Tome III, chap. m
Esméralda, de Victor Hugo et de mademoiselle Louise Berlin, fut le second ouvrage donné par M. Duponchel. Nourrit remplit le rôle du capitaine Phœbus dans cet opéra, où Ton remarqua une grande abondance d'idées, un coloris heureusement dessiné et souvent une rare puissance d'expression. L'air des Cloches^ chanté et détaillé avec intelligence par Massol-Quasimodo, est resté dans la mémoire des amateurs.
Le Stradella, de M. Niedermeyer, vint ensuite, et le rôle de Stradella est le dernier que Nourrit ait créé. Il y a de beaux morceaux dans cet ouvrage, dont une anecdote bien connue, vraie ou supposée, a fourni le sujet *. On raconte que Stradella attendrit par la beauté de son chant le cœur d'assassins soudoyés pour lui donner la mort, et qu'il- fit tomber le poignard de ces mains habituées au crime. La scène principale, qui se passait dans une église, très-bien traitée par le compositeur, très-bien chantée par Nourrit, produisit un grand effet. Le trio des spadassins, écrit avec une habileté remarquable, souvent chanté dans les concerts, est toujours vivement apprécié.
Mais, avant la représentation de cet ouvrage, donnée le 3 mars 1837, Nourrit avait déjà arrêté sa rupture avec l'Opéra. Nous le laisserons parler, et dans la lettre que nous allons citer*, il fera connaître la cause de cette fatale résolution.
1. MM. Emile Deschamps et E. Pacin sont les auteurs de Stradella.
2. Les lettres de Nourrit publiées dans cette notice sont toutes adressées à M. Ferdinand Hiller^ qu'un talent éleyé^ un cœur excellent^ un noble caractère ont rendu cher aux nombreux amis quMl a
Faris, 26 octobre 1836.
Mon cher ami,
Je dois d*abord commencer par vous remercier de votre bonne lettre; je savais par madame*** votre indisposition, et j*avais hâte d'apprendre votre rétablissement. Vous voilà maintenant tout à fait sur pied et voas préparant à passer un doux hiver au milieu de votre famille, le cœur et l'esprit satisfaits, avec des occupations qui vous plaisent et des relations qui vous rendent heureux. Je m'en réjouis, quel que soit le regret que j*éprouve de ne passons voir; mais il faut aimer les amis pour eux-mêmes, et comprendre leur bonheur' comme ils le comprennent eux-mêmes.
J'ai bien des choses à vous apprendre, bien des choses qui vont vous étonner ; mais procédons par ordre, et,' puisque j'ai d'abord une bonne nouvelle à vous donner, commençons par celle-là.
Ma femme est heureusement accouchée d'une petite fille qui se porte à merveille; voilà déjà douze jours, et la mère et l'enfant continuent à jouir d'une parfaite santé. Bien des gens ont fait la grimace en voyant arriver une cinquième petite fille; mais nous, nous recevons avec joie ce que Dieu nous donne, et nous disons : Merci, Que celle-ci ressemble à ses sœurs, qu'elle soit digue de sa mère, et nous pouvons être assurés qu'il y a au monde une bonne femme de plus. C'est une chance pour que les enfants de nos -enfants vaillent mieux que nous. Alléluia î
Maintenant ce que j'ai à vous dire est grave, et peut-être vous impressionnera péniblement; mais je dois vous rassurer d'avance : tout ce que vous allez apprendre n'a été qu'en vue de tna tranquillité, de mon bonheur et surtout de ma famille.
Je quitte l'Opéra et me retire du théâtre. Voici ce qui m'a conduit à cette détermination :
laissés à Paris; il dirige aujourd'hui le Conservatoire de Cologne, et consacre à son pays ses soins et ses travaux.
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ADOLPHE NOUIffilT. 171
La direction de TOpéra vient d'engager Duprez, qui, depuis quelques années, tient le premier rang en Italie. Duprez ne poutait pas se contenter de la seconde place à Paris, et il a fallu déranger ma position pour lui en faire une. Je m*y suis d*abord prêté de bonne grâce, et, en vérité, je croyais pouvoir tirer parti pour mon talent d'une émulation qui devait me pousser vers de nouveaux progrès. Mais je me sois aperçu bientôt de IMnquiétude de ma famille, de la préoccupation de mes amis, et adieu ma tranquillité ! J'ai pu me convaincre aussi que j'avais besoin de cette tranquillité pour me livrer à la pratique de mon art, que toute préoccupation fÂcbeuse m'était funeste, et qu'enfin Je n'étais pas un homme de lutte. Après avoir bien pensé à ma situation nouvelle, j'ai vu que mon avenir n'allait pas ressembler à mon passé ; que les conditions premières qui m'avaient aidé à me développer n'existant plus, je ne pouvais prévoir par quelles épreuves il me faudrait passer et comme homme et comme artiste. Ne pouvant être plus que le premier, il est clair que je n'ai rien à gagner à une lutte où celui qui vient m'attaquer n'a rien à perdre. D'ailleurs, vous savez que j'ai toujours eu l'intention de me retirer de bonne heure, et d'assez bonne heure pour me livrer à d'autres occupations. J'ai six enrants, et, tant que je vivrai, je travaillerai.
Je sais bien que je ne trouverai nulle part une carrière aussi brillante, aussi lucrative surtout, que celle que j'ai parcourue jusqu'ici ; mais cette carrière, il me fallait la quitter dans quatre ou cinq ans, et, en me retirant maintenant, c'est quatre ans que je gagne pour mon avenir.
Mon engagement avec l'Opéra finit au mois de mars prochain ; je prends ma représentation de retraite, je fais régler ma pension, que j'ai gagnée par seize ans de service, et je finis par une tournée départementale, qui doit, en un an ou quinze mois, me rapporter plus d'économies que je n'en puis faire en quatre ans à l'Opéra.
Après cela, je rentre dans ma coquille et chante pour mon plaisir du Schubert, du Hiller, et enfin tous mes Allemands que j'aime, et je me livre à des études qui ont toujours été pour moi le but de ma dernière ambition. Je ne sais pas encore au juste sous quelle forme se produira mon travail; mais il est impossible que, quand je saurai ce que je vais savoir, quand je me serai donné une plus grande valeur individuelle, je ne trouve pas à employer mes facultés au bienêtre de ma famille.
Sachez bien d'avance que c'est de l'art que Je m'occuperai. Quel
qae soit Totre jagement sar le parti que je Yiens de prendre, soyez bien persuadé que je ne fais pas un coup de tôte ; tous mes amis ont été consultés, et re n*est qu*après un conseil de famille que ma décision a été arrêtée.
Je puis TOUS dire que, depuis que ce grand parti est pris irrévocablement, le calme est rentré dans ma maison ; ma mère est plus heureuse, ma femme plus tranquille, et ma sœur m'a embrassé de joie en apprenant ma résolution.
Je n'ai jamais ambitionné une grande fortune ; mais, comme j'ai cinq filles à établir, je veux, en quittant le théâtre, me présenter dans le monde avec le plus d'honneur et de considération possible. Ma position est donc aujourd'hui magnifique pour me retirer ; tous ceux qui m'aiment m'approuvent, et votre assentiment est le seul qui me manque à présent ; j'espère que vous ne le ferez pas attendre, et permettez-moi d'y compter d'avance.
Adieu, cher ami. Si mes raisons ne vous persuadent pas, ne vous hâtez pas de me le dire, car je suis sûr que vous devez finir par être de mon avis.
Tout à vous de cœur.
Ad. Nourrit.