‹ Derniers souvenirs et portraitsChapitre 30 sur 48 · XIII. — LETTRES · texte numérisé non relu

XIII. — LETTRES

Naples» 7 ayril 1838.

J'espère bien, cher ami, que, depuis nos adieux de Venise, tous avez quelquefois pensé à moi; s*il en était autrement, vous seriez un ingrat; car, moi, j*ai pensé bien souvent à vous. Bien souvent^ je me suis rappelé avec bonheur ces huit jours que nous avons passés ensemble à Venise, et le bien que votre présence m'a fait.

Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'attendais la conclusion de r affaire que Rossini avait entamée avant mon départ de Milan. Après quelques lettres échangées entre lui et moi, nous n'avons pu arriver à nous entendre avec le directeur de la Scala ; nous sommes aisément tombés d'accord sur les conditions d'argent (vous savez que je n'y tenais pas); mais il ne peut me donner pour mon début les assurances que je lui demande, et puis la présence de Donzelli, qui est engagé pour les deux saisons d'automne et du carnaval, rendrait ma position difficile. C'est un tenore sfogato qu'il faut à Merelli, et je ne puis faire son affaire. J'ai donc remercié Ros-

sini et refasé défiDÎtivement les offres de la direction de Milan ; je TOUS dirai même que Je ne suis pas autrement f&ché de manqaer cet engagement. A Tépoque du couronnement^, on sera plus occupé des fêtes, des cérémonies publiques, que de musique et de théâtre, et TOUS savez de quelle importance est pour moi Teffet de ma première apparition en Italie. Je n'en suis pas moins affermi dans ma résolution de suivre la carrière italienne; bien au contraire, chaque pas que J'ai fait dans ce pays me l'a fait aimer davantage, et j'ai plas que Jamais la volonté de m'y fixer et de tAcher d'y conquérir le rang que j'avais en France. La tâche n'est pas sans difficulté, et c'est pour cela qu'elle me plaît.

Quand on ne se contente pas de faire les choses à demi, on rencontre plus d'&n écueil qu'on n'avait pas deviné d'avance, et l'obs' tade qu'on vient de surmonter ne vous sert souvent qu'à vous en faire découvrir un nouveau, qu'il faut un nouvel effort pour vaincre.

Mais ce ne serait pas la peine de quitter la position brillante que j'avais, de s'expatrier, de «'exposer aux fatigues d'un long voyage, aux ennuis de la séparation, de l'absence, si tant de sacrifices n'aboutissaient qu'à obtenir une chose facile. Non, parbleu ! ce que je yeux est difficile, et c'est pour cela que je le veux. Ce n'est pas l'affaire de quelques jours que de perdre des habitudes de quinze ans, que de changer de nature, que de se faire Italien quand on est resté si longtemps Français. Voilà pourtant ce que j'ai à faire et ce à quoi je travaille du matin au soir avec autant de courage que de plaisir. Gela me rajeunit de dix-huit ans d'avoir à recommencer ma carrière, je dirai même une étude vocale, et, loin de me coûter, cette position d'étudiant me plaît. Je ne crains pas de me faire bien petit pour tAcher de devenir plus grand ; je me baisse et prends mon élan, afin d'arriver le plus haut possible. Naples me convient on ne peut mieux pour travailler l'accent italien et pour me façonner aux allures italiennes ; et puis, si je dois rester encore longtemps séparé des miens, Naples est le pays qui peut me donner le plus de distractractions salutaires, sans compter que l'air qu'on y respire guérit les chanteurs malades et, par conséquent, doit être propice à ceux qui se portent bien. D'ailleurs, on me fait ici beaucoup d'avances; Barbaja veut absolument me faire débuter par Guillaume Tell^ et^ moi, Je n'attends pour me lancer que d'avoir assez chanté l'italien pour

4. Ferdinand I*'^ empereur d'Autriche^ se fit couronner à Milan, en 1838, comme roi de Lombardie.

ne plus savoir chanter le français, et ce n*est pas une plaisanterie que je fais là; les deux façons, les deux méthodes sont tellement différentes Tune de Tautre, que je ne crois pas qu'on puisse se servir indifféremment et à volonté de Tune ou de Tautre. Donizetti me prête l'appui de son talent et Tinfluence de sa position ; ses conseils sont excellents, et j'en ressens déjà un grand bien ; il me traite avec amitié, en artiste, ne me fait pas de compliments^ et m'arrête sur tous mes défauts ; je chante tous les jours avec lui ; il me reprend à chaque inflexion qui rappelle le français, à chaque son qui n'est pas dans les conditions de l'accentuation italienne, et, grâce à la franchise de ses observations et à son talent de professeur de chai^t^ j'espère que, d'ici à peu de mois, je ne serai plus reconnaissable. Il ne me suffit pas qu'on dise : « Il chante bien l'italien pour un Français ; » je veux faire dire : « On le prendrait pour un Italien. » Voilà bien de la prétention, n'est-ce pas?

Adieu^ cher ami ! pensez à moi et écrivez-moi où vous en êtes de votre opéra. J« passe l'été à Naples ; mon adresse est largo Carolina, no 12, 3* piano ^, ou plutôt poste restante. Rappelez-moi au souvenir de madame votre mère.

Tout à vous de cœur.

Ad. Nourrit.

Naples, 5 mai 1838.

Mon cher ami,

Je m'étais levé avant-hier avec le projet de vous écrire; depuis deux jours, j'avais une nouvelle importante pour moi à vous annoncer, et je ne voulais pas vous la faire attendre plus longtemps, et voilà que m'est arrivée votre excellente lettre, qui aurait dû m'exclter à vous écrire encore plus vite, et qui, au lieu de cela, m'a fait remettre au lendemain le plaisir que je m'étais promis. C'est que, voyez-vous, depuis que je sois seul, mes plaisirs ne sout pas nombreux, et Je cherche à faire durer longtemps ceux qui m'arrivent ; ainsi, votre lettre a suffi pour me donner une bonne journée, et, aujourd'hui, les instants que je passe à causer avec vous sont autant

Page 1