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XI. — INÛDIÉTUDES

Environ seize ans avant l'époque où ces choses se passaient, en 1820, un début singulier avait lieu au Théâtre-Français. Le débutant n'était ni un tragédien ni un comédien. Un élève de Choron, un enfant, était venu chanter dans une représentation, extraordinaire i'Athalie^ et la pureté de sa voix, Télégance précoce de son style avaient surpris et charmé le public. Cinq ans après, le jeune chanteur, devenu ténor, paraissait à rOdéon, alors théâtre lyrique, dans les rôles de don Ottavio et du comte Almaviva. On applaudit le débutant parce qu'il chantait avec une méthode excellente ;

mais sa voix, agréable, svelte et facile, était si frôle, qu'à peine elle franchissait les limites de la rampe. Le chant se dessinait comme une esquisse légère et se perdait dans Tair. On disait que le soleil de Tllalie pourrait fortifier cet organe débile, et donner à l'expression vocale, juste et bien sentie, Tinstrument qui lui manquait. Le jeune artiste parlit, respira Tair clément, interrogea les maîtres, revint à Paris, et fut engagé à rOpéra-Comique, où il resta deux ans. Il remplit plusieurs rôles, notanmient celui de Georges dans la Dame blanche^ avec beaucoup de grâce et une grande distinction; mais la voix n'était pas venue. Le ténor condamné, mais persévérant, retourna en Italie; et c'est alors qu'à force d'études et de volonté, victorieux de lui-même, il trouva enfin les ressources de l'expansion puissante qu'il avait jusque-là vainement cherchée, et qui fut, depuis ce moment, un des caractères de son talent. Devenu célèbre, il fut engagé sur les premiers théâtres. Donizetti écrivit pour lui, à Naples,'le beau rôle d'Edgardo dans la Luda di Lammermoor. Cet artiste courageux, c'est Duprez. En 1836, il était arrivé à Paris, précédé d'nne renommée légitime et de la grande notoriété qu'il avait conquise pour son nom.

L'administration de l'Opéra crut alors qu'il était de son devoir de conserver à la France un artiste éminent, un artiste français, dont le talent convenait merveilleusement à notre scène lyrique. Mais rien ne se fit à l'insu de Nourrit, rien ne se fit sans son agrément. Les conditions de l'engagement de Duprez lui furent communiquées, et, dans les arrangements nouveaux

nécessilés pat* cet engagement, les deux artistes, la raison et la justice le voulaient ainsi, étaient traiiès sur le pied de Tëgalité la plus parfaite. Nourrit^ il récrit dans sa première lettre, t se prêta de bonne grâce > à ces combinaisons. Il dit qu'il acceptait la lutte, qu'elle lui plaisait, qu'il y puiserait des forces nouvelles.

M. Armand Rertin, membre de la commission de surveillance de l'Opéra , avait bien voulu intervenir dans les négociations. Lorsque tout fut arrêté, les droits de chacun étant bien établis et les clauses acceptées, une entrevue, ménagée avec tout le soin qu'on apporte aux entrevues les plus délicates, eut lieu dans le salon de M. Armand Bertin. Les deux artistes se donnèrent la main, parlèrent de leurs travaux futurs, et on crut qu'on verrait se réaliser ce rêve séduisant : deux premiers ténors combatlant avec des armes différentes, mais avec des avantages égaux, pour leur propre gloire , le plaisir du public et la splendeur du théâtre.

Duprez quitta Paris pour faire une dernière apparition en Italie. Il avait été convenu que ses débuts auraient lieu au mois d'avril 1837, après la première représentation de Stradella^ dont les répétitions allaient commencer. Peu de jours après la conclusion de ces arrangements, pris d'un commun accord, Nourrit laissa voir les inquiétudes qui commençaient à l'agiter et les pensées tristes qui déjà l'opprimaient. Il supputait toutes les chances de la lutte, et mettait tout le désavantage de son côté. Ce qui l'effrayait par- Jessus tout,

c'était le calme de son rival : « Duprez me connaît, disait-il, il m'a entendu, et il vient à moi. 11 ne me craint donc pas? Moi, je vais combattre un ennemi dont je ne connais pas la force. Duprez n*a rien à perdre; moi, je n'ai rien à gagner. Que devenir si je suis vaincu I être le second, le dernier!... Ah! le poëte a raison :

Le trône est trop étroit pour être partagé!

Mais il le faut, le sort en est jeté, je lutterai jusqu'au bout! »

En vain ses amis s'empressaient autour de lui, le rappelaient à lui-même; en vain le .public lui témoi-

* gnait une sympathie qui n'aurait jamais fait défaut à un talent si vrai, si riche, si varié. Un incident qui certes aurait paru indifférent à un esprit moins agité que le sien, eut les conséquences les plus graves et les plus inattendues.

• On jouait la Muette. Nourrit vit entrer dans la salle et se placer sur le devant d'une loge M. Duponchel et Duprez, dont il ignorait le retour. Dans la fâcheuse disposition d'esprit où il se trouvait, cette vue le troubla étrangement. Il remplissait un de ses meilleurs rôles; rien de plus naturel que le désir du directeur et du nouveau ténor, définitivement fixé à Paris, d'assister à cette représentation. Ils venaient pour applaudir. Nourrit donna à leur présence llnterprélation la

. plus incroyable. Le désordre de ses pensées fut tel, qu'il crut qu'on venait, avec des intentions mauvaises, l'observer, le critiquer, faire une étude de ses fautes.

et ce n'est que par un effort violent sur lui-môme qu'il parvint à rester en scène jusqu'à la fin de l'acte. II se trouva hors d'étal de continuer son rôle, que Lafond acheva. Rentré dans sa loge, honteux de sa faiblesse et rempli d'une douloureuse anxiété, il versa des larmes, comprenant bien, par ce qu'il venait de souffrir, € qu'il n'était pas un homme de lutte. » Il récrivit depuis à son. ami Hiller. Dès le lendemain, il donna sa démission. Les démarches les plus actives, les interventions les plus honorables, les supplications les plus instantes, ne purent prévaloir contre sa résolution bien arrêtée.

Déjà, depuis quelque temps, la. voix de Nourrit était altérée, non dans sa force, mais dans sa grâce. Il était jeune encore, il n'avait pas trente-cinq ans, mais des années d'études et de travaux laissent une trace dans la voix du chanteur dramatique. L'artiste assez maître de lui, assez habile pour ménager ses ressources, en être avare, celui qui sait arriver aux plus puissants effets par la seule perfection du chant, conserve longtemps le charme qui séduit; mais l'artiste passionné, qui se livre tout entier à l'expression et à l'action tragiques, paye de sa voix, et quelquefois de sa vie, l'élan généreux qui l'excite et l'entraîne. Déjà la voix de Nourrit avait souffert lorsqu'en 1830, n'écoulant qu'un zèle imprudent et cédant à son exaltation, il avait prodigué sa chaleur et son âme dans les refrains ardents des chants patriotiques. L'inquiétude de sa position nouvelle, venant se joindre aux fatigues anciennes, le troubla dans l'exercice de son art. Cette inquiétude

produisit un effet plus fatal encore: elle obscurcit la lumière de son esprit, la saine appréciation des hommes et des choses, et le rendit défiant envers autrui et injuste envers lui-môme. Plaignons ce grand artiste! Quinze ans de succès avaient amolli son cœur, et le livraient sans défense à de cruelles tortures.

Xn. — REPRÉSENTATION DE RETRAITE. — DÉPART DE PARIS.

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