer un embonpoint précoce que le jeune ténor tenait de son père, à en faire l'objet d'une observation fâcheuse, parce qu'il avait le judicieux esprit d'en prendre franchement son parti, qu'il le portait légèrement, avec une sorte d'élégince, et ne cherchait nullement à le dissimuler. C'est ainsi que, dans le monde, on se fait pardonner un défaut par la bonne grâce avec laquelle on en convient.

Adolphe Nourrit était doué d'un esprit trës^fin ettrè»capable d'apprécier dans leurs nuances les plus déli-^ oates les ciroonstanoes qui peuvent agir sur les impressions du public, et il ne serait pas impossible que le petit déplaisir que lui causait Tembonpoint trop hâtif dont il était pourvu ait été pour quelque chose dans le choix qu'il fit de son rôle de début. Il pouvait penser, et 11 ne se serait pas trompé, qu'on pardonnerait un peu d'obésité à l'amitié de Pylade plutôt, par exemple, qu'à la douleur d'Orphée, Mais, comme, en môme temps, il était sincèrement modeste et très^défiant de lui-môme, il peut avoir préféré ce rôle par la raison qu'il était moins important que les autres rôles de ténor, qu'il tenait moins de place, qu'il servait seulement l'action et ne la dominait pas. Il pouvait se dire aussi que le public, quelquefois, dans ses bons jours, tient compte de la modestie, sait gré d'une certaine réserve ; qu'il met-

trait peut-être au premier rang celui qui se plaçait en seconde ligne, et donnerait beaucoup à celui qui demandait si peu. Ce calcul aurait témoigné d'une grande habileté, puisque Tévénement Teût réalisé. Enfin, il se peut encore, et nous le croyons, parce que le cœur de Nourrit s'ouvrait à tous les bons sentiments comme soû esprit à toutes les bonnes pensées, qu'il ait voulu éviter jusqu'à l'apparence d'une lutte qui se serait produite infailliblement, s'il se fdt montré dans un des grands rôles attribués à son père. Il ne voulait pas se présenter comme un rival, il s'oiïrait comme un aide, un sup^ pléant. 11 avait donc trois raisons pour adopter le per« sonnage de Pylade : l'obésité précoce, la modestie prè^ voyante et le respect filial. Toutes trois étaient excel-' lentes. On pourrait en ajouter une quatrième : il chaD-> tait très'bieii le rôle de Pylade.

Après cette épreuve, plusieurs fois renouvelée et devenue décisive, Adolphe Nourrit ne devait ni ti6 pouvait hésiter k se produire dans tous les rôles qui convenaient à sa voix, à sa jeunesse et à son talent* Accueilli avec sympathie, apprécié et adopté par le public, rassuré désormais contre toute chance de dis* cussion, il occupa le répertoire, chanta . dans i4fm{(léf, Orphée, les Bayadèrei, de Gatel; lee DanaUes, de Salieri, et partagea le domaine du premier ténor arec son père, dont il était l'héritier présomptif, et qu'il devait éclipser en illustrant son nom.

VI. — ROSSim A PARIS. — LE SIÈGE DE CORINTHE. — MOÏSE. M. LDBERTj DIRECTEUR DE l'oPÉRA.

Les choses marchèrent ainsi pendant cinq ans. Puis le grand mouvement musical produit par les œuvres de Rossini atteignit et agita TOpéra. Tout y fut changé. Le répertoire allait être renouvelé. Un style nouveau allait s'emparer du théâtre et reléguer dans le silence des bibliothèques des partitions célèbres, ouvertes depuis un demi-siècle sur les pupitres de Torchestre; c'est le destin des œuvres théâtrales, c'est surtout celui des partitions, de perdre un jour la faveur du public, facilement entraîné vers des émotions nouvelles. Mais les beaux ouvrages qui disparaissent ainsi conservent toute leur renommée, et ils sont semblables à ces grands citoyens dé l'antiquité, qu'on exilait parce qu'on était las de les admirer.

Rossini, appelé par le ministère de la maison du roi, était arrivé à Paris vers la fin de 1823, et avait reçu un accueil enthousiaste. D'abord chargé de la direction du Théâtre-Italien, il avait présidé à la mise en scène de plusieurs de ses ouvrages. L'année suivante, à l'occasion du sacre de Charles X, il avait écrit il Viaggio a Reims, qui devait plus tard devenir le brillant Comte Ory. Pais il voulut préluder à la composition d'un opéra français en arrangeant pour notre scène un de ses opéras italiens, comme s'il eût eu besoin de faire un noviciat., de demander des lettres de naturalisation depuis longtemps délivrées à son génie. II fit choix du Mao'

metto seconda^ encore inconnu au public parisien. Le. poëte Soumet traduisit et modifia le libretto. Rossini ajouta à la partition d'importants morceaux, entre autres la scène magnifique de la bénédiction des drapeaux, et l'œuvre ainsi transformée fut représentée à rOpéra le 9 octobre 1826, sous le titre du Siège de Corinthe.

Adolphe Nourrit, que son talent désignait au choix du maître et appelait à être un des plus brillajits instruments de la rénovation qui se préparait, avait été chargé du principal rôle de ténor, jeune guerrier du nom de Néoclès, Ce rôle était écrit dans un style qui ne lui était pas familier, et dans des conditions de vocalisation nouvelles pour lui. Sincèrement dévoué à Tamour de son art, sévère pour lui-même, il eut le courage, après cinq ans d'exercice et de succès, de se placer encore une fois sous la direction de son maître Garcia. Ce n'était pas assez de déclamer le récitatif avec intelligence, avecr un sentiment vrai, d'exprimer avec charme toutes les nuances de la mélodie, il fallai joindre à ces qualités déjà acquises et toujours nécessaires une science du chant plus complète, et assouplir une voix parfois rebelle. Ses nouvelles études lui furent heureuses et profitables. Il avait, d'ailleurs, à côté de lui un modèle parfait de cet art du chant, madame Damoreau, engagée récenmient à l'Opéra, et qui dans le Siège de Corinthe remplissait le rôle de la jeune princesse Paiùyra; Dérivis père représentait Mahomet 11^ mais il n'appartenait pas à l'école nouvelle, n'avait aucune prétention à l'agilité vocale, et

le mattre dut simpli&er pour lui tous les traits brillants répandus dans le rôle. Toutefois, par son talent de comédien, il soutint bien l'honneur du personnage. Un autre rôle de ténor^ un peu effacé à Tarriére-plan, celui du gouvemeur de Corinlhe, Cléomène, échut à Nourrit père ; celui-ci, comprenant que désormais ses services devenaient inutiles, se hâla de profiter de l'occasion qui lui était offerte, et quitta le théâtre peu de temps après cette représentation ; c'est dans le Siège de Corinthe, en présence du fils chéri qu'il abandonnait au public, qu'il prit congé de la scène. Il se retira à la campagne, et ne jouit pas longtemps du repos qu'il avait si longtemps et si ardemment souhaité. Il mourut, jeune encore, en 1831.

L'Opéra entra largement et activement dans la voie qui venait d'être ouverte; Rossini arrangea pour la scène française son Mosè; il ajouta pour cette transformation de nouvelles richesses aux richesses anciennes, un premier acte tout entier, de charmants airs de danse, le finale à Teffet puissant, irrésistible, que tout le monde connaît, et il fit du Moïse, représenté à l'Opéra le 26 février 1827, une des phjs belles œuvres musicales qui existent.

Dans cet opéra, Nourrit chanta le premier ténor, Aménophis; madame Damoreau, Anaï; madame Dabadie, la reine Sinaïde; mademoiselle Mori, Marie; et Dabadie, Pharaon; Dérivis avait fui devam les vocalisations importées à l'Opéra et avait été remplacé par Levasseur, enlevé au Théâtre-Italien par le nouveau directeur, M. Emile Lubbert, et rentrant brillamment,

par le beau rôle de. Moïse, à l'Opéra français, où il avait d'abord débuté.

Carua nouveau directeur avait été donné à l'Opéra. M. Sosthènes de Larochefoucauld, qui avait le département des beaux-arts, promoteur du mouvement qui s'accompjissait, avait fait choix de M. Emile Lubbert, entièrement dévoué à ce mouvement, pour en hâter et en favoriser l'expansion *. .

Il y a environ dix ans, deux jeunes voyageurs français, qui parcouraient l'Egypte, rencontrèrent non loin des Pyramides un seigneur, un effendi, monté sur un beau cheval et suivi de deux esclaves. L'effendi s'arrêta devant eux. C'était un homme d'un âge mur, pourvu d'une abondante barbe blanehe qui lui donnait un aspect parfaitement vénérable. Il leur adressa la parole en très-bon français. Après quelques mots échangés : « Parlez-moi de Paris, messieurs, leur ditil; donne-t-on toujours à l'Opéra Moïse, la Muette^ le Comte Ory^ Guillaume Tell f — Certes, monsieur, ces beaux ouvrages sont toujours pleins de vie. — C'est moi qui les ai montés, messieurs; jo suis Lubbert- Bey. » Puis il piqua des deux, laissant les deux voyageurs un peu surpris d'une si singulière apparition et de cette conversation dans le désert. C'était, en effet, l'ancien directeur de l'Opéra.

Emile Lubbert était né à Bordeaux, d'une famille riche; envoyé jeune à Paris, il y reçut une brillante

1. C'est à cette époque qullérold entra à l'Opéra comme chef du chant, Habeneck et Valentino y étaient chefs d'orchestre.

ëducation ; puis son père fut ruiné dans des spéculations commerciales^ et le jeune homme, cruellement déçu dans ses espérances de fortune, se trouva heureux d'accepter la place modeste, et peu en harmonie avec ses goûls, d'inspecteur de la loterie. Il chercha des consolations dans la musique qu'il avait, toujours aimée^ étudia la composition sous M. Fétis, et parvint à faire représenter à l'Opéra-Comique , en 1823, un petit opéra en un acte, intitulé : Amour et colère. D'autres travaux de ce genre l'occupaient, lorsque, vers la fin de 1826, il fut nommé directeur de l'Opéra, qu'il gouverna jusqu'en 1831, époque de l'avènement de M. Véron. Il prit alors à ses risques et périls l'entreprise de l'Opéra-Comique, et n'y fut pas heureux. Forcé de quitter la France, il se réfugia en Egypte et fit agréer ses services au vice-roi Méhémet-Ali, qui le nomma ordonnateur des fêtes du palais. Les douceurs de la vie orientale le séduisirent, et, pour pouvoir s'y livrer sans réserve comme sans scrupule, il se fit musulman. Entré ainsi de plain-pied dans la carrière de l'islamisme, il fut promu à la dignité de bey et attaché au ministère de l'instruction publique.

Emile Lubbert était un homme de plaisir et de goût; familier avec les langues orientales, qu'il avait apprises dans l'exercice de ses fonctions, il lisait Saadi comme il lisait Horace et Alfred de Musset, résumant ainsi l'esprit et les grâces de trois ci vilisations. Il est mort il y a quelques années, laissant le souvenir de son nom attaché aux ouvrages représentés pendant les trois années de sa direction. Aux ouvrages que nous avons nommés,

OU plutôt qu'il a nommés lui-même en présence des Pyramides^ il faut ajouter le Dieu et la Bayadère^ de Scribe el Auber; le ballet de la Somnambule^ de Scribe et Hérold; puis le Macbeth^ de M. Chelard, où il y avait de belles choses^ la Belle au bois dormant, Manon Lescaut. Successivement inspecteur de la loterie, composileur de musique, directeur de TOpéra, de l'Opéra- Comique, bey, ami d'un successeur de ce Pharaon que Rossini brave avec desi belles mélodies dans sa partition de Mo'ise^ chef d'une université égyptienne, il changea bien des fois de rôle et de costume ; mais son titre de directeur de TOpéra le recommandera seul à l'attention de la postérité; sa direction .fut féconde, marquée par de beaux ouvrages et de grands succès, et se rattache à une époque de transformation de l'opéra français.

vu. — CARACTÈRE DU TALENT DE NOURRIT. —LA MUETTE. — LE COMTB ORT.

GUILLAUME TELL. — M. PUPREZ.

M. Lubbert règne donc à l'Opéra. La réputation de Nourrit va s'accroître et s'étendre. Il est jeune, sa voix est pure et fraîche, et il a acquis le plein exercice de ses facultés de chanteur habile et de comédien excellent, c'est-à-dire de chanteur dramatique. Ces facultés vont briller avec tout leur éclat dans la création de rôles importants, types de personnages diversement caractérisés, que Nourrit aura à faire vivre sur la scène. .

L'habileté de Nourritcomme chanteur était intime-

ment liée à son intelligence du théâtre. Chez lui, les qualités qui font le comédien se confondaient naturellement, sans aucun eifort de sa part, avec son talent de chanteur. La prononciation était nette et élégante^ le sentiment de la phrase musicale excellent. Aussi habile à saisir les nuances d'un rôle qu'heureux à les exprimer, comprenant le charme et le pouvoir de la mélodie aussi bien que la finesse ou Ténergie d'une situation, il séduisait le spectateur par la *grâce de son chant, la dislftiction de son jeu, et savait au besoin l'entraîner par une action chaleureuse et théâtrale, dans la bonne acception du mot. De l'alliance de ces qualités diverses, toujours présentes et toujours associées, naissait une interprétation communicative, parce qu'elle était sympathique, et une sorte de diction harmonieuse qui donnait à chaque mot et à chaque note sa valear et son importance relatives. Nourrit étudiait profondément un rôle, et, lorsqu'il en avait conçu et dessiné l'ensemble, il en faisait ressortir les détails par une distribution bien entendue d'ombre et de lumière. Ardent à rechercher tout ce qu'un rôle pouvait donner, il se montrait toujours ambitieux pour le personnage qu'il représentait ; il le voulait riche et généreux en effets^ prépondérant dans l'action, bien doté dans le partage des morceaux de chant; et on suivait ses conseils: Scribe, Auber, Rossini, Meyerbeer, s'en rapportaient souvent à sa jeune expérience, à la connaissance qu'il avait de luimême, parce qu'on savait bien qu'en ajoutant à la valeur de son rôle on ajoutait aussi aux «chances du succès, et qu'au jour de la représentation l'auteur et le

compositeur seraient amplement récompensés de ce qu'ils auraient fait pour le comédien et pour le chanteur. On entendait parfois le murmure d'un artiste chagrin, îèsé par le déplacement d'un effet; mais Nourrit apaisait le murmure par le charme d*un esprit doux et conciliant, et désarmait l'artiste par la persuasion. Il prouvait alors à ses camarades que ce n'était pas son succès personnel qu'il avait en vue, mais bien celui de Touvrage, et que le succès se partage et compte pour tous. Et il les amenait à son opinion, et on chantait, en se donnant la main^ les duos, les trios, les finales : c'est ainsi que, dans une expédition de guerre, des chefs jaloux marchent en bon accord et concourent tous ensemble au gain de la bataille.

Les trois premiers ouvrages représentés sous la direction de M. Lubbert, après Mo'ise^ semblent avoir été choisis pour éclairer les qualités de Nourrit du jour le plus favorable : c'étaient la Muette^ représentée le 29 février 1828; le Comte Ory, joué le 28 avril suivant, et Guillaume Tell, le 3 août 1829. On ne pouvait mieux rencontrer pour faire apprécier la flexibilité de son talent. Nourrit se trouvait alors dans une de ces situations heureuses et si rares dans la vie d'un artiste, où les circonstances le secondent et se prêtent à l'accomplissement de ses vœux. On eût dît qu'il marchait entouré d'un concert unanime d'approbations, d'an crescendo brillant de succès et de renommée.

Jl est inutile de parler ici de cee Arois chefs d'œuvre, admirés sur tous -les théâtres et présents à toutes les mémoires. Nourrit sut composer et représenter avec un

grand art les personnages si différents de Hasaniello, du comte Ory et d'Arnold ; il donna à chacun le style qui caractérise, le coloris qui met en lumière, et il fit entendre avec beaucoup de charme, et avec les nuances qui les distinguent, les mélodies élégantes, touchantes ou énergiques d'Auber et de Rossini. S'il est vrai de dire que, dans le rôle d'Arnold, il a été surpassé par Duprez, il restera toujours à Nourrit Fhonneur d'avoir établi et dessiné ce beau rôle.

Duprez apportait à l'Opéra une connaissance complète et pratique de l'art du chant, et de fortes études musicales qui avaient manqué à l'éducation tardive de Nourrit. Le grand succès, on peut dire le triomphe obtenu par Duprez lors de son début dans Guillaume Tell^ tenait aussi aux qualités qui lui sont propres : l'ampleur du style, l'exécution magistrale, la puissance de la voix, l'accentuation chaudement colorée, qualités que ne comportait pas l'organisation musicale de Nourrit, si richement doué d'ailleurs. Si, dans Vallegro de Tair célèbre du quatrième acte, il a été vaincu par Duprez, dont le magnifique Suivez-moi! entraînait la salle entière, il savait, comme lui, mais par d'autres moyens, nous toucher jusqu'au fond du cœur dans le trio, et ce cri sublime de la douleur d'un fils : Je ne te verrai plus! trouvait, dans l'âme des deux grands artistes, l'écho de la belle inspiration du maître, et, dans leur voix, des accents diversement modulés qui arrachaient des larmes. Et avec quelle tendresse Nourrit chantait l'air charmant du Sommeil de la Muette! avec quel art et quelle grâce les suaves mélodies du Comte Ory^ les

cantilènes légères et élégantes du Dieu et la Bayadère î Le paysan du PKiltre le montra plus tard sous un aspect nouveau. Nourrit surmontait très-heureusement les difficultés vocales répandues dans des rôles* de couleurs si variées; il tournait habilement celles qu'il ne voulait ou ne pouvait aborder de front, et se livrait sans réserve à l'expression de* situations où il se sentait maître. Il savait au besoin, par une transition ménagée avec beaucoup d'adresse, enchaîner les sons adoucis de la voix de poitrine aux sons plus fins encore de sa voix de téte^ qui était à la fois gracieuse et sonore.

Ceux qui n'ont pas entendu JNfourrit ne doivent pas conclure de ce qui vient d'être dit qu'il ne savait pas donner aux sentiments énergiques l'expansion puissante qui subjugue et force l'applaudissement. On sait quel effet il produisait dans l'admirable quatrième acte des Huguenots^ dans le grand duo de la Muette : Amour sacré de la patrie^ brillant et palpitant d'un élan chaleureux. Qu'il nous soit permis de citer aussi, seulement à titre de renseignement et comme témoignage de reconnaissance, le trio et l'air de la Juive. On sait de quel coloris chevaleresque il a revêtu les mélodies inspirées qui abondent dans Robert le Diable, Nous qui l'avons suivi depuis son entrée à- l'Opéra jusqu'au jour néfaste où il le quitta, nous entendons encore ces chants qui ont cessé !

Nous n'ayons pas parlé du soin que Nourrit apportait au choix de ses costumes et de l'art avec lequel il se

les appropriait. Ce soin fut remarqué, pour la première

fois, dans la Muette, qui fit une révolution dans les habitudes de la mise en scène de TOpéra, à cause de Télude particulière, nouvelle à ce théâtre, qu'on avait faite des costumes et accessoires ^ Cette étude consciencieuse. Nourrit rappliquait à toutes choses, aussi bien à la conception générale du rôle qu'aux détails de son ajustement théâtral, que le sujet fût historique ou de fantaisie, sévère ou gracieux^ ou rustique comme le Philtre.

Il est mille fois regrettable que Nourrit et Duprez n'aient pu concourir ensemble à l'éclat de TOpéra. En ne mentionnant que certaines des qualités qui appartiennent plus particulièrement à Duprez, nous n'avons pas non plus voulu renfermer l'emploi de ce grand lalent dans d'étroites limites^ et donner à entendre qu'on eût dû le consacrer uniquement à l'interprétation des passions véhémentes. Tout le monde sait avec quelle maestria^ avec quelle profondeur de sentiment Duprez chante le cantabiley avec quel charme il détaille le récitatif. L'un après l'autre, ces deux chanteurs célèbres ont brillé sur notre scène par les caractères spéciaux d'une belle exécution vocale. Réunis, paraissant alternativement dans les mômes ouvrages, ils auraient présenlé le même personnage sous des aspects divers, expiimé le môme chant avec des nuances différentes. Chacun avait sa place, chacun avait sa gloire. Masa-

1. Les costumes et les accessoires de la Muette ont été étudiés sous l'impulsion et fa surveillance de M. Duponchel^ qui venait d'être attaché à l'Opéra. Les décorations sont de Cicéri, les ballets d'Aumer. M. Salomé était chargé de la mise en scène.

niello, Arnold. iRobert, Raoul, auraient eu deux voix el deux âmes; et ce combat généreux, ce concours qui eût rappelé ceux de la Grèce antique, aurait honoré rOpéra français et laissé dans ses annales des souvenirs féconds... Que Dieu n'a-t-il permis que Nourrit ait accepté cette lutte!...

vin. — 1830. — ONE RÉPÉTITION DE GUILLAUME TELL. — DIRECTION DE M. YÉRON. — ROBERT LE DIABLE.

Le lundi 26 juillet 1830, Taffiche de FOpéra annonçait pour le soir même Guillaume TelL Le matin, vers midi, tout le personnel du théâtre était réuni sur la scène. Chacun était préoccupé des graves événements qui se préparaient, car les fameuses ordonnances avaient été publiées la veille, et l'esprit de Témeule grondait déjà. On causait de la chose publique, et on répétait Guillaume Tell. Un raccord * avait paru nécessaire. J'étais présent à celte répétition, seul dans la salle obscure, où pénétraient par moments dos rumeurs lointaines. Ldrsqu'on arriva au trio célèbre, lorsque Guillaume s'écria : Ou l'indépendance ou la morti un frémissement parcourut le théâtre^ et les hommes qui se tenaient au fond de la scène ou qui remplissaient les coulisses, acteurs, musiciens, machinistes, comparses,

1. On nomme raccord, en termes de théâtre, une répétition partielle d'un ouvrage, rendue nécessaire par une distribution nouvelle des rôles ou par un changement daus la mise en scène, par la présence d'un acteur nouveau, par des coupures, ou enfin destinée uniquement à rétablir la bonne exécution de quelques endroits difliciles.

soldats de garde, frappés d'nne étincelle soudaine, accoururent et répétèrent le cri de Guillaume. Jamais mouyement réglé par un habile metteur en scène ne fut exécuté avec autant de chaleur et d'ensemble. Trente ans écoulés n'ont pu effacer de ma mémoire le souvenir de cette commotion rapide et Teffet de ce chœur étrange, de cette mélopée bizarre, où se trouvaient confondus le chant et le rhythme musical avec la libre expansion de la parole, et d'où s'échappait, comme un rayon de feu du milieu des ténèbres, le cri de guerre fortement accentué. Ce fut la fin de la répétition. Beaucoup de ces hommes, cachanl sous leurs vêtements une arme improvisée, partirent et allèrent grossir les groupes qui agitaient le boulevard. Peu d'instants après, on reçut l'ordre de cesser la répétition, prévoyance tardive que l'émeute avait devancée, et de changer le spectacle annoncé. L'histoire sait comment il fut changé.

Alors, pendant onze jours, le théâtre est muet. Alors aussi, tout ce qui fait la force et le talent de Nourrit se met au service de la réalité. Le forum remplace la scène, et ki voix du chanteur retentit sur la place publique. Du haut des barricades, il chante la Marseillaise. Porté aux honneurs de la milice nationale, il marche, l'épée à la main, à la lôte d'une compagnie. Puis le théâtre reprend ses droits et ouvre ses portés. Le 4 août. Nourrit reparaît dans le rôle de Masaniello de la Muette^ devenue opéra de circonstance; le môme jour, il chante la Parisienne. Pour satisfaire au vœii populaire, il court de théâtre en théâtre et fait entendre des

ADOLPHE NOURRIT. Ift7

chants patriotiques, que le public répète en chœur avec un enthousiasme si grand, qu'il s'affranchit de la justesse et qu'il devance la mesure. Ce n'est plus un rôle que joue Nourrit, il est lui-môme. Poëte, artiste, citoyen, il chante et célèbre la victoire du peuple.

Le contre-coup de la révolution ne se fit pas sentir sur-le-champ à l'Opéra. Ce fut seulement le 1" mars J83i que M. Lubbert apprit qu'il devait quitter la direction. Il fut décidé que l'Opéra cesserait d'appartenir à la liste civile. M. Véron, nommé directeur, exerça pendant trois mois pour le compte de l'État, et, le 1" juin, après une clôture d'un mois, employée à la restauration de la salle, il fut mis en possession, à ses risques, périls et fortune, du privilège de l'Opéra. Il préluda à son active et brillante direction par le ballet l'Orgie et par le Philtre^ et gagna, le 21 novembre 1831, la mémorable victoire de Robert le Diable.

M. Yéron sbraconté l'histoire de la mise au jour de ce bel opéra, primitivement destiné par les auteurs au théâtre de l'Opéra-Comique. On a lu, ou on lira dans les Mémoires d'un bourgeois de Paris *, les soins qui entourèrent le berceau de cet ouvrage 'célèbre, et les préoccupations intelligentes de ce bourgeois de Paris, homme d'esprit et de goût, qui prévoyait que cet opéra portait sa fortune. Le rôle de Bertram, donné à Dabadie, baryton, lorsque Bobert le Diable avait été arrangé en grand opéra, fut modifié par Meyerbeer, transporté dans le domaine de la basse-taille, et confié

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