‹ Derniers souvenirs et portraitsChapitre 29 sur 48 · M. Duprez débuta à TOpéra le i 7 du qième mois d'ayril · texte numérisé non relu

M. Duprez débuta à TOpéra le i 7 du qième mois d'ayril

comme Ta fait depuis avec tant de saccës notre ténor Roger. L'intérêt qu'il excita dans tout le cours de ce voyage, les applaudissements qu'on lui prodiguait» les résultats heureux de ses pérégrinations, les offres qu'on lui faisait de toutes parts, le firent renoncer au projet si sagement conçu de revenir à Paris, au milieu de sa famille, jouir de sa renommée, et augmenter par des travaux nouveaux une fortune honorablement acquise. Plus d'une carrière était ouverte à son esprit souple et charmant. Et il le sentait bien, et il le dit dans sa lettre. Mais un désir fatal l'entraînait, et, le démon du théâtre le possédant toujours, il résolut de passer en Italie. Il voulait remplacer à Saint-Charles celui qui le remplaçait à l'Opéra.

Cependant de tristes incidents venaient assombrir le voyage si heureusement commencé, et auraient dû suffire à lui faire comprendre que le temps du repos était arrivé. Les symptômes de la maladie de voix dont il avait souffert se manifestaient plus fréquents et plus intenses. A Marseille, ils prirent un caractère alarmant et devinrent roccasion d'une crise violente qui inspira à ceux qui en furent les témoins les craintes les plus sérieuses.

M. Bénédit, professeur de chant au Conservatoire de Marseille, a pubhé dans la Gazette musicale de Paris\ après la mort de Nourrit, un article dans lequel il rend compte de la représentation qui donna lieu à cette crise. Nous rapporterons en grande partie ce récit plein d'in-

térèt. On verra quelle déplorable exaltation allamaient dans Tesprit de Nourrit les défaillances de sa voix :

« Saisi d'un enrouement désastreux, Nourrit avait lutté vaillamment pendant (rois actes, lorsque tout à coup la fatigue, la crainte et l'émotion paralysèrent complètement cette voix naguère si étendue, et dont les notes pures et vibrantes, dans l'octave supérieure, avaient tant de charme et de puissance. Pâle et tremblant de douleur, il se frappa le froût, fît un geste de désespoir, et sortit dans une agitation inexprimable. Craignant les suites d'un tel accident sur le caractère de Nourrit, dont j'étais devenu le compagnon presque inséparable depuis son arrivée à Marseille, je quittai sur-le-champ ma place, et j'arrivai dans la loge de Nourrit en môme temps que M. Xavier Boisselot... Hélas ! plus de doute, notre malheureux artiste était fou !... Je n'oublierai de ma vie cette effroyable scène ! L'œil en feu, le visage égaré, Nourrit marchait à grands pas, frappait^ les murs avec violence, et poussait des sanglots qui déchiraient le cœur... Dans cet affreux désordre, il ne put nous reconnaître. « Qui ôtes-vous?... » que me voulez- vous?... Laissez-moi... — Ce sont vos » amis qui viennent vous voir. — Mes amis?... C'est » impossible... Si vous êtes mes amis, tuez-moi... Ne » voyez-vous pas que je ne puis plus vivre, que je suis » perdu, déshonoré !... » En disant ces mots, il courulvers la fenêtre avec une impétuosité foudroyante. Nous nous précipitâmes vers lui, et, le saisissant avec force, nous l'entraînâmes vers un fauteuil où, brisé par les efforts d'une lutte inégale, il se laissa tomber sans résistance

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dans un accablement profond. La crise fat longue; ranimé par les soins du docteur Forcade, Nourrit ouvrit les yeux, et, voyant la consternation muette qui régnait autour de lui, il nous demanda pardon avec la candeur et la timidité d'un enfant qui vient de commettre une faute. Nous profitâmes de cette réaction momentanée pour l'engager à reparaître : il y consentit avec résignation. Le public, instruit des événements de l'entracte, Tapplaudrt avec enthousiasme. Puis, à la fin du spectacle, nous reconduisîmes notre ami à l'iiôlel de la Darse^ où nous le quittâmes après l'avoir tranquillisé et en lui promettant de revenir le lendemain. Le lendemain, en effet, de très-bonne heure, je fus le premier au rendez-vous; Nourrit vint à moi avec empressement, comme pour me remercier de mon exactitude, c Eh

> bien, • lui demandai-je en affectant de sourire, c corn- » ment avez-vous passé la nuit? — Bien mal; je n'ai

> pas dormi et j'ai beaucoup pleuré; dans ce moment » encore, je faisais un appel à toutes mes fofces morales » pour combattre de sinistres pensées. La vie m'est in- » supportable; mais je connais mes devoirs; j'ai de » bons amis, une femme, des enfants que j'aime et à 1 qui je me dois ; et puis je crois à une autre vie. Avec » ces idées-là, on peut triompher de soi-même.... Mais 1 je crains tout de ma raison; si un moment elle m'a- 9 bandonne, je sais que c'est fait de moi. Cette nuit, assis » à cette place, j'ai demandé à Dieu le courage dont j'ai » besoin en me fortifiant par de saintes lectures... Te- » nez, voyez vous-même. » Je pris le livre qu'il me désignait sur la table : c'était V Imitation de Jésus-Christ i

ADOLPHE NOURRIT. f 183

A.la suite de cette scèue si triste, qui en faisait présager de plus tristes encore, une affection du foie dont il avait déjà senti les atteintes se réveilla, et il tomba gravement malade. Il dut revenir à Paris ; les soins de sa famille le rétablirent ; mais, persistant dans son dé&ir d'aller en Italie, il demanda un congé au Conservatoire de musique, où son enseignement était apprécié et recherché, et partit au printemps de 1838. Il s'arrêta à Milan, se fit entendre plusieurs fois chez Rossini, en présence des amateurs les plus distingués, qui furent séduits par ce chant intelligent et sympathique, chanta à Florence et à Rome, et arriva à Naples au commencement de mai. Son ami Ferdinand Hillér reçut alors la série de lettres que nous reproduisons.

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